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Ecrire (1)

4 mars 2013

A.Martin

                                                                                                          (Oeuvre d’Alicia Martin)

QUELQUES CONSTATS A L’ATTENTION DE CELUI, OU CELLE, QUI VOUDRAIT SE LANCER, AUJOURD’HUI, DANS L’ECRITURE D’UN OUVRAGE DE « LITTERATURE FRANÇAISE ».

D’abord, un paradoxe, accablant : Frénésie d’écriture versus Temps de lecture réduit. Tout le monde écrit, se rêve en « écrivain » : du retraité qui veut raconter sa vie, à l’étudiant(e) qui veut partager ses fantasmes – ou ses peines (souvent les deux, pour le pire).

L’augmentation des titres suit une courbe exponentielle (d’un facteur x4 depuis 1975 ; « chiffres clés du livre », INSEE 2008). Alors que le temps de lecture, autrefois voué qu’aux livres, aux lettres et aux journaux, s’est progressivement vu éclaté parmi de multiples nouveaux supports  : blogs, SMS, Twitt, tchats, forums, news en ligne, etc.) ; condamnant bien souvent la « lecture profonde » au profit de la « lecture superficielle » et du zapping hystérique.

Dans les années 70-80, pour un auteur, vendre 5000 livres était considéré comme un cuisant échec éditorial ; en vendre 10.000, une « déception ». Aujourd’hui, des chiffres pareils, c’est plutôt un « conte de fées ». Un peu plus de 10.000, c’est quasi un « best seller ».

Si un simple chroniqueur de journal national a plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de lecteurs par article, un auteur de roman a, lui, en moyenne, un petit millier de lecteurs ; et encore, quand ceux-ci finissent – voire commencent – le livre qu’ils ont acheté – ou qu’on leur a offert.

Si c’est pour être lu, soyez plutôt chroniqueur. Ou journaliste.

Vers la fin du XlXe, le top des ventes c’étaient Flaubert, Maupassant, Hugo, Zola…

Aujourd’hui, le top c’est Lévy, Musso, Gavalda…, et bientôt Iacub ; (suivent quelques auteurs anglo-saxons type EL. James, auteure de « Cinquante nuances de gris », sorte de Harlequin vibro/latex). Houellebecq, le « plus grand écrivain français contemporain », est loin derrière. On peut donc parler, sans trop se tromper, de littérature sous « respiration artificielle ». D’ailleurs, pour éviter cet accablant constat, d’aucuns parlent plutôt de littérature-s. Avec un S. Ouf, sauvés.

Aujourd’hui, – et c’est enfoncer une porte ouverte –, pour vendre des livres, il vaut mieux passer à la télé. Or pour passer à la télé, un écrivain doit être beau, propre et net ; si possible assez jeune. Si cet écrivain est une femme, c’est encore mieux. Une jolie femme, mieux mieux mieux.

Sur dix lecteurs de romans, huit sont des femmes. L’inverse des jeux vidéo. Sur ces huit femmes, la moitié sont coiffeuses, masseuses ou prof de fitness. Ajuste ton tir, camarade.

Avant la « mondialisation », et le « phénomène Amazon », une librairie lambda proposait environ 70% de romans français, pour 30% de romans étrangers (traduits). Aujourd’hui la tendance est inversée. Soyez Américain, Norvégien ou Japonais. Prenez un pseudo : Ingmar Söderström, ou Yoshiko Okumi, c’est parfait.

Le ratio moyen « manuscrit envoyés par la poste/manuscrit publié » est de 1/1000, voire 1/1500. Le taux de refus est énorme. Normal, c’est souvent « très mauvais » – j’ai pas dit toujours. La tendance irait vers 1/2000 pour ces prochaines années. Face à cette sidérante avalanche de cellulose, certaines maisons d’éditions, sous apoplexie, commencent à accepter des « versions numériques », moins dommageables pour les forêts. Et pour les nerfs.

Si vous ne bénéficiez pas de passe-droit, votre manuscrit sera lu par une personne du « service manuscrits », c’est à dire un ou une étudiant(e) constamment branché sur Facebook et Twitter, pour qui l’avenir de la littérature est aussi important que l’avenir d’un jambon de Bayonne pour un Taliban végétarien. Quant à votre avenir tout court, il s’en fout royalement. Et puis vous êtes qui d’abord.

90% des auteurs de « premiers romans » sont journalistes ou ont, d’une certaine façon, un « pied dans la place ». Inutile de dire que ce ne sont pas ceux qui envoient leur « Manuscrit par la poste® ».

(Autrement dit si vous êtes vieux, moche, que vous n’êtes pas journaliste et que vous ne « connaissez personne », ça va être très difficile. L’auto-édition en numérique peut être une voie à étudier.)

Heureusement, ces données et autres lois souffrent parfois quelques exceptions. A vous d’en croiser une un soir de pleine lune, ou mieux : d’ÊTRE une exception.

Bonne chance.

