Archive for juin 2010

Le tableau noir (2)

30 juin 2010

Version commerciale :

1/1000

28 juin 2010

Représentation (en vert) de la probabilité moyenne d’être publié par une maison d’édition, en envoyant son manuscrit par voie postale. Un manuscrit sur mille reçus connaîtra une vie – courte – en rayons. (Cliquer pour agrandir.)

Oui, ça peut décourager. Mais bon travail quand même, amis du verbe ! L’essentiel étant d’y croire…

(powered by Processing & the Numbers Drawing Machine (V3). Coded by Pierre-Emmanuel Huc & NLR)

Le tableau noir (1)

24 juin 2010

L’ivre de Z.O.B

20 juin 2010


Septembre 2012. Paris VIe arrondissement, Saint-Germain-des-Prés, vers 17 heures.
Dans le silence capitonné d’un bar d’hôtel, un homme seul, petite soixantaine étriquée, est assis à une table, un peu à l’écart. Il mange avec lenteur des oeufs brouillés.
Son iPhone 6G se manifeste discrètement au fond de son veston. Dans un geste mesuré, il prend l’appel.

– Allo.
– …
– Allo ?…
– …
(Bruits de respiration, à l’autre bout du fil…)
– Qui est à l’appareil ?
– …
– Je vais raccrocher. Allo ?
– … Mickael ?
– Oui, qui est–ce ?
– … Je viens de finir votre livre…
– Mon livre.
– Oui !
– Z.O.B ?
– Oui !
– Et ?
– C’est inadmissible !
– Inadmissible. Bien. Qui êtes-vous, je vous prie ?…
– …vos théories ! Tout ce fatras humain ! qui souffre !… Et ce sexe, partout ! Quel désastre ! La fin du Monde !… C’est terrifiant !…
– Ok, ok… Comment avez-vous eu mon numéro d’abord ?… Vous êtes critique littéraire ?
– …
– Allo ?…
– Je suis Dieu.
– Allons donc. Vous êtes Dieu et moi je suis un vilain pécheur, c’est ça ?
– …
– Bon… Ça vous a pas plu ce livre… C’est fort possible, remarquez… Pardonnez mes offenses Seigneur !… (Il étouffe un rire bref…)
– Vous allez entendre une déflagration.
– Une déflagration ?
– … Une déflagration et puis plus rien…
– C’est à dire ?…
– Plus rien vous entendez !
– Mais…
– Plus rien après la déflagration !
– Ecoutez monsieur… Vous allez déjà me dire qui vous êtes… D’accord ?
– …
– Et… qui vous a donné mon numéro… Je… J’aimerais d’abord vous situer vous comprenez… Vous…
– Vous êtes un dangereux mécréant Monsieur Wallbook ! Un envoyé de l’Enfer !
– Allons, allons… En plus vous tombez mal j’ai une séance de signatures dans un quart d’heure, j’allais m’en aller…
– … Salaud ! Suppôt de Satan !…
– Oh là, oh là… On se calme… Vous me paraissez bien agité… Voyons… Euh… Qu’est ce qui vous tourmente comme ça ?… Vous l’avez vraiment lu ce livre ?… Jusqu’au bout ?… Il y a un peu de lumière à la fin quand même… Une lueur d’espoir… Non ?
– …
– Vous trouvez pas ?…
– …
– Dites-moi quelque chose, je vais devoir raccrocher… C’est une farce ?… Non, franchement, c’est stupide ce petit jeu…
– J’ai un Glock.
– Un Glock ?… Qu’est-ce que c’est que ça encore ?…
– … avec une 9 millimètres Parabellum dans le canon… pas loin de la tempe…
– Ecoutez cher monsieur… Si vous êtes Dieu, vous allez parfaitement maîtriser la situation n’est-ce pas ?.. et tout va s’arranger, vous allez voir… Je…
– On va rien voir du tout !… Vous êtes un fumier, voilà l’histoire !… Un
fumier qui a complètement anéanti mes projets !… C’est abominable ce que vous écrivez sur le sexe ! Abominable et… et… et dégueulasse !
– Comme vous y allez… Non, vraiment… Je vous en prie détendez-vous! … Je suis très ouvert au dialogue vous savez… Je vous assure… Je… J’ai pas beaucoup de temps là mais je vous promets…
– Ha ha ha ha ha !… Eh Mickael !!!… Eh man !… Rilax!… Cool ! …. On s’décontracte !… Tu vas bien ?….
– … !!!…
– C’est MOI, Mickael !…
– … François ?… T’es con toi alors…. je reconnais pas ta voix…
– …
– C’est toi François ?…
– … Comment qu’elle va ta chemise à carreaux ? Bien repassée ?
– … ?!?…
– Hé Mickaeeeeel ! …
– J’apprécie pas du tout… Qui que vous soyez !… C’est quoi ces conneries ??
– Ben quoi ? Tu t’es fait opérer du sens de l’humour, fils ?
– Je trouve pas ça drôle. Vraiment ! C’est même tout à fait déplorable… Je ne sais pas qui vous êtes… Ni qui vous envoie… Vous m’insultez… C’est facile. (…) (Il entend des gémissements de l’autre côté, comme des sanglots étouffés…) (…) Allo ?… Vous êtes là ?… Allons… remettez-vous, quoi… Je suis désolé si…
– Vous en avez dans le pantalon en tout cas !… Rien ne vous fait peur Mickael !…
– Qu’est-ce que vous lui voulez à Mickael, merde à la fin !…
– T’en as une grosse ?…
– Je vous demande pardon ?!…
– Comment elle est ?…
– …
– Allez dis!…
– Bon… Là ça devient grotesque. Je vais vraiment raccrocher…
– Minute ! c’est pas fini… Tu connais le nitrate d’ammonium, fils ?
– … Pas plus que ça… Pourquoi ?
– Tu veux plastiquer l’Islam… la guerre sainte, tout ça… et tu sais pas ce que c’est le nitrate d’ammonium ?… Ben dis donc, fils !… Faut te renseigner !
– QUI est à l’appareil ??? Dites-moi au moins qui vous êtes, enfin !
– Y a un pote à moi, Farid, dans ta librairie à la con… y s’balade au milieu des chefs-d’oeuvre de la rentrée littéraire… Wha ha ha ha… Paraît qu’y a un monde fou qui t’attend… des belles gonzesses… jeunes… J’suis en contact direct avec lui…
– Et ?…
– Et y a deux trois kilos de nitrate qui traînent dans son costard à Farid !… Suffit d’un rien pour que ça pète ce truc… Une petite contrariété… Enfin ch’te dis ça, fils… c’est toi qui vois !…
– C’est des conneries ou quoi ? Qu’est-ce que vous voulez putain ? (Il sort un mouchoir, s’éponge le front…) Ça commence à bien faire je vais appeler la police…
– Avec quoi, fils ? Tu raccroches, tu fais un faux pas, et ta librairie elle  est pulvérisée.. comme à la page 340 tu te souviens ?… Et arrête de faire des grimaces au barman… arrête de bouger !…
– Ça va, ça va… Vous êtes où, là ?… C’est quoi le deal ?… (Il se lève, éprouvé, scrute les alentours, cherche une aide improbable, un regard…)
– Y’a pas de deal, fils… Allah négocie pas avec les intellos dans ton genre… J’ai dit bouge pas, tu bouges pas !…
– … Qu’est-ce qui me prouve que vous…
– Attends, fils, j’te passe une admiratrice, attends… (…) Allez parle salope !… (Une voix féminine, apeurée, remplace celle de l’inconnu…)

