Archive for juillet 2008

Zigzag

30 juillet 2008

Des assiettes rondes. Les assiettes sont rondes depuis des siècles, comme les roues. On a parfois tiré un peu de côté, fait un ovale, un rond aplati, c’est vrai ; il y en a bien eu, aussi, des polygonales, d’assiettes, minimum hexa, octo, voire dodéca sous Louis XI le singulier ; mais dans l’ensemble les assiettes sont rondes depuis fort longtemps. Porcelaine au départ inventée par les chinois, les fameux chinois qui ont tout inventé. C’est Marco Polo qui nous ramena, estomaqué, des assiettes de ses orientaux voyages de nacre. Porcellana, en italien. Rondes assiettes, donc, avec, forcément, un diamètre. C’est que le rond est pratique, il est naturel : dans un rond parfait – un cercle –, la circonférence délimite une surface maximale. Prenez cette circonférence, faites-en un carré, hop la surface diminue. C’est mathématique. Et économique, première loi de la Nature, loi du moindre effort. Economiser la matière donc (argile blanche, feldspath, quartz), en maximisant la contenance, la faculté de mettre le plus de riz possible dans l’assiette. Ou de rutabagas, si on aime les rutabagas.

On mangea. Avec les doigts, argenteries diverses, astucieuses piques, n’importe comment mais on mangea. Le temps passa, pansu autour des assiettes rondes.

Puis vinrent, des États-Unis cette fois, un peu d’Italie, les designers. Ils se répandirent sur la planète, en longues traînées géométriques.
Il y eut les corps de tables cacahouète, les verres à pied excentré, les couteaux à manche double, les tire-bouchons à réaction, les nappes anti-miettes, le génie débarqua.

Alors sonna l’heure de l’assiette carrée.

Assiette carrée à qui on prête une influence kyotoïte et indéniable. Ta ta ta il n’en est rien : L’ère du light était née. Il fallait manger moins. Surveiller sa surcharge, crever sa bouée.
Et l’on mange moins dans le carré que dans le cercle.

J’ai dîné hier soir dans une assiette triangulaire. Restaurant gigahuppé. Tératendance. Il y avait trois crevettes, une dans chaque angle. « Trio crustacé à la Pascal ». Au centre du triangle crânait une noix de mayonnaise surmontée d’un brin vert. Délicieux, c’était des crevettes de Zanzibar. (Heureusement.)
On dit que le directeur de cet établissement, le directeur artistique – toute maison qui se respecte a son directeur artistique –, prépare pour la saison prochaine un menu « électrique ». Un menu quasi acalorique. Dans des assiettes en zigzag.

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« Votre roman nous intéresse. »

19 juillet 2008

(Les noms des protagonistes, à part le mien, ont été modifiés. Mais c’est vraiment parce que je suis gentil. Jusqu’à quand le serai-je, gentil ?…)

– Editions Phion bonjour.
– Bonjour madame, Nicolaï Lo Russo à l’appareil…
– Oui…
– J’aimerais parler à… euh… quelqu’un du Comité de lecture…
– C’est à dire ? C’est à quel sujet ?
– A propos d’un courrier que j’ai reçu ce matin, au sujet d’un manuscrit que j’avais envoyé à Brumelle Heyer… or je ne parviens pas à déchiffrer la signature au bas cette lettre, sous « pour le Comité de lecture »…
– C’est une lettre de refus?
– Ben oui. Mais très étrange. Qui ne me semble pas destinée.
– Un instant.
(…)
– Alloooo…
– Oui bonjour, je suis Nicolaï Lo Russo… euh… vous êtes Brumelle Heyer?
– Non, une de ses assistantes. Madame Heyer n’est pas disponible.
– Ah d’accord… Bon, écoutez je… vous pourrez peut-être me répondre ?
– Allez-y.
– Je viens de recevoir un courrier de la part de Phion ce matin et j’ai l’impression qu’il doit y avoir une erreur. Concernant un manuscrit que j’ai envoyé il y a un peu plus d’un mois…
– Ah bon. Et c’est quoi comme manuscrit ?
HYROK. C’est le titre.
– Attendez je vais voir. Nicolas comment vous dites?
– Nicolaï Lo Russo
– Ok, deux petites secondes.
(…)
– Voilà… oui… j’ai cette lettre sous les yeux… C’est quoi le problème ?
– Ben vous parlez de deux personnages, Pierre et Lucie, qui n’existent pas du tout dans mon roman…
– Ah bon ?
– Oui, et ensuite vous descendez tout en flamme, on dirait qu’il n’y a rien qui va… ni les dialogues, ni la construction, ni l’intrigue, que vous trouvez plate, enfin rien quoi… Je crois que vous avez dû vous tromper quelque part, croiser des rapports de lecture j’en sais rien… C’est pas possible que ce soit mon manuscrit… pourtant le cadre est bien le même, sur l’Art, la mode, la photographie, tout ça…
– Euh… écoutez monsieur… Je… je vais regarder ça de près, hein… je vous rappelle dans un moment… c’est bizarre en effet.
– Très bizarre oui… J’attends donc votre appel.