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Retina, serial killer

22 août 2011

Nous voici plongés dans une polémique qui n’a pas tout à fait fini de faire « couler de l’encre » – encore que l’encre se voit détrônée par des pixels depuis un moment déjà – : Le match Ecrans vs Papier. L’ère des écrans va-t-elle définitivement, irrémédiablement, remplacer celle du papier ? Avec des questions corollaires du type : Quelle est désormais l’espérance de vie d’une librairie (traditionnelle) ? Est-il toujours pertinent d’investir dans une imprimante ? (voire dans une imprimerie…)

Pour le moment on peut parler de « cohabitation » douce ; l’offre se dédouble, non sans allégresse. Nombre de livres, de magazines (et de publicités), existent tant sous forme analogique que numérique. Présence physique de « l’objet », ou présence immatérielle des « pages écran ». Et l’on choisit un peu ce qu’on veut, selon nos habitudes, nos préférences, notre budget ; selon aussi la place dont on dispose sur nos étagères… (et là ça se complique assez vite, quand on consomme beaucoup…)

Dans ce combat technologique, j’ai toujours cru dans la victoire du papier. Je me disais que son odeur, sa présence fibreuse, le bruit-que-ça-fait-quand-on-tourne-la-page, faisaient la différence ; et puis cet objet livre c’est quand même quelque chose. Un livre, oui, avec la reliure, le soin apporté à la couverture, le vernis UV ah comme c’est beau. Comme ça claque. C’est irremplaçable je me disais. Ce fétichisme.

Jusqu’à hier soir.

Hier soir mon avis s’est tranché de manière quasiment définitive en faveur de l’écran, après, il faut le dire, une certaine période de latence. Ça avait débuté l’an dernier en juillet ce doute, ce questionnement métaphysique, lors de mon acquisition d’un iPhone4. Ce petit outil de communication conçu par Apple, ma foi bien pratique – j’en suis devenu comme beaucoup inséparable – a une caractéristique qui peut paraître anodine aux yeux de certains, mais qui selon moi se révèle capitale : la qualité extraordinaire de son écran Retina. On est très au-dessus de n’importe quel écran d’ordinateur (bureau ou portable). La technologie IPS permet de monter ici à 324 ppp (pixels par pouce) – je n’entre pas dans les détails rébarbatifs, pas d’inquiétude –, plaçant le rendu (contraste, netteté, et surtout modelé) au-dessus d’un tirage photo ou d’une page de livre d’images « bien imprimées »… Outre que, RVB oblige, le rendement lumineux, par nature additif, est supérieur à celui de n’importe quelle impression (lumière dite soustractive). D’aucuns ont pu d’ailleurs remarquer combien la « présence » d’une image (entendre son « réalisme ») était plus importante sur un écran (même d’assez mauvaise qualité) que sur une photographie ou une reproduction.

Je ne connais pas de personne ayant regardé une photo sur un écran Retina qui ne s’est pas dite « bluffée ».

Or il se trouve que Apple, dans sa grande mansuétude et selon des rumeurs tout à fait vraisemblables rapportées récemment par le Wall Street Journal, s’apprête à munir de cet écran Retina la gamme de ses iPad ! (iPad3 printemps 2012, paraît-il). Comme c’est gentil. Je me disais bien que cette belle qualité n’allait pas rester cantonnée à un écran si petit (celui de l’iPhone)…

Ce n’est pas qu’une bonne nouvelle : c’est une révolution.

Révolution amorcée, au grand dam de certains, avec les « liseuses » et autres e-book, vous savez ces petits boîtiers numériques qui vous permettent (ou vont vous permettre) de transporter votre bibliothèque partout… (Mais pour les liseuses je me disais bon, ce ne sont que des fichiers pdf, la typo vectorielle ok c’est bien net, aussi net que dans les livres imprimés, mais l’image ? Si la qualité et surtout la taille de l’image ne suit pas, il y aura toujours des livres illustrés de « magnifiques photos » !… Ça existera toujours !… Que dire des magazines ? La même chose. Je me disais que les liseuses ne remplaceront jamais les livres, les « vrais livres ».)

Et puis là hop ! un sacré tournant s’amorce. Parce que cette technologie IPS, bien entendu, ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Des écrans de plus en plus grands, donnant des images de plus en plus parfaites, réalistes, vont envahir nos vies (nos cartables, nos tables, nos murs…).

Alors oui le problème du prix. Souvenez-vous les imprimantes de bureau : au début des années 90 c’était assez cher. Puis peu à peu ils nous les ont presque données ces imprimantes, le prix a chuté : ce sont les « consommables », les cartouches et le papier qui sont devenus chers. Classique.

Pour les « tablettes » numériques, continuité réjouissante – et ironique – des antiques tablettes d’argile, comme pour l’heure le prix est manifestement un frein (tout le monde ne dispose pas de plusieurs centaines d’euros juste pour s’informer), il est à parier qu’un tour de passe-passe marketing sera inventé pour les rendre tout à fait abordables. Le prix d’un abonnement à votre magazine préféré, par exemple, guère plus. Le contenu finit souvent par financer le support. Un jour les tablettes seront distribuées « gratuitement »…

Ce que je vois disparaître dans un avenir assez proche (allez, on va dire un maximum de quinze ans, histoire que la nouvelle (screen) génération de « geeks » prenne le pouvoir) :

• Les kiosques à journaux…

• Les librairies. (Les seules échoppes qui subsisteront seront des librairies d’ouvrages rares, d’occasion, et très spécialisées – seul endroit d’ailleurs où le « conseil du libraire » n’est pas un vain mot.)