–…Mi…Mi..ckaeeeel !…. Je vous en priiie !… Faites… faites ce que…

– Oui ??… Dites-moi !… (Un coup de feu, à l’autre bout du fil, le fait sursauter…) Allo ??? Qu’est ce qui se passe bordel ?!! Qu’est-ce que vous foutez putain de bordel ?!! (L’inconnu reprend le combiné.)
– Y s’passe que la cervelle… Je viens de changer la moquette… Ça m’embête ces taches, fils… Ça me désoblige un petit peu… Tu vois ?
– Mon Dieu !… (Il se rassoit, livide, se tenant à la table…)
– Comme tu dis, fils… Ton Dieu… Tu m’as pas répondu tout à l’heure…
– Comment ça ?…
– Got a fuckin’ big ?… T’en a une grosse, fils ?
– Une grosse ??… Vous voulez dire…
– Oui…
– Euh… ben… ça va…
– Plus grosse que tes p’tits bras ?
– C’est quoi ces questions…
– Tu peux nous montrer ça ?
– Hein ? Comment ça ?… Ah !… j’ai un double appel… excusez-moi un instant…
– Stop fils ! Réponds pas !… Tu’m prends pour un bouffon ?…. Sors-la !…
– Quoi sors-la ?
– Ta queue. Tu la sors ta queue de branleur et tu commences à te branler…
– … Je suis dans un bar !
– Je sais. Justement !… Sors-la j’ai dit !
– Mais…
– Y a pas d’mais… Elle est comment ?
– Euh…
– Tu bandes ?
– Non.
– Allez !
– Pas facile.
– Fais un effort.
– Non mais c’est quoi ce délire franchement ?… Où êtes-vous ?
– Ferme-la et bande, fils !
– Je peux pas… Enfin… si.. ça commence…
– Te fous pas d’ma gueule ! Tu vas sortir de ton hôtel la queue à l’air, vu ? Si je vois rien, BOUM !!!… T’as quoi comme pantalon ?
– Un velours côtelé bleu marine.
– Parfait, ça va bien contraster. Je veux une massue t’as compris, fils ? Une massue rose sur fond bleu marine…
– Je vous garantis rien…
– Qu’est-ce que j’ai dit Mickael ?…
– Je ferai ce que je peux…
(Il ouvre sa braguette, en extrait à grand peine une verge totalement flasque…)
– Et pas de geste brusque ou quoi que ce soit… j’t ai à l’oeil… Tu sors, tu traverses la rue en t’astiquant le chibre, ok. Direction la librairie…
– Vous êtes vraiment….
– Aggrave pas ton cas, fils… Allez z’y va ! tous tes fans t’attendent… Et raccroche pas surtout ! T’écoutes mes instructions !… Autrement ?!…
– …
– Autrement ?!…
– … Ben euh.. Boum ?
– C’est ça !!! BOUM !!! Tu vois quand tu veux !… Et mets l’oreillette…
(Mickael Wallbook se lève, s’exécute, visage tendu, sexe un peu moins… Il se dirige vers la sortie, comme téléguidé, ignorant les rares clients hébétés… puis se lance sur le trottoir, parmi les passants…)
– Je… je continue jusqu’à la librairie ?…
– Ch’te dirai…. Marche, fils… marche ! C’est bien… T’es dans la Lumière d’Allah… (…)
– (…) Je traverse au feu, là ?
– Ouais… traverse… mets bien le bassin en avant… voilààà !… Magnifique !… Ha ha ha…
(Un peu plus loin, Wallbook se fait interpeler par un gardien de la paix.)
– Attendez y a les flics !… allo ?
– …
– Je fais quoi ?
– C’est bon tu peux ranger ta murène, fils, on a ce qu’il faut… Allez… Bonnes dédicaces et merci pour le scoop !
– … Allo ?… Allo ??… Merde…
(L’inconnu coupe la communication. Mickael Wallbook adopte instinctivement une posture plus décente… Quelques instants plus tard, un véhicule de la police s’arrête à sa hauteur…)