(Deux heures plus tard, sonnerie, je décroche…)

– Monsieur Le Russo ?
– Oui.
– Adeline Wermus, de chez Phion… on s’est eus tout à l’heure au téléphone…
– Ah oui. Alors ?
– Nous somme désolés. Il y a eu une petite bourde dans ce courrier…
– Ah bon ! Vous me rassurez. Ça me paraissait incroyable…
– Oui oui… Je… enfin nous ne savons pas trop comment ça a pu se produire… Un copier-coller qui a glissé, j’en sais rien, je… Enfin ça ne concerne pas du tout votre manuscrit. Je… ne sais pas quoi vous dire, sinon que nous sommes vraiment désolés.
– Je ne vous cache pas qu’il y a de quoi.
– Je sais. D’autant plus que votre roman nous intéresse, en fait…
– Pardon ?
– Votre roman nous intéresse, oui. J’ai sous les yeux des avis de lecture positifs, c’est… Non, je suis vraiment désolée pour ce malentendu…
– Ah ben dites donc…. Ça vous intéresse alors maintenant… On passe de la douche froide au bain de vapeur, ha ha ha !… Et alors qu’est ce qu’on fait dans ces cas-là ?
– Je vous envoie dès demain matin un nouveau courrier. Sans faute cette fois. Promis.
– Ah bon ? On ne prend pas rendez-vous en général ?
– Non non, je vais d’abord vous renvoyer le bon courrier. C’est moi qui ai fait la faute en plus. Mais j’espère que vous nous faites toujours confiance…
– Ben .. euh.. Oui… Oui, oui. Enfin j’attends de voir, quoi… J’en ai tellement vu vous savez… Donc là vous me renvoyez un courrier et on se recontacte ? C’est ça ?
– Oui c’est ça.

(Trois jours plus tard, second courrier de Phion dans ma boîte à lettres. Navré, bienveillant, mais peu clair, ambigu. Je rappelle.)

