De la perception du parfum (1)

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Depuis quelques temps je m’intéresse à la création de parfum et, vraiment, je me régale. D’abord par goût : mon défunt pharmacien de père, grand amateur de plantes et de fleurs, m’a depuis toujours rendu très attentif aux odeurs de toutes sortes, bonnes ou mauvaises, voire épouvantables – encore que tout soit relatif et personnel… ; ensuite parce qu’aborder un parfum sur le plan créatif ou simplement olfactif est une expérience perceptive multi-sensorielle intéressante, fascinante si l’on y prête un peu d’attention : sauf à faire un test à l’aveugle, on ne sent pas qu’avec le nez, oh non, mais aussi avec les yeux, le bout des doigts ou des papilles, parfois même avec l’ouïe… Par exemple l’odeur du zeste de citron fait appel à l’image d’un citron ; ainsi même en l’absence du fruit perçoit-on cette odeur comme jaune clair et vive, (si l’on nous demande de la dessiner mettons…) contrairement à l’odeur du chocolat, perçue généralement comme brun chaud… Il y a presque toujours association odeur-image, c’est la dimension synesthésique de l’odorat. Un son grinçant, pour parler de l’ouïe, évoquera plus l’odeur aigre du tabac froid – et sa couleur grisâtre – que celle de la rose ou la rondeur laiteuse du magnolia…  Eh oui : on sent avec le cerveau surtout, avec ce qu’il a « appris » (une sorte de bibliothèque née de l’expérience, du vécu), c’est lui qui appréhende l’ensemble, fait le tri et juge – s’il y parvient, car pour certains la « bibliothèque » est très réduite. Sans compter l’aspect mémoriel, donc émotif, de l’affaire (la fameuse madeleine de Proust).

C’est donc une expérience de perception assez complète qui s’offre là, et je me devais de m’en rapprocher un jour où l’autre, d’autant que ce qu’il y a autour du parfum, c’est à dire « l’image », son étude, a été pour une bonne part de ce qui me fait courir en ce monde jusqu’à aujourd’hui. S’il est un domaine où l’image est capitale entre toutes c’est bien celui de la parfumerie ; par image entendez le « contenant », l’emballage, l’habillage flacon, le discours-produit, la publicité, le « rêve » instillé, etc.
Dans le domaine du vin on dit souvent « on boit l’étiquette » ; entendu que la perception du breuvage est peu ou prou influencée par la provenance de la bouteille, son prix – très important le prix ! –, les conditions psychologiques de dégustation, et même parfois le décolleté de la femme du patron ; en fait le contexte. Même des professionnels s’y font prendre.

C’est encore plus vrai pour le parfum. On sent l’étiquette. Ainsi que le prix du flacon : un parfum très cher aura tendance a sentir très bon, à être « sublime »…

Mettez, sans le dire, du Chanel N°5 dans une bouteille de Heineken munie d’un spray et faites tester la fragrance sur un parking d’hypermarché ; il y a de fortes chances pour que celle-ci soit perçue plutôt négativement (même pour les accros au N°5), alors que si l’expérience est conduite dans une boutique feutrée des Champs Elysées, avec le flacon d’origine et Brad Pitt dans les environs (il est la nouvelle égérie du parfum (!) ), la fragrance sera jugée « divine » (même au nez de ceux qui ne la connaissaient pas).

L’expérience inverse est tout aussi troublante : mettez du jus de pastèque dans un flacon design « Comme des Garçons », vous trouverez un nombre considérable de « perfumistas » qui trouveront ce parfum « léger mais très intéressant, très frais »… (avant de se rendre compte qu’il colle un peu – pardon qu’il est un peu « sticky »…)

Il faut faire avec cette forme de conditionnement psychologique : on voit ce que l’on compte voir. On lit ce que l’on compte lire. Et bien sûr on sent ce que l’on compte sentir. Tout est dans le cerveau, en amont. C’est surtout ce phénomène qui m’intéresse. Le contenant et le contexte face au contenu. L’habit qui, chose de plus en plus commune dans notre société de l’apparence, fait le moine. Et parfois se moque un peu de nous. A notre insu, mais avec le contrôle et le savoir-faire de ceux qui ont tout orchestré.