* * *

LA NOUVELLE FRANCE, 11 septembre 2012
(édition du soir)

Mickael Wallbook arrêté jeudi à Saint-Germain-des-Prés.

Alors qu’il s’apprêtait à se rendre à une séance exceptionnelle de signatures au milieu de ses plus proches fidèles pour fêter la sortie européenne de « Zéphyr, Ombres, Bonheur », son dernier opus–evènement, Mickael Wallbook, le sulfureux et cultissime auteur franco-irlandais de « La Tartelette méritoire » (Prix Méditerranée 2010), a été appréhendé par la police hier en fin d’après-midi, non loin du fameux Café de Flore. L’écrivain, de toute évidence ivre, déambulait dans le quartier – un des plus animés de la capitale – « la bite au vent », pour reprendre la jolie expression d’un témoin effaré. En semi-érection, le visage cramoisi, il semblait aux dires de certains « pas entièrement maître de lui-même, bizarre », « comme soumis à une étrange force… ».
Les images du délit, prises par des badauds et immédiatement diffusées sur le net, ont rapidement fait le tour des rédactions et, évidemment, de la planète – est-il nécessaire de souligner que Wallbook, traduit en soixante-neuf langues, connaît une admiration et une influence grandissantes.
Refusant d’obtempérer aux injonctions d’un agent qui se trouvait sur place, c’est manu militari que l’interessé à été emmené quelques instants plus tard par les forces de l’ordre ; non sans avoir tenté de justifier les raisons de son comportement erratique – érotique diraient certains –, notamment en hurlant qu’un kamikaze néosalafiste allait faire sauter la librairie La Hune, où il était attendu quelques dizaines de mètres plus loin. Poussée délirante qui semble bien confirmer la thèse de la consommation immodérée d’alcool, voire d’une autre substance psychoactive.
Une enquête a été ouverte, mais il est vraisemblable que l’attentat à la pudeur sera le principal chef d’accusation retenu, d’autant que de nombreux enfants se trouvaient sur les lieux, ainsi qu’on peut l’observer sur les édifiants clichés en circulation. A l’heure où nous imprimons, Mickael Wallbook serait encore en garde à vue, ainsi que nous l’a annoncé Jean-René Abdelaoui, son avocat.
Kinésithérapeute de formation, Wallbook commet en 1994 un premier roman remarqué, « Les tensions du dos mènent à la chute », puis obtient la reconnaissance du public quelques années plus tard avec « Articles épars et mules austères », objet très vite culte, mêlant subtilement essai gastronomique, science-fiction, et misère sexuelle. Suivront « Flat Porn », ode aux grands voyageurs musulmans, tout de délices et d’espièglerie, « l’Impôt ciblé du Nil », qui marqua moins les esprits, puis « la Tartelette… » il y a deux ans, qui emportera alors l’adhésion internationale à l’unanimité, malgré le courroux de la consternante “Collégiale des Fils de Phébus”. (Le film éponyme, Palme d’Or à Cannes en 2011 et que l’auteur réalisa lui-même avec un téléphone portable – après l’échec de l’adaptation de son livre précédent –, n’eut pas moins de succès.)
Wallbook nobélisable ? Telle est la question qui fait couler beaucoup d’encre et de fiel ces temps-ci, autour de la parution de son fort courageux dernier roman. Espérons que la sottise de notre burlesque héros national, dont on ne compte plus les facéties, ne mette pas en péril cette ultime consécration.
Quoi qu’il en soit – et à l’instar des provocations d’un Gainsbourg ou d’un Bukowski – l’incident de jeudi saura faire parler de celui qui, non content d’être considéré comme un écrivain de génie, peut d’ores et déjà se réjouir d’être intronisé Roi du néomarketing.

(Article signé : Allison Orioscu.)


%d blogueurs aiment cette page :