(…)
– Bonjour, vous êtes Adeline ?
– Non elle vient de partir en vacances. Qui la demande ?
– Nicolaï Lo Russo, je…
– Ah oui. C’est pour votre manuscrit ?
– Oui. Vous êtes au courant ? Elle m’a réécrit un courrier…
– Oui oui, je sais, je suis Bénédicte, sa collègue.
– Ah d’accord. Ben écoutez… je suis ravi que mon roman vous ait plu, comme vous l’écrivez dans cette nouvelle lettre… et que vous ayiez rapidement corrigé le tir… Mais je suis un peu embêté parce que vous me dites que mon roman, malgré les qualités que vous lui trouvez, sa modernité formelle, « ne peut être publié en l’état ».
– Ben oui, et ?
– Et il faudrait qu’on se voie non ? Pour qu’on puisse faire le travail éditorial requis ! puisque vous me dites qu’il faut, selon vous, « alléger le début, élaguer », sans plus de précision…
– Oui mais c’est à vous de le faire.
– Comment ça c’est à moi ? A quoi ça sert un éditeur alors si c’est pour renvoyer les auteurs à leur établi sans les épauler ? Je suis au bout de mon objectivité moi, c’est déjà la huitième version ! Comment je continue sans éditeur ? J’élague quoi dans le début ? Où ? Une page sur deux ? Sur trois ? C’est très relatif ça… Y a même un de vos confrères qui le trouve très bien comme ça le début ! Faudrait qu’on en discute, non ?! Qu’on puisse se rencontrer !…
– Je suis désolée nous n’avons pas parlé d’engagement de publication. On ne peut donc pas se rencontrer pour le moment.
– Ah voilà. Je l’attendais un peu celle-là… Je dois être abonné au non-engagement, moi… C’est dingue, pourtant votre collègue m’a dit l’autre jour, après s’être platement excusée : « votre roman nous intéresse, en fait »… C’est pas rien !… NOUS INTÉRESSE !
– Je ne peux rien vous dire de plus. On ne vous a pas écrit que ça nous intéressait.
– Non, mais vous l’avez dit ! Et ce que avez écrit, c’est que ça vous a PLU, vous voulez quoi alors ?!
– …
– Et vous faites quoi au fait, vous ? C’est quoi votre fonction exacte chez Phion ? Je pourrais pas parler à Brumelle Heyer ? C’est à elle que j’ai adressé mon roman après tout !…
– Ça ne sert à rien, monsieur Rosso, je suis désolée… Votre roman a été lu, il a sûrement des vraies qualités, mais sans doute pas assez à notre avis pour que nous nous engagions. Voilà. Vous avez reçu un courrier clair je crois, je n’ai rien à vous dire de plus.
– Un courrier clair ? Ah vous trouvez ? Y a rien de plus obscur vous voulez dire oui ! A part vos aimables remarques… Vous êtes éditrice, vous ?
– Non, assistante.
– Vous savez ce que produit la phrase « votre roman nous intéresse, en fait » dans la tête d’un auteur qui cherche un éditeur ? Quand il entend ça d’une demoiselle qui vient de s’excuser d’une méprise ? Hein ? Vous imaginez le poids des mots ? Sur ses nerfs ? son moral ? J’ai pas l’impression… Et moi qui pensais avoir trouvé preneur… Quel con… Mais quel con !
– Euh… Ben… Rien ne vous empêche de nous renvoyer votre manuscrit après l’avoir retravaillé vous savez…
– Ben voyons. Et le lecteur qui va le relire, un autre probablement, va trouver que la première partie est un peu light, cette fois-ci ? … Que ça manque d’épaisseur ? Ha ha ha ! Pfff… C’est vraiment faire danser les gens sur la tête… Vous ne vous rendez compte de rien mademoiselle… C’est terrifiant…
– Écoutez, je vais pas pouvoir rester plus longtemps j’ai beaucoup à faire… Je suis dés…
– En plus je n’ai même pas d’interlocuteur précis chez vous… Je le renvoie à qui mon roman en admettant que je le renvoie ?
– Au service des manuscrits.
– Ah d’accord, je vois. Ok. Tres bien. En tout cas bravo pour votre compétence et votre professionnalisme, hein. C’est prodigieux. Et bonnes vacances à vous.
– A vous aussi Monsieur Laruzzo.

Xénophobe?

5 juillet 2008

Cocktail de fruits de mer, marque « générique ». Composé de :

– Saint-Jacques pêchée en Atlantique Sud, par un chalutier panaméen ;
– Calmar pêché dans le Pacifique, par une jonque vietnamienne (une grosse sans doute) ;
– Crevette du Groenland, hissée dans des filets islandais ;
– Moule de Mer du Nord, cultivée au large du Danemark par des fils d’immigrés polonais.

Conservé en frigorifiques fabriqués aux États-Unis.
Transporté et centralisé par des avions-cargos russes.

Emballé en France dans du polyvinyle allemand, par des machines-outil montées au Portugal.
Surplombé d’une étiquette imprimée en Italie avec de l’encre suisse constituée de pigments africains.

Distribué par un géant de l’agro-alimentaire hollandais.

Vendu dans un hypermarché belge racheté par un groupe japonais.

Cuit, hier soir, dans une poêle taiwanaise en fonte d’aluminium canadien, dessinée par un Sri-Lankais.

Agrémenté d’ail corse, d’huile d’olives du Péloponnèse, et d’un tour de poivre de Cayenne.

Dégusté dans des assiettes suédoises avec une Bordelaise amoureuse de la cuisine méditerranéenne.

Evacué, un peu plus tard, dans des sanitaires conçus en Autriche et installés par un plombier ougandais. (Qui utilisa en outre une clef anglaise.)

Filtré, beaucoup plus tard, par une station d’épuration sous brevet israélien.

Traité et compacté – selon une technologie brésilienne – pour l’engraissage des prés bressois, sur lesquels caquettent des gallinacés de race hongroise.

Voilà pour le « Cocktail de fruits de mer ».

La prochaine fois, nous parlerons de la « Brochette fermière ».
Celle qui finit dans la mer.


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