Peu de gens savent que le prix de revient du « jus » d’un flacon de parfum (« jus » est le terme adéquat, même si c’est assez laid) correspond à moins de 10% du prix total en boutique. Le parfum est sans doute le seul produit du marché qui accuse un tel différentiel entre le prix du produit réellement consommé – matières premières + alcool dénaturé – et son emballage, sa mise en scène, sa (re)présentation… En somme son spectacle (relire Debord…)

L’Eau Sauvage, de Christian Dior, eau de toilette assez ancienne, était un peu moribonde, oubliée, quoiqu’excellente dans sa formulation. On l’a ressuscitée du jour au lendemain en lui collant l’image d’Alain Delon dans sa période beau gosse-rebelle, à grands renforts de publicités un peu partout. Plus que ressuscité même : cette eau fraîche (mais sauvage !) est sur le podium des meilleurs ventes actuellement. Merci Alain.

L’image. Le marketing. La mode du « revival » et le star-system. Quatuor gagnant du temps cyclique. L’odeur vient bien après. (Il faut quand même que ça sente bon. Minimum syndical.)

Certes, je suis un peu taquin. Mais vous me connaissez. Et puis dans le fond je n’ai rien contre ce phénomène de perception « faussée », car choisir un parfum concerne et convoque TOUS les sens, y compris celui du sacrifice (il y a des flacons à 300€ les 50ml, voire bien davantage…), c’est là le secret de cette industrie dite « du luxe ».

Outre les sites commerciaux ou très techniques, il y a peu de blogs intéressants sur le monde du parfum, par rapport à ceux consacrés à, mettons, la littérature, le cinéma, le sport ou la cuisine… En France il y en a une dizaine, c’est à peu près tout – qui sont excellents cela dit, et rédigés par des professionnels ou des passionnés érudits, cultivés. Les pages de magazines, quant à elles, sont quasi muettes – et rares – sur ce sujet ; à part les abondantes pages de pub (flacon + mannequin ou star), rien de bien captivant, ce ne sont que des réécritures de dossiers de presse. C’est que la critique un tant soit peu objective du parfum est complexe : on ne sait pas parler des odeurs avec des mots pertinents sans dire trop de bêtises. On n’a pas appris à le faire, ni à l’école, ni nulle part. Le nez, organe pourtant fondamental, est le parent pauvre des sens quand il s’agit de caractériser une fragrance, de la décrire. La poésie olfactive est d’un abord difficile. Le commun des mortels dira « oui, ça sent bon, ça me rappelle ceci ou cela, c’est fleuri et ça tient bien » ou « il est super mais pas sur moi, il vire sur ma peau… », les mots s’arrêteront là. (Alors que pourtant il est accro, il « adore » ce parfum, ou « déteste » celui-ci sans savoir exactement expliquer pourquoi.) Quand il entendra ou lira « L’envolée hespéridée, soutenue par un petitgrain bigarade du Paraguay fusant et rieur, enveloppé dans la verdeur ombrée et humide du galbanum, laisse venir sans trop y croire un coeur de fleurs blanches dosées comme il faut – l’oeillet, magnifique et finement poivré, veille à l’équillibre d’un jasmin Sambac bousculé de violettes –, charpenté par un bois de rose-iris très « Chloé » dont la vibration poudrée mais modernisée à l’hédione ravira de toute évidence la femme « à bouquets » (etc.) », quand il lira ceci donc, il est probable qu’il reste interdit en levant les sourcils, ou qu’il éclate de rire. Mais il y a peu de chance qu’il saisisse réellement ce qui s’est dit ici. Les arcanes d’une fragrance sont assez mystérieuses pour le profane. C’est peut-être ce qui l’attire d’ailleurs. Ce mystère insondable, cette alchimie protégée. Il ne veut pas savoir si ça se trouve, il veut juste que ça lui convienne, que ça l’enchante, voilà. D’autre part, l’amateur de parfum ne dispose pas, secret oblige, de la liste complète des constituants de sa liqueur préférée, malgré quelques indications sur l’emballage ou sur des sites spécialisés comme l’excellent Fragrantica (base de donnée exhaustive de près de 200 mille parfums, des plus anciens aux plus récents. Vous avez bien lu : deux cents mille). (Autant vous dire qu’il y en a pas mal qui se ressemblent de ces parfums…)

Pour parler, justement, de « ceux qui se ressemblent », la question qui se pose est : quid de la nouveauté en parfumerie ? (Ceux qui me suivent savent à quel point je suis intéressé par cette problématique-là.)

