Ecrire (1)

by

A.Martin

                                                                                                          (Oeuvre d’Alicia Martin)

QUELQUES CONSTATS A L’ATTENTION DE CELUI, OU CELLE, QUI VOUDRAIT SE LANCER, AUJOURD’HUI, DANS L’ECRITURE D’UN OUVRAGE DE « LITTERATURE FRANÇAISE ».

D’abord, un paradoxe, accablant : Frénésie d’écriture versus Temps de lecture réduit. Tout le monde écrit, se rêve en « écrivain » : du retraité qui veut raconter sa vie, à l’étudiant(e) qui veut partager ses fantasmes – ou ses peines (souvent les deux, pour le pire).

L’augmentation des titres suit une courbe exponentielle (d’un facteur x4 depuis 1975 ; « chiffres clés du livre », INSEE 2008). Alors que le temps de lecture, autrefois voué qu’aux livres, aux lettres et aux journaux, s’est progressivement vu éclaté parmi de multiples nouveaux supports  : blogs, SMS, Twitt, tchats, forums, news en ligne, etc.) ; condamnant bien souvent la « lecture profonde » au profit de la « lecture superficielle » et du zapping hystérique.

Dans les années 70-80, pour un auteur, vendre 5000 livres était considéré comme un cuisant échec éditorial ; en vendre 10.000, une « déception ». Aujourd’hui, des chiffres pareils, c’est plutôt un « conte de fées ». Un peu plus de 10.000, c’est quasi un « best seller ».

Si un simple chroniqueur de journal national a plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de lecteurs par article, un auteur de roman a, lui, en moyenne, un petit millier de lecteurs ; et encore, quand ceux-ci finissent – voire commencent – le livre qu’ils ont acheté – ou qu’on leur a offert.

Si c’est pour être lu, soyez plutôt chroniqueur. Ou journaliste.

Vers la fin du XlXe, le top des ventes c’étaient Flaubert, Maupassant, Hugo, Zola…

Aujourd’hui, le top c’est Lévy, Musso, Gavalda…, et bientôt Iacub ; (suivent quelques auteurs anglo-saxons type EL. James, auteure de « Cinquante nuances de gris », sorte de Harlequin vibro/latex). Houellebecq, le « plus grand écrivain français contemporain », est loin derrière. On peut donc parler, sans trop se tromper, de littérature sous « respiration artificielle ». D’ailleurs, pour éviter cet accablant constat, d’aucuns parlent plutôt de littérature-s. Avec un S. Ouf, sauvés.

Aujourd’hui, – et c’est enfoncer une porte ouverte –, pour vendre des livres, il vaut mieux passer à la télé. Or pour passer à la télé, un écrivain doit être beau, propre et net ; si possible assez jeune. Si cet écrivain est une femme, c’est encore mieux. Une jolie femme, mieux mieux mieux.

Sur dix lecteurs de romans, huit sont des femmes. L’inverse des jeux vidéo. Sur ces huit femmes, la moitié sont coiffeuses, masseuses ou prof de fitness. Ajuste ton tir, camarade.

Avant la « mondialisation », et le « phénomène Amazon », une librairie lambda proposait environ 70% de romans français, pour 30% de romans étrangers (traduits). Aujourd’hui la tendance est inversée. Soyez Américain, Norvégien ou Japonais. Prenez un pseudo : Ingmar Söderström, ou Yoshiko Okumi, c’est parfait.

Le ratio moyen « manuscrit envoyés par la poste/manuscrit publié » est de 1/1000, voire 1/1500. Le taux de refus est énorme. Normal, c’est souvent « très mauvais » – j’ai pas dit toujours. La tendance irait vers 1/2000 pour ces prochaines années. Face à cette sidérante avalanche de cellulose, certaines maisons d’éditions, sous apoplexie, commencent à accepter des « versions numériques », moins dommageables pour les forêts. Et pour les nerfs.

Si vous ne bénéficiez pas de passe-droit, votre manuscrit sera lu par une personne du « service manuscrits », c’est à dire un ou une étudiant(e) constamment branché sur Facebook et Twitter, pour qui l’avenir de la littérature est aussi important que l’avenir d’un jambon de Bayonne pour un Taliban végétarien. Quant à votre avenir tout court, il s’en fout royalement. Et puis vous êtes qui d’abord.