• IKEA supprimera son espace « bibliothèques, étagères, serre-livres, etc.», devenu désert.

• Les tireuses « minilab » et leur satanés « 13×18 » qui engorgent les boîtes en cartons dont le couvercle ferme toujours mal.

• Les galeries de « photographie contemporaine » dont les onéreux tirages encadrés « sous diasec » ne se vendront plus, car trop encombrants et ne présentant chacun qu’une seule image fixe. (On préférera de loin se doter d’un grand écran type Rétina et passer les images de l’artiste au gré de l’humeur, pour un meilleur confort visuel et plastique.) D’ailleurs les musées et autres galeries de renom feront l’acquisition de dizaines d’écrans « qualitatifs » pour présenter leurs expositions : sauf exception(s), finis les fastidieux « accrochages-décrochages », tout se fera par fichiers numériques HHD (Hyper High Definition), en quelques clics et en cinq minutes.

• La profession de « colleur d’affiches ».

• Les cartes routières accordéon (qu’on ne parvient jamais à replier convenablement…)

(J’en oublie, il y en a plein…)

Sans compter les bouleversements que va connaître l’industrie du papier et de l’impression. Des secteurs entiers seront abandonnés. Redéfinis.

Ça fait pas mal de trucs qui vont disparaître non ? On peut considérer cette affaire d’écrans comme un « sous dossier » du basculement numérique, mais c’est tout de même une petite révolution…

(Oui, oui, je sais : « Et l’énergie dans tout ça ? Sacrée facture d’électricité tous ces écrans dans la ville ! » – Je pense que l’amélioration des capteurs solaires et des batteries (énergies autonomes) devrait y pourvoir.)

D’ici là, le débat continue…

(Note : je fais volontairement l’impasse sur les « habitudes de lecture à l’aube du Troisième millénaire », sujet sociologique en soi, mais qui pourra faire l’objet d’un autre billet ; on peut par contre en discuter.)

HYROK, Edition Spéciale

13 décembre 2010

Les histoires d’amour finissent bien en général, jugez plutôt : Ayant cet automne sauvé des eaux Louison Rascoli, Violette Vance (dite Vio), Hope Rascoli-Vance et Luciolo Badalamenti, valeureux protagonistes de HYROK — roman édité par la maison Léo Scheer du 18 septembre 2009 au 29 septembre 2010 —, j’ai tout loisir désormais de faire ce que bon me semble de ces personnages, de cet ouvrage déjà « culte » selon certains nez creux — très en avance sur leur temps, est-il utile de le préciser. J’en ai récupéré 67 exemplaires neufs et fringants, de ce pavé. On dit « racheter le stock ». C’est très émouvant d’avoir cette petite montagne de cellulose à la maison, d’entendre ces respirations, ces petits cris étouffés, ces étranges retrouvailles (parfois ça me réveille la nuit). A quoi vais-je maintenant les destiner ? vers quel horizon ?
Je pourrais couler tout ça dans du polyméthacrylate de méthyle, en faire un pouf design, un hyroking-chair, symbole tranquille d’un désastre éditorial (où, je le rappelle pour ceux qui n’auraient pas suivi, on a tenté de vendre le premier livre d’un inconnu sans attachée de presse, sans promotion d’aucune sorte, sans s’en occuper ; en somme : dans le silence navré des limbes ; ce qui est difficile — et c’est un euphémisme). Mais j’ai des doutes sur l’innocuité du plastique (voir post précédent).
Je pourrais en faire des confettis pour l’An Nouveau, joyeuse poussière, faire table rase de cette affaire, repartir « sur de bonnes bases coco ». Mais la petite Vio en hachis Parmentier ça ne me plaît guère — à elle non plus, déjà qu’avec le « pilon » des « retours » elle hurlait comme une sirène belge ! Non, pas les confettis alors. Promis, tite Vio.
Je pourrais en faire une tapisserie géante, ou mille abat-jour (sans « s » à jour, bien sûr), faire danser ce petit monde dans la lumière en attendant la suite de HYROK (je n’ai pas de date mais c’est prévu) ; ce serait déjà plus pertinent. Le jeu avec lumière.
Je pourrais aussi donner suite aux demandes incessantes — au harcèlement — des vingt-trois éditeurs qui me cassent les dattes depuis le matin du 30 septembre pour rééditer ce « chef-d’oeuvre » dans des conditions « fantastiques ! idéales ! sans précédent, monsieur ! Vous allez voir ! ». En profiter pour leur demander 35% sur les ventes (énormes, on n’en doute pas un instant), plutôt que 10.

Mais non. C’est trop tôt. (Et les enchères ne sont pas assez intéressantes ; voyons Messieurs, vous n’y êtes guère…)

Pour l’heure, je vais me contenter de mettre en vente 50 exemplaires numérotés de ce que j’ai pu sauver de cette première édition. Avec mes petits muscles et mes dix doigts glacés. Au prix de vingt-cinq euros l’unité, envoi compris (en France, courrier normal), et selon le protocole suivant :

– dédicace personnalisée en page de garde ;
– timbre à sec bas-relief de mon logo et signature ;
– numérotation croissante 1 à 50 « Collector » ;
– ajout de la mention « jusqu’au 29 septembre 2010  » suivie d’un paraphe NLR, à la suite des mots Editions Léo Scheer en couverture. (Procédé qui évite le fastidieux, assez laid, et surtout devenu inutile « caviardage du nom de l’éditeur » — secret de Polichinelle à l’heure du web…)

Voilà m’sieurs dames. Je me marre. La vie est belle, I am free. D’ores et déjà : BON NOËL !