La nouveauté en parfumerie fera l’objet d’un second volet, traité ici prochainement. On parlera aussi des parfums « de niche », loin du marché mainstream des grandes marques (conçu pour plaire à toute la planète). En attendant, je retourne à mes huiles essentielles, macérations et autres absolues…

PS : au fait, qui a une réponse à la question suivante : on dit « nez » en parfumerie pour désigner le créateur de parfum. Pourquoi ne pas dire « oeil » quand il s’agit d’une création visuelle ? Ou « oreille » dans une création musicale ? (Mon beau-frère est « oreille » chez Universal Music, ça sonne bien non ? Ou Karl Lagerfeld est « oeil » chez Chanel – alors que Jacques Polge en est le « nez »…)

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12 Réponses to “De la perception du parfum (1)”

  1. kolbleu Says:

    Excellent article, et en plus il sent bon !! (j’ai bien aimé sa note de fond, un veti-verve bien épicé). Comme toi j’adore les odeurs, mais je ne suis que consommatrice, alors je suis ravie de ton immersion en ce domaine, merci de nous faire partager tes découvertes et ton opinion sur le sujet. Continue à nous mettre au parfum ! :)

  2. Phédrienne Says:

    Bonjour
    Très intéressante approche d’un sujet passionnant comme tout ce qui touche à la perception et à la distinction. Je partage et vais mettre, sauf avis contraire de votre part, votre site en lien, pour son originalité et l’éclectisme de ces sujets.

  3. Nicolaï Lo Russo Says:

    Aucun avis contraire en vue, Phéridienne. Merci !

  4. Yola Says:

    Passionnant. Peut-être a-t-on aussi des difficultés à poser des mots sur un parfum parce qu’ on y met une représentation imaginaire de soi, que l’on construit à partir des fragrances, mais aussi du nom du parfum, de la forme et de la couleur du flacon. Tout cela fait probablement partie du mystère insondable dont vous parlez.

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Oui Yola, rien de plus subjectif que « l’avis » sur un parfum. Chacun a pu expérimenter une fois ou l’autre le fait de dire (ou de penser) « houla… ça pue ce truc-là, je déteste !… », rapport à un parfum qui a peut-être mis plus d’un an à être conçu, patiemment, amoureusement, par un « nez » de haute volée… :)

  5. Cécile Delalandre Says:

    A chaque fois que je lis vos articles je suis « cerveau » … (il est ravi, il frétille !) Bon sang, que dis-je ? mais le cerveau n’est pas un sens! .. en tous cas, à chaque fois, le vôtre remet bien tout dans le bon sens tout en creusant ses sillons., c’est ça qui me plait…

    La question du « ressenti » d’une fragrance par rapport au contexte et à ce qu’il suggère, le tout mixé à nos propres réminiscences est passionnante et en particulier en ce qui concerne le parfum; Je suivrai la suite de vos réflexions à ce sujet de près… *_*..

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Bonjour Cécile. Les réminiscences, les émotions qui y sont liées, siègent dans l’amygdale (système limbique), dont la fonction est de participer à déterminer la signification émotionnelle des stimuli sensoriels, en fait : d’aller chercher dans la mémoire. Or le sens de l’odorat, par l’intermédiaire du bulbe olfactif, est celui des sens qui y est implanté le plus profondément. Des dizaines d’années peuvent s’écouler entre la perception (même inconsciente) d’une odeur liée à une chose vécue, et le souvenir de cette chose vécue (qu’on avait totalement « oubliée ») réanimé par l’odeur à nouveau sentie. C’est parfois extrêmement troublant ; chacun en a fait l’expérience je crois.