90% des auteurs de « premiers romans » sont journalistes ou ont, d’une certaine façon, un « pied dans la place ». Inutile de dire que ce ne sont pas ceux qui envoient leur « Manuscrit par la poste® ».

(Autrement dit si vous êtes vieux, moche, que vous n’êtes pas journaliste et que vous ne « connaissez personne », ça va être très difficile. L’auto-édition en numérique peut être une voie à étudier.)

Heureusement, ces données et autres lois souffrent parfois quelques exceptions. A vous d’en croiser une un soir de pleine lune, ou mieux : d’ÊTRE une exception.

Bonne chance.

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18 Réponses to “Ecrire (1)”

  1. Phédrienne Says:

    Alors là, bravo ! C’est de la brosse comme je les aime ! Cent mille fois d’accord avec ça. Vous savez, quand je vais à la Fnac, ou chez Decitre, je regarde avec consternation l’espace alloué aux livres, je veux dire aux livres qui ne soient pas des manuels de coaching, des biopics, des trucs comme ceux que vous citez. Et c’est la peau de chagrin balzacienne qui s’étend !
    Je le déplore parce que lire est un des plus beaux moyens de voyager que je connaisse, et un excellent remède contre la bêtise et l’uniformisation ; Dois-je alors le dire ? Je fais partie cependant des gens plutôt vieux et pas forcément très beaux qui sans autre prétention que d’avoir ça dans la peau s’essaient néanmoins à écrire. Sans illusion ni désespoir, parce que c’est comme une course de relais, si personne ne tend plus ni ne prend plus le bâton, ce sera tragique. Et de plus en plus, je ferme le net et préserve ce temps précieux de lecture, parce que, comme toute gourmandise, plus on la pratique et plus ça devient lisse, flexible et aisé.
    Merci, je partage votre article, si vous le permettez.

  2. christiane Says:

    Quelle lucidité…

  3. knight Says:

    Mince, la Wrath !!! Sors de ce corps Lise Marie Jaillant !!!!!!

    «  »Sur dix lecteurs de romans, huit sont des femmes. L’inverse des jeux vidéo. Sur ces huit femmes, la moitié sont coiffeuses, masseuses ou prof de fitness. Ajuste ton tir, camarade. » »

    Euh… es-tu bien sûr de ces chiffres-là quant aux professions énoncées, ou seulement la douleur qui égare ta calculette ??

    Bon bah bonne chance à toi alors.

    mouahahahahaha : )

  4. knight Says:

    car après tout une coiffeuse une masseuse une coach fitness n’en restent pas moins des lectrices pour peu qu’elles lisent. Et à ce titre crois-tu qu’elles auraient été à l’évidence moins capables qu’une avocate une prof de français ou une dentiste de recevoir Hyrok ? naaan je dis ça hein , c’est juste pour avoir ton avis d’auteur.

    Je te dis ça parce que ma sexfriend actuelle est prof de sport justement … alors …

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      On va dire, pour rester correct, que c’est pas tout à fait le genre de lectures vers lesquelles elles sont spontanément attirées. Cela dit, Hyrok est tout à fait accessible, quoiqu’un peu lourd pour leur petit « sac de fille » (je me souviens d’une blogueuse, un peu fragile, à qui Hyrok avait provoqué une scoliose aiguë, la pauvre. Ah ! le poids des mots, c’est sûr…)

  5. Yola Says:

    Votre analyse est juste, mais il y a de belles exceptions à la médiocrité des publications (pour certains bouquins, le mot littérature paraît incongru, si ce n’est déplacé); Hyrok en est une (je persiste et signe).
    Pour moi, qui «écrivaille», le blog est un bon compromis

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Merci, Yola. Oui, des exceptions, encore heureux. Mais faut bien chercher, dans ce fatras. (Et ne soyez pas si modeste, vous écrivaillez pas mal du tout ; j’ai croisé quelques perles dans votre blog, si si ! – on écrivaille tous, d’ailleurs. D’une manière ou d’une autre.)