PS :
Pour lire la quatrième de couverture, c’est ICI. Des avis et .
Pour me contacter par mail (et obtenir mes coordonnées postales, commander en envoyant un chèque…), l’adresse se trouve en haut à droite de la page principale de ce blog (brossegherta@…)

L’ivre de Z.O.B

20 juin 2010


Septembre 2012. Paris VIe arrondissement, Saint-Germain-des-Prés, vers 17 heures.
Dans le silence capitonné d’un bar d’hôtel, un homme seul, petite soixantaine étriquée, est assis à une table, un peu à l’écart. Il mange avec lenteur des oeufs brouillés.
Son iPhone 6G se manifeste discrètement au fond de son veston. Dans un geste mesuré, il prend l’appel.

– Allo.
– …
– Allo ?…
– …
(Bruits de respiration, à l’autre bout du fil…)
– Qui est à l’appareil ?
– …
– Je vais raccrocher. Allo ?
– … Mickael ?
– Oui, qui est–ce ?
– … Je viens de finir votre livre…
– Mon livre.
– Oui !
– Z.O.B ?
– Oui !
– Et ?
– C’est inadmissible !
– Inadmissible. Bien. Qui êtes-vous, je vous prie ?…
– …vos théories ! Tout ce fatras humain ! qui souffre !… Et ce sexe, partout ! Quel désastre ! La fin du Monde !… C’est terrifiant !…
– Ok, ok… Comment avez-vous eu mon numéro d’abord ?… Vous êtes critique littéraire ?
– …
– Allo ?…
– Je suis Dieu.
– Allons donc. Vous êtes Dieu et moi je suis un vilain pécheur, c’est ça ?
– …
– Bon… Ça vous a pas plu ce livre… C’est fort possible, remarquez… Pardonnez mes offenses Seigneur !… (Il étouffe un rire bref…)
– Vous allez entendre une déflagration.
– Une déflagration ?
– … Une déflagration et puis plus rien…
– C’est à dire ?…
– Plus rien vous entendez !
– Mais…
– Plus rien après la déflagration !
– Ecoutez monsieur… Vous allez déjà me dire qui vous êtes… D’accord ?
– …
– Et… qui vous a donné mon numéro… Je… J’aimerais d’abord vous situer vous comprenez… Vous…
– Vous êtes un dangereux mécréant Monsieur Wallbook ! Un envoyé de l’Enfer !
– Allons, allons… En plus vous tombez mal j’ai une séance de signatures dans un quart d’heure, j’allais m’en aller…
– … Salaud ! Suppôt de Satan !…
– Oh là, oh là… On se calme… Vous me paraissez bien agité… Voyons… Euh… Qu’est ce qui vous tourmente comme ça ?… Vous l’avez vraiment lu ce livre ?… Jusqu’au bout ?… Il y a un peu de lumière à la fin quand même… Une lueur d’espoir… Non ?
– …
– Vous trouvez pas ?…
– …
– Dites-moi quelque chose, je vais devoir raccrocher… C’est une farce ?… Non, franchement, c’est stupide ce petit jeu…
– J’ai un Glock.
– Un Glock ?… Qu’est-ce que c’est que ça encore ?…
– … avec une 9 millimètres Parabellum dans le canon… pas loin de la tempe…
– Ecoutez cher monsieur… Si vous êtes Dieu, vous allez parfaitement maîtriser la situation n’est-ce pas ?.. et tout va s’arranger, vous allez voir… Je…
– On va rien voir du tout !… Vous êtes un fumier, voilà l’histoire !… Un
fumier qui a complètement anéanti mes projets !… C’est abominable ce que vous écrivez sur le sexe ! Abominable et… et… et dégueulasse !
– Comme vous y allez… Non, vraiment… Je vous en prie détendez-vous! … Je suis très ouvert au dialogue vous savez… Je vous assure… Je… J’ai pas beaucoup de temps là mais je vous promets…
– Ha ha ha ha ha !… Eh Mickael !!!… Eh man !… Rilax!… Cool ! …. On s’décontracte !… Tu vas bien ?….
– … !!!…
– C’est MOI, Mickael !…
– … François ?… T’es con toi alors…. je reconnais pas ta voix…
– …
– C’est toi François ?…
– … Comment qu’elle va ta chemise à carreaux ? Bien repassée ?
– … ?!?…
– Hé Mickaeeeeel ! …
– J’apprécie pas du tout… Qui que vous soyez !… C’est quoi ces conneries ??
– Ben quoi ? Tu t’es fait opérer du sens de l’humour, fils ?
– Je trouve pas ça drôle. Vraiment ! C’est même tout à fait déplorable… Je ne sais pas qui vous êtes… Ni qui vous envoie… Vous m’insultez… C’est facile. (…) (Il entend des gémissements de l’autre côté, comme des sanglots étouffés…) (…) Allo ?… Vous êtes là ?… Allons… remettez-vous, quoi… Je suis désolé si…
– Vous en avez dans le pantalon en tout cas !… Rien ne vous fait peur Mickael !…
– Qu’est-ce que vous lui voulez à Mickael, merde à la fin !…
– T’en as une grosse ?…
– Je vous demande pardon ?!…
– Comment elle est ?…
– …
– Allez dis!…
– Bon… Là ça devient grotesque. Je vais vraiment raccrocher…
– Minute ! c’est pas fini… Tu connais le nitrate d’ammonium, fils ?
– … Pas plus que ça… Pourquoi ?
– Tu veux plastiquer l’Islam… la guerre sainte, tout ça… et tu sais pas ce que c’est le nitrate d’ammonium ?… Ben dis donc, fils !… Faut te renseigner !
– QUI est à l’appareil ??? Dites-moi au moins qui vous êtes, enfin !
– Y a un pote à moi, Farid, dans ta librairie à la con… y s’balade au milieu des chefs-d’oeuvre de la rentrée littéraire… Wha ha ha ha… Paraît qu’y a un monde fou qui t’attend… des belles gonzesses… jeunes… J’suis en contact direct avec lui…
– Et ?…
– Et y a deux trois kilos de nitrate qui traînent dans son costard à Farid !… Suffit d’un rien pour que ça pète ce truc… Une petite contrariété… Enfin ch’te dis ça, fils… c’est toi qui vois !…
– C’est des conneries ou quoi ? Qu’est-ce que vous voulez putain ? (Il sort un mouchoir, s’éponge le front…) Ça commence à bien faire je vais appeler la police…
– Avec quoi, fils ? Tu raccroches, tu fais un faux pas, et ta librairie elle  est pulvérisée.. comme à la page 340 tu te souviens ?… Et arrête de faire des grimaces au barman… arrête de bouger !…
– Ça va, ça va… Vous êtes où, là ?… C’est quoi le deal ?… (Il se lève, éprouvé, scrute les alentours, cherche une aide improbable, un regard…)
– Y’a pas de deal, fils… Allah négocie pas avec les intellos dans ton genre… J’ai dit bouge pas, tu bouges pas !…
– … Qu’est-ce qui me prouve que vous…
– Attends, fils, j’te passe une admiratrice, attends… (…) Allez parle salope !… (Une voix féminine, apeurée, remplace celle de l’inconnu…)

