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« Artiste », mot tabou

15 avril 2011

Slip d’artiste ; env. 2000 ans ap. J-C. ©Musée de la Disparition.

C’est une prise de conscience toute récente et personnelle de la vétusté du mot « artiste » qui est à l’origine de ce billet. Ce n’est pourtant pas rien comme mot : ARTISTE ! Magicien des clairs-obscurs ! Mille formes, mille couleurs, palette infinie !  Prince des nuances ! Artiste ! Fais nous rêver encore, lance-toi dans l’azur avant que le temps soit vieux !

L’UNESCO, dans sa Recommandation relative à la condition de l’artiste (adoptée à Belgrade, le 27 octobre 1980), en donne la définition suivante, internationale : « On entend par artiste toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d’œuvres d’art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui ainsi contribue au développement de l’art et de la culture, et qui est reconnue ou cherche à être reconnue en tant qu’artiste, qu’elle soit liée ou non par une relation de travail ou d’association quelconque. »
Une bien belle définition.
Depuis un certain nombre d’années, et en ce qui concerne modestement nos gauloises latitudes, je sentais pourtant que ce joli mot ne fleurait ni la première fraîcheur, ni la nouveauté, qu’il y avait même un côté désuet dans ce vocable, mais là, avec ce qui va suivre et que je vais vous conter, j’ai pris en pleine face tout le redoutable, le funeste, que recèle cet « artiste » pourtant séculaire et bien arrimé à tous les dictionnaires.

Voyons donc cela.

Il y a une semaine, dans le cadre de mon projet SIX MILLIONS (dont j’en suis à établir le délicat budget prévisionnel), je sélectionne, puis contacte quelques boîtes de web design susceptibles de me fournir un devis pour un site de financement participatif (je n’entrerai pas ici dans les détails). Le mail que je leur adresse, un mail bien fourni et complet, commence, après les politesses d’usage, par « Artiste plasticien résidant à Paris, je suis porteur d’un projet d’une certaine ampleur et je suis à la recherche de… etc. etc. … »

Stop ! Stop ! Grosse erreur ! Il y en a même déjà deux, d’erreurs !… Stop !

Première erreur (sur laquelle on ne s’attardera pas) : quand on s’adresse pour un appel d’offres à une entreprise moyenne à grande (genre qui s’occupe du site web du centre Pompidou ou du musée Machin…), on ne dit jamais « je ». Jamais. Verboten. On dit « nous ».  Oui : nous sommes à la recherche. « Nous » ça fait équipe, ça rassure. Les gens isolés, les lonely maquisards, les petits demandeurs à la voix frêle, ils n’aiment pas ; ils vous regardent de haut (et encore, d’un air distrait). David ne s’adresse pas à Goliath, ça ne se fait pas. C’est perdu d’avance. Une entreprise fait appel à une autre, point barre, seul schéma possible dans les business relations. Ce peut être une association, un comité, une société, peu importe, mais un groupe ; si vous n’avez pas de « groupe » autour de vous, faites mine d’en avoir un, d’en inventer un, car si c’est juste pour vous, vous ne serez pas crédible. A moins bien sûr que vous soyez Jeff Koons, Frank Ribery, ou Léa Seydoux, enfin vous voyez. (Artistes indépendants et méconnus, prenez donc des notes.)

Seconde erreur (qui fait l’objet principal du billet) : l’emploi du mot « artiste ». Halala, quelle vilaine bourde. Impardonnable ! À « Artiste plasticien » le mec a déjà décroché. Poubelle. Dingue hein ?! J’en veux pour preuve accablante ce bref dialogue que j’ai eu avec le responsable d’une boîte qui s’occupe de gros sites dans le secteur de l’humanitaire et du financement participatif – ce que je cherche ; je rappelais car mon mail demeurait sans réponse depuis cinq jours. J’ai vite compris pourquoi.

(Après un ou deux barrages de secrétaires, le « responsable » prend l’appel…)

– Oui ?
– Monsieur Dussol ?
– Oui.
– Nicolaï Lo Russo. Bonjour. Je viens un peu aux nouvelles suite à mon envoi d’un mail qu’une de vos assistantes m’a dit vous avoir réexpédié il y a quelques jours…
– Ouais. C’était quoi déjà ?
– Un premier contact… Une demande de devis pour un site d’une certaine importance… Un site culturel multilingue avec options de micro-payement, immersion 3D, tout ça…
– Mmm.
– Ça vous dit quelque chose alors ?… Il s’agit d’un projet inédit de mémorial pour la Shoah… Je vous ai fait la demande jeudi dernier, avec même le dossier en pièce jointe et…
– Vous êtes qui vous dites ?
– Nicolaï Lo Russo…
– Vous êtes une entreprise ? Une collectivité ?
– Oui je…  enfin non pas exactement… Je suis moi-même artiste… artiste plasticien et je…
– Ah d’accord… Ecoutez, nous n’allons pas donner suite.
– Pardon ?
– Navré, ça ne nous intéresse pas. Bonne chance à vous.

(Clac ! Le type raccroche…)

– …

Eh oui ça existe, c’est pas de la fiction. Ça s’est passé comme ça, quasi au mot près. Le type a pour ainsi dire réagi allergiquement au mot « artiste ». Un peu comme s’il avait un morceau de caca collé au combiné. Pouah !
D’où mon questionnement.
J’ai donc interrogé mon entourage immédiat, leur demandant ce que pour eux le mot « artiste » évoquait, quelle image ça appelait spontanément dans leur esprit…

Quelques réactions, remarquables :

« un mec dans la rue, qui jongle » ;
« un squatt » ;
« libre, cool, parfois prise de tête, dans son monde quoi… » ;
« l’odeur de la peinture à l’huile » ;
« un funambule, il essaie de rester sur le fil » ;
« pas quelqu’un en costard en tout cas, plutôt coloré, avec des fringues pas repassées… »
« qu’a pas de thune mais il s’en fout il crée » (Nous y voilà… Je me disais bien.)