  6. Sophie K. Says:

    Excellent, Nico.
    Figure-toi que je me surprends quand même, bien que ne l’ayant pas lu, à respecter le parcours d’un Marc Lévy, que je trouve plutôt humble en comparaison des tenants actuels germanopratins de la « noble littérature ». Au moins, il fait son truc tranquillou dans son coin, en se foutant de l’appellation « littérature de gare » de son travail (comme, finalement et tout bien considéré, Frédéric Dard en son temps).
    Au-delà de ça, actuellement, la littérature de genre est le seul refuge que l’écrivain autoproclamé ne veut pas investir (c’est pas assez noble pour lui, au fond). C’est donc la seule où l’on pourrait espérer trouver quelques plumes naissantes, la seule où celui qui a lu – et beaucoup lu car effectivement il faut d’abord lire pour ensuite essayer d’écrire – peut encore inventer. Parce qu’écrire, au fond, c’est d’abord raconter, et donc avant ça, imaginer.
    Paradoxal, n’est-il pas ? :D

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Houla, Sophie… (biz, au passage) Gros chapitre, ça, la littérature d’imagination (surtout de genre) versus ce qu’on a coutume d’appeler – parce qu’on sait pas trop comment la catégoriser – l’ « auto-fiction ». Les frontières sont souvent floues, en tout cas, même si c’est la gue-guerre entre les deux. (A part la science-fiction, où là l’imagination est juste obligatoire, incontournable par définition. Respect.)
      Pour ce qui est de Lévy, ben j’ai essayé, quand même, pour voir, histoire de pas parler dans le vide. Ben je me suis arrêté à la page 7, je crois. Une pile de clichés les uns sous les autres, à base de polos en cashemere et de blondes « troublantes », alors bon. C’est sûr, il fait du mal à personne c’t’homme-là. A part à la littérature, mais ça c’est pas grave, au point où on en est ;)

      Certes, y a encore quelques pistes à « inventer ». Le problème : je sais pas si on aime tellement les inventeurs, par ici…

  7. michelgrosdumaine Says:

    Excusez-moi écrire cela se fait-il avec « lalangue » ?

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Il vaut mieux en maîtriser au moins une, oui. Cela dit, beaucoup semblent écrire avec les pieds sans que ça leur pose le moindre problème de crampe. Question d’entraînement, je suppose.

  8. michelgrosdumaine Says:

    Cécile Delalandre (mon ex quatrième de couverture chez Domec et bien plus aujourd’hui puisqu’elle est devenue une amie précieuse) me dit (faut dire que je lui posais la question) qu’en venant sur votre blog je devrais pouvoir me débrouiller afin d’ obtenir votre livre Hyrock. Je cherche votre adresse email. Mais je dois le faire avec les pieds car je ne trouve rien. Du coup j’attends un p’tit coup d’pouce.

    • Nicolaï Lo Russo Says:

      Cliquez sur le bandeau du haut, « La Brosse Gherta ». Vous vous trouverez alors sur la page d’accueil. En haut à droite vous avez une note en gras « QUI C’EST » ; avec l’adresse mail du blog.
      brossegherta(at)yahoo.fr :)

      Vous avez aussi ce lien-ci :

  9. Cédric Says:

    « …pour qui l’avenir de la littérature est aussi important que l’avenir d’un jambon de Bayonne pour un Taliban végétarien. »

    Excellent ! ;-)

  10. Olive Says:

    Bonjour Monsieur,
    n’étant pas féru de blog et plus généralement de technologies liées au net, c’est avec peine que je me permets de vous écrire et je m’empresse de vous dire que c’est d’ailleurs en la sorte mon dépucelage webien.
    La raison en est simple. Malgré un emploi du temps pour le moins chargé, il m’arrive de m’aventurer avec grande délectation dans la brosse Gherta. L’ironie et le cynisme dont vous usé tout au long de vos divagations m’enchantent et me régalent.
    Il faut avouer aussi que le politiquement correct de cette décade me gonfle singulièrement et que le ton de votre site détonne dans le paysage actuel.
    Ces récits me rappellent un temps déjà fort éloigné ou nous avons partagés quelques moments privilégiés d’une amitié toujours vivace.
    Merci de continuer à me divertir et au plaisir de vous revoir prochainement.
    Olive

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