–…Mi…Mi..ckaeeeel !…. Je vous en priiie !… Faites… faites ce que…

– Oui ??… Dites-moi !… (Un coup de feu, à l’autre bout du fil, le fait sursauter…) Allo ??? Qu’est ce qui se passe bordel ?!! Qu’est-ce que vous foutez putain de bordel ?!! (L’inconnu reprend le combiné.)
– Y s’passe que la cervelle… Je viens de changer la moquette… Ça m’embête ces taches, fils… Ça me désoblige un petit peu… Tu vois ?
– Mon Dieu !… (Il se rassoit, livide, se tenant à la table…)
– Comme tu dis, fils… Ton Dieu… Tu m’as pas répondu tout à l’heure…
– Comment ça ?…
– Got a fuckin’ big ?… T’en a une grosse, fils ?
– Une grosse ??… Vous voulez dire…
– Oui…
– Euh… ben… ça va…
– Plus grosse que tes p’tits bras ?
– C’est quoi ces questions…
– Tu peux nous montrer ça ?
– Hein ? Comment ça ?… Ah !… j’ai un double appel… excusez-moi un instant…
– Stop fils ! Réponds pas !… Tu’m prends pour un bouffon ?…. Sors-la !…
– Quoi sors-la ?
– Ta queue. Tu la sors ta queue de branleur et tu commences à te branler…
– … Je suis dans un bar !
– Je sais. Justement !… Sors-la j’ai dit !
– Mais…
– Y a pas d’mais… Elle est comment ?
– Euh…
– Tu bandes ?
– Non.
– Allez !
– Pas facile.
– Fais un effort.
– Non mais c’est quoi ce délire franchement ?… Où êtes-vous ?
– Ferme-la et bande, fils !
– Je peux pas… Enfin… si.. ça commence…
– Te fous pas d’ma gueule ! Tu vas sortir de ton hôtel la queue à l’air, vu ? Si je vois rien, BOUM !!!… T’as quoi comme pantalon ?
– Un velours côtelé bleu marine.
– Parfait, ça va bien contraster. Je veux une massue t’as compris, fils ? Une massue rose sur fond bleu marine…
– Je vous garantis rien…
– Qu’est-ce que j’ai dit Mickael ?…
– Je ferai ce que je peux…
(Il ouvre sa braguette, en extrait à grand peine une verge totalement flasque…)
– Et pas de geste brusque ou quoi que ce soit… j’t ai à l’oeil… Tu sors, tu traverses la rue en t’astiquant le chibre, ok. Direction la librairie…
– Vous êtes vraiment….
– Aggrave pas ton cas, fils… Allez z’y va ! tous tes fans t’attendent… Et raccroche pas surtout ! T’écoutes mes instructions !… Autrement ?!…
– …
– Autrement ?!…
– … Ben euh.. Boum ?
– C’est ça !!! BOUM !!! Tu vois quand tu veux !… Et mets l’oreillette…
(Mickael Wallbook se lève, s’exécute, visage tendu, sexe un peu moins… Il se dirige vers la sortie, comme téléguidé, ignorant les rares clients hébétés… puis se lance sur le trottoir, parmi les passants…)
– Je… je continue jusqu’à la librairie ?…
– Ch’te dirai…. Marche, fils… marche ! C’est bien… T’es dans la Lumière d’Allah… (…)
– (…) Je traverse au feu, là ?
– Ouais… traverse… mets bien le bassin en avant… voilààà !… Magnifique !… Ha ha ha…
(Un peu plus loin, Wallbook se fait interpeler par un gardien de la paix.)
– Attendez y a les flics !… allo ?
– …
– Je fais quoi ?
– C’est bon tu peux ranger ta murène, fils, on a ce qu’il faut… Allez… Bonnes dédicaces et merci pour le scoop !
– … Allo ?… Allo ??… Merde…
(L’inconnu coupe la communication. Mickael Wallbook adopte instinctivement une posture plus décente… Quelques instants plus tard, un véhicule de la police s’arrête à sa hauteur…)

* * *

LA NOUVELLE FRANCE, 11 septembre 2012
(édition du soir)

Mickael Wallbook arrêté jeudi à Saint-Germain-des-Prés.

Alors qu’il s’apprêtait à se rendre à une séance exceptionnelle de signatures au milieu de ses plus proches fidèles pour fêter la sortie européenne de « Zéphyr, Ombres, Bonheur », son dernier opus–evènement, Mickael Wallbook, le sulfureux et cultissime auteur franco-irlandais de « La Tartelette méritoire » (Prix Méditerranée 2010), a été appréhendé par la police hier en fin d’après-midi, non loin du fameux Café de Flore. L’écrivain, de toute évidence ivre, déambulait dans le quartier – un des plus animés de la capitale – « la bite au vent », pour reprendre la jolie expression d’un témoin effaré. En semi-érection, le visage cramoisi, il semblait aux dires de certains « pas entièrement maître de lui-même, bizarre », « comme soumis à une étrange force… ».
Les images du délit, prises par des badauds et immédiatement diffusées sur le net, ont rapidement fait le tour des rédactions et, évidemment, de la planète – est-il nécessaire de souligner que Wallbook, traduit en soixante-neuf langues, connaît une admiration et une influence grandissantes.
Refusant d’obtempérer aux injonctions d’un agent qui se trouvait sur place, c’est manu militari que l’interessé à été emmené quelques instants plus tard par les forces de l’ordre ; non sans avoir tenté de justifier les raisons de son comportement erratique – érotique diraient certains –, notamment en hurlant qu’un kamikaze néosalafiste allait faire sauter la librairie La Hune, où il était attendu quelques dizaines de mètres plus loin. Poussée délirante qui semble bien confirmer la thèse de la consommation immodérée d’alcool, voire d’une autre substance psychoactive.
Une enquête a été ouverte, mais il est vraisemblable que l’attentat à la pudeur sera le principal chef d’accusation retenu, d’autant que de nombreux enfants se trouvaient sur les lieux, ainsi qu’on peut l’observer sur les édifiants clichés en circulation. A l’heure où nous imprimons, Mickael Wallbook serait encore en garde à vue, ainsi que nous l’a annoncé Jean-René Abdelaoui, son avocat.
Kinésithérapeute de formation, Wallbook commet en 1994 un premier roman remarqué, « Les tensions du dos mènent à la chute », puis obtient la reconnaissance du public quelques années plus tard avec « Articles épars et mules austères », objet très vite culte, mêlant subtilement essai gastronomique, science-fiction, et misère sexuelle. Suivront « Flat Porn », ode aux grands voyageurs musulmans, tout de délices et d’espièglerie, « l’Impôt ciblé du Nil », qui marqua moins les esprits, puis « la Tartelette… » il y a deux ans, qui emportera alors l’adhésion internationale à l’unanimité, malgré le courroux de la consternante “Collégiale des Fils de Phébus”. (Le film éponyme, Palme d’Or à Cannes en 2011 et que l’auteur réalisa lui-même avec un téléphone portable – après l’échec de l’adaptation de son livre précédent –, n’eut pas moins de succès.)
Wallbook nobélisable ? Telle est la question qui fait couler beaucoup d’encre et de fiel ces temps-ci, autour de la parution de son fort courageux dernier roman. Espérons que la sottise de notre burlesque héros national, dont on ne compte plus les facéties, ne mette pas en péril cette ultime consécration.
Quoi qu’il en soit – et à l’instar des provocations d’un Gainsbourg ou d’un Bukowski – l’incident de jeudi saura faire parler de celui qui, non content d’être considéré comme un écrivain de génie, peut d’ores et déjà se réjouir d’être intronisé Roi du néomarketing.

(Article signé : Allison Orioscu.)

Intermède

17 décembre 2009

Il est question de vendre des livres. C’est bien beau de les écrire, ces livres, chacun y va de sa petite histoire, mais après il faut les vendre. Comment faire ? Une fois n’est pas coutume, inversons le point de vue : pour qu’un livre soit acheté, que faut-il ? Que doit-il se passer dans la tête de Françoise Dussol, fleuriste à Toul, pour qu’elle achète L’hypothèse de Zhorg, livre « vachement bien » de Pierre-Alain Signac (aux éditions de La Queue de Cerise, 38 boulevard de Sébastopol, 75004 Paris) ?

Déjà, il faut que Françoise Dussol soit une lectrice potentielle. Que ce soit une femme qui lise après avoir rangé ses glaïeuls (« au moins trois romans dans l’année », comme 54,7% de femmes selon HP-JKD Institut). Ou, à la rigueur, qui aime offrir des livres. Bon.

Ensuite, il faut, c’est mathématique, que Françoise Dussol croise L’hypothèse de Zhorg. Que ce livre se trouve sur le chemin déjà tortueux et encombré de sa vie de « femme active ».

Comment cela est-il possible ? Par quels mécanismes – quel miracle – va se produire le très attendu « acte d’achat » ?

C’est assez simple.

Il faut que ce livre ait une visibilité multiple. En librairie. Dans les journaux. A la radio. A la télévision. Sur la table de salon des copines de Françoise Dussol. Partout. (Au pire, sur internet, où Françoise Dussol ne se rend que peu, mais bon.)

Que ça martèle sec, quoi.

Françoise Dussol, comme la plupart de ses contemporains, est une femme qui a besoin d’être un brin rassurée quand elle dépense une vingtaine d’euros (d’autant que la lecture reste pour elle une activité de détente et de loisir vaguement inessentielle).

Or les livres qui ont une visibilité susceptible de stimuler la rétine prudente de Françoise Dussol (ou d’agacer doucement ses oreilles) sont relativement peu nombreux. On parle, en moyenne, de un sur cent qui bénéficie véritablement d’un « large écho ». Echo qui parviendra plusieurs fois, c’est nécessaire, jusqu’au cortex préfrontal de notre chère lectrice type (chez le coiffeur, en vitrine dans la librairie, sur France Inter, dans Marie-Claire, etc.), et activera sans tarder son incontournable « centre de décision ».

Françoise Dussol commence d’être conquise. L’hypothèse de Zhorg semble un livre « bien ». D’ailleurs il y a des preuves irréfutables : on en a aussi parlé sur TF1. L’hypothèse par-ci, L’hypothèse par-là. Bla-bla-bli. Bla-bla-bla. Ça buzze sévère autour de Madame Dussol – qui, même si elle n’écoute que d’une oreille distraite ces journalistes qui discutaillent, avait justement dans l’idée d’acheter un livre ! (Du reste, Gisèle aussi, vient de se le prendre !)

Françoise Dussol, d’un pas décidé, pousse la porte de « sa » librairie. Et voilà : en effet, des piles de L’hypothèse sont sur les tables, à l’entrée, trois grosses piles bien parallèles, impeccables. Vibrantes.

Un livre formidable, sans aucun doute. La lecture rapide de la « quatrième de couv » pose un léger trouble dans l’esprit maintenant enfiévré de Françoise Dussol – encore un amour « contrarié » ? décidément… – mais qu’importe : c’est un livre super, c’est évident. (Tout comme les livres de Dan Brown, Victor Hunfray, Marc Lévy, Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder, Bénédicte Huc, Amélie Nothomb, Jean D’Ormesson, Lucien Bompoil, etc.)

A la caisse, hop !

C’est vraiment tout simple de vendre des livres, finalement. Tout simple.

(Bravo aux éditions de La Queue de Cerise, dotées d’un service marketing hors-pair. Et à Pierre-Alain Signac, assurément un auteur à suivre les yeux fermés.)

Rétro-résurrection (HYROK, J—10)

27 septembre 2009

manuscrits

Nous avons échappé à la catastrophe, mes frères : j’ai trouvé un éditeur pour HYROK. C’est, selon toute vraisemblance, officiel depuis quelques jours, je peux le crier. On m’a signé voilà une semaine. Pour ceux qui ne savent pas, cet éditeur, signataire du contrat, ce « on », c’est Léo Scheer, Paris, cinquième étage porte droite ; le bouquin, 516 pages serrées (Garamond corps 10,5), sort le mercredi 7 octobre 2009 à 9h30 dans la collection M@nuscrits, wagon n°7 voie B, toutes les bonnes librairies – et même quelques mauvaises, sans doute. Les dernières corrections sont en cours de français. Les toutes toutes dernières avant que ça gèle.

Tu parles d’une correction, mon brugnon.

Pas été facile. Quelle tannée ce truc-là, de se faire publier. De dire voilà les gars ça y’est, haha, la petite barrière est franchie, hop. Je peux le dire : ça a mis quelques années. Trois. On a vu pire mais bon.

La petite histoire à gratter ? La traditionnelle petite histoire. Bien. D’accord. Pour les archives, les entrailles du web, ok. Je la raconte, surtout, parce qu’on est quand même passé pas loin du désastre ; j’aime autant vous dire. De la mort. (Dans d’atroces souffrances évidemment, voyons.)

Voilà l’histoire, donc. En treize points. Tant qu’à faire, autant être superstitieux.