Le Dieu Argent donc ; coupable absence. Je n’ai certes pas procédé à un sondage en bonne et due forme, mais c’est naturellement qu’a été dessinée une image un peu sépia, romantique, celle de l’artiste pauvre, vaguement givré, qui va de soupente en soupente avec ses vieux pinceaux ou son saxo. Le Rmiste quoi. Le marionnettiste qui bricole. Je pensais que ça avait un peu évolué mais non.

Alors c’est sûr que l’ami Dussol, avec son entreprise hi-tech au capital de 1,5mio d’euros, quand il m’a vu arriver, qui plus est en solo, il devait pas trop se frotter les mains…  Evidemment il n’a pas voulu perdre dix secondes de plus en ma charmante compagnie (son temps étant de l’argent), et il a raccroché aussi sec. Clac ! Des claques !

Donc « artiste » serait un mot tabou. Le mot à ne pas prononcer, le mot qui pue du bec.  Dans un bar de Ménilmontant ça passe, mais au téléphone avec un patron ou pour une demande de crédit alors là… Faut utiliser d’autres mots coco, y a rien à faire. (Notons que pour un plan drague aussi, à part une groupie de passage c’est pas terrible non plus, « artiste », surtout si la fille – une trentenaire chic mettons – à envie de s’installer dans une relation dite « stable et équilibrante »…)

Sont parfois admis (sur la pointe des pieds) : « concepteur » ; « performer » ; « directeur créatif » ; « réalisateur » ; « plasticien » (sans « artiste » devant ! attention !) ; « image maker » (surtout pas « photographe », mot également en perdition…) ; « sound designer » ou « compositeur » (surtout pas « musicien », ça sonne trop « barde d’Astérix » ces temps-ci)… « Romancier » ça va encore, « écrivain » est sur la sellette…

Mais « artiste » non, c’est terminé. Range tes pinceaux camarade.

D’ailleurs, à y réfléchir, la « Maison des Artistes », honorable administration créée en 1952 où cotisent les férus de la térébenthine et du poil de martre, devrait songer à revoir sa dénomination. Là on imagine facilement une sorte de masure lézardée et humide, odeur de vernis et de salpêtre mêlés, où traînent des canettes de 8°6 défoncées… Ça ne fait pas sérieux du tout pour une maison qui délivre le statut « officiel » d’artiste. « La Cabane de la Barbouille » tant qu’on y est ! Non, ce qu’il faudrait c’est : « Le Bureau des Créateurs », autrement plus dynamique et moderne ! – quoiqu’inexact. Nous sommes en 2011 voyons, il faut dépoussiérer les mots. (Ah ? Attendez…  On me dit dans l’oreillette que plus de 11.000 artistes sont au RSA dans Paris intra-muros (source INSEE). Ben dis donc. Je commence à comprendre l’ami Dussol…)

Parce qu’avant la Crise c’était tout autre chose ; en octobre 2006 par exemple, on pouvait lire dans le Nouvel Obs : « Fini le mythe de l’artiste famélique, un vent de folie fait décoller les prix des oeuvres contemporaines. La cote de peintres peu connus dépasse parfois le million d’euros. Certains artistes deviennent de vrais hommes d’affaires, les galeries font florès. Et les nouveaux millionnaires russes, chinois ou indiens qui se ruent sur ce marché font aussi flamber les prix de leurs jeunes créateurs. »

Les temps changent n’est-ce pas ? Maintenant de toute façon tout le monde est « artiste », alors c’est sûr que ça perd un peu de sa superbe ce mot. De son brillant. L’artiste c’est le type qui trifouille avec son ordi et photoshop, tu vois. Qui fait des petits tirages sur son Epson A3+ hors d’âge, tout ça. Puis qui fait les « Marché d’Art Contemporain » les dimanche aux beaux jours, où il essaie de placer ses chefs-d’oeuvre bien encadrés (BHV, 25 €, marie-louise incluse). Coup de rouge et sandwich au pâté. Parfois un accordéon, au loin. On est bien hein Françoise. On est bien.

En fait je commence à bien l’aimer ce Dussol. Tu sais qu’t’as raison mon petit père ? J’aurais jamais dû te dire que j’étais « artiste », jamais. « Artiss », tiens ! L’entrée des artiss ! Ni dans mon mail, ni au téléphone, ni nulle part. Artiste c’est caca, c’est tout petit petit ; ça vaut que dalle, c’est très très pauvre. Par ici la sortie, l’artiss ! D’ailleurs voilà comment je vais le rédiger mon prochain mail à tes confrères de start-up, tes potes formatés Jaguar-Rolex,  écoute bien : « Bonjour. Porteurs d’un projet culturel à haute valeur symbolique et sociale, nous disposons d’un budget confortable et sommes à la recherche d’une entreprise dynamique et innovante, qui assurera la conception de notre site web à l’international. Nous avons le plaisir de vous annoncer, eh oui, que vous faites partie de la short-list des meilleurs acteurs que nous avons sélectionnés…  etc etc… »

– C’est qui « nous » ?
– Nous ? Ben ma maman, ma copine, mon chat Lumo et moi ! Ducon !

Artiste. n.m. vx. Désignait autrefois un individu, généralement isolé, qui s’adonnait à l’un des beaux-arts. Au cours du XXIe siècle, il disparaîtra progressivement au profit de l’entrepreneur-technoplastique (ETP).

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