  6. NezHerbes Says:

    Bel article merci, je suis heureux de découvrir votre blog à mon tour. (Pour commencer j’adore le titre)

    La perception des odeurs, la résurgence des émotions qu’elle provoque, la difficulté de la retranscription en mots et ce qu’elle
    emprunte au vocabulaire des goûts, à celui du toucher, de la musique et même à celui des couleurs… est un vaste sujet qui serait sans doute assez inépuisable mais dont vous donnez un bon apperçu.

    Concernant l’impact de l’image, de la mode, du conditionnement… vous forcez sans doute un peu le trait et vous vous moquez aussi (légèrement ?) des perfumistas. J’aime assez mais je crois quand même que vous les sous-estimez un peu, par exemple en pensant qu’un connasseur ne reconnaitrait pas du N°5 dans une cannette de Heineken.

    Mais l’idée est bonne et certainement applicable à plus de 90% des clients des parfumeries, on vent du rêve à des gens dont le nez est très influençable car souvent trop peu « éduqué », donc ils achètent un peu n’importe quoi et toujours la même chose… qu’importe l’ivresse pourvu qu’on ait le flacon !? On a vu la star (en photo), on a dépensé beaucoup d’argent, on a entendu des jolis noms de plantes et des mots qu’on ne comprenait pas, on a certainement fait un bon achat, quel bonnheur ! :D

    En fait on a payé 10 fois trop cher pour un joli flacon en toc contenant une variante d’un mélange éprouvé de molécules synthétiques…

    Hum, je suis moquer aussi n’est-ce pas ? ;)

    • NezHerbes Says:

      On « vent », hum, impossible d’éditer mais je voulais écrire on vend…
      Pareil pour « moquer » tout en bas, c’était moqueur ! Il est tard , je crois que je fatigue :s

      En tous cas merci encore pour ce bon moment :)

  7. Nicolaï Lo Russo Says:

    Merci de votre visite NezHerbe. Oui je force toujours un brin le trait, quoiqu’au sujet de la canette Heineken, je pense qu’ils diraient que c’est une « pâle copie du N°5 », faudrait faire le test à l’aveugle avec une rigueur scientifique… En tout état de cause l’image a un rôle extrêmement important dans la perception, surtout d’un parfum. La dictature de l’apparence fait beaucoup de dégâts. Et nous somme tous sensibles à ces mises en scène, souvent on succombe à notre insu.

  8. Celine Ellena Says:

    Bonjour Monsieur Brosse
    Je vous rend visite à mon tour et découvre votre billet que je ne trouve point moqueur, mais plutôt pertinent. Vos questions sont les bonnes. Le monde du parfum est un vaste marché impitoyable où l’argent plus que l’art entre en ligne de compte. De nombreuses égeries »copiée-collée » certes, mais de nombreux parfums de qualité, pour peut que l’on se donne du temps. J’ai du mal à me réduire à un appendice, un « nez », mais cela prouve bien que notre métier et notre savoir faire est peu connu, que les odeurs sont des mots souvent abstraits. Donc, un « nez » comme un panier : on y fourre tout en désordre, et on espère ne rien oublier !! Bonne continuation.

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Bien le bonjour. Merci Céline de me faire l’honneur – c’en est un – de ce commentaire très aimable. J’ai eu l’occasion de m’approcher olfactivement de quelques unes de vos créations, et je n’ai pas été déçu, il y a toujours du relief, une particularité – que je retrouve d’ailleurs sur votre excellent blog : votre plume semble aussi alerte que votre nez.
      Par rapport à ce que vous écrivez ici, en effet, je crois que globalement il n’existe plus du tout, à l’heure actuelle, de marchés « artistiques » où l’argent serait moins important que l’art dont il est question. C’est l’argent le patron. Le talent vient bien après, il est presque subsidiaire. Avec toutes les désillusions que cela comporte, évidemment. C’est regrettable et j’ai bien peur qu’il en soit désormais toujours ainsi. On ne pourra que se retourner sur un « passé qui fut ». Et devoir aller malgré tout de l’avant, en s’aidant de ce qu’on veut bien nous laisser. Le Temps par exemple, vous avez raison.
      Bonnes créations à vous !

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