1- Novembre 2006. Je mets un point final à la version 2 du manuscrit (tapuscrit, en vérité, mais ce mot est tellement laid, tellement toc-broc, que je garde manuscrit). 549 pages A4. J’y travaille depuis deux ans. J’y pense depuis cinq au moins. M’envole avec M., ma dulcidouce, début décembre, en Pologne, Cracovie, quelques jours. C’est l’hiver, juste avant Noël, tout brille. Envie de lui faire lire. Cadeau. Voilà, lis, ma chérie. Lis, je viens de finir. (En fait ça commence. Tout commence.)

Elle aime. Normal. Elle m’aime. Elle pleure à la fin. Flocons qui fondent sur son visage chaud et beau. Je me souviens très bien. Et j’aime les filles qui pleurent à la fin. Craco-vie la sublime. Gravée dans mon coeur.

2- Mars 2007. Après les primevères. J’ai fait lire à quelques autres. Le fameux petit cercle. La version 3. Puis 4. On a aimé. On n’a pas aimé. On s’est vexé. On s’est quitté. Rancoeurs et jalousies. Normal. C’est qu’il y a des choses dans ce livre. Dans ce livre qui fait désormais 557 pages. 8 ont germé en trois mois. Le printemps s’annonce magnifique. Mais brutal.

3- Avril. Le 6 avril. Grand Jour. Je prépare l’envoi « par la poste » de quatorze premiers manuscrits « avec mes coordonnées ». Comme il se doit. Et comme je ne « connais personne ». Version 5 ; qui fait maintenant 510 pages environ – un petit amaigrissement que je vois salutaire (j’ai finalement viré des pages jugées trop « techniques »). Donc : Fayard ; Grasset ; Seuil ; Stock ; Denoël ; Flammarion ; Albin Michel ; Gallimard ; Le Dilettante ; Le Diable ; Léo Scheer (si si) ; Lattès ; Belfond ; Hachette Littératures. A l’attention de l’éditeur, au moins d’un directeur littéraire « choisi ». Coût de l’opération : 457€. (15 manuscrits à dos collé, à 30 euros pièce + 7 euros d’envoi au Diable Vauvert, qui est loin de Paris, et à qui je ne suis pas allé déposer l’enveloppe craft moi-même – qui suis postier, parfois, mais pas encore pilote de Cessna.)
Le tout, accompagné chaque fois d’une courte « lettre d’accompagnement », la même ; elle est très simple, je vous la livre entière :

(…)

—  … autrement, quel livre auriez-vous aimé avoir publié ces années-là ?

—  HYROK, sans hésitation. Mais il nous a échappé… Il me semble bien l’avoir vu passer pourtant…

—  Ça arrive parfois oui… À part ça ? Pas d’autres petits regrets ?

—  Je ne vois pas non… Hammerstein peut-être ; Calache aussi… Les  francs-tireurs qui sont venus ensuite quoi… Des gens devenus nécessaires, par ces sombres temps… On en a quand même sorti quelques-uns heureusement !…

—  Léo Scheer un très grand merci !…  Nous allons devoir hélas rendre l’antenne…

(« Viens dans ma fiction » ; © France Culture, 2027)

Les autres, idem, même lettre : Bernard Comment un très grand merci, Marion Mazauric un très grand merci, Jean-Marc Roberts un très grand merci, etc. 14 fois.

4- Avril. Le 7, lendemain de mon dépôt, Bernard Comment, le directeur de la collection Fictions&Cie au Seuil (de l’étouffement) me téléphone en fin d’après-midi. « Oui, bonjour Monsieur Lo Russo (…) excellent courrier (…) lire au plus vite votre manuscrit (…) à très très bientôt… » Putain. Déjà. Ça mord sérieux cette lettre haha ! C’est vraiment facile de les avoir en fait ! Génial, génial…  Ah si Wrath savait ça, qu’il suffit juste d’une bonne lettre d’accompagnement…

5- Mai 2007. Aucune nouvelle de Bernard Comment. Il doit lire lentement, c’est certain ; savourer ; et se garder les meilleurs pour la fin ; pour le dessert. Patience dans l’azur.
Les autres ? Rien, trois retours avec « lettre standard de refus » (je vous en fait grâce). Bon bon bon. On va passer un bel été je sens. (En fait, Bernard Comment me répondra par une lettre manuscrite presque illisible, début juin, dans laquelle « après lecture », il « renonce à publier HYROK », malgré « un matériau formidable, qui ne manque certes pas de qualités ni d’ambition ». Les vraies raisons du refus, qu’il éludera en m’envoyant « exceptionnellement » une note de trois pages d’un de ses lecteurs vaguement courroucé par ma prose, me resteront à jamais confuses, pas nettes. Je lui récrirai une longue lettre, demandant quelque explication, mais qui restera lettre morte. Bernard Parce Que.)

6- Ete 2007. Avec les premiers coups dans l’eau, les premiers renvois de manuscrits – « récupérations » à pied plus précisément –, j’aborde, un peu déçu, la liste des « moyens et petits éditeurs », à qui je livre les manuscrits retournés (m’efforçant de restaurer ceux qui me sont rendus maculés, d’effacer les taches de café, ou de merde (de pigeon ?), avec du papier de verre 000 – les saligauds). Entre deux rayons de soleil sur mon balcon, je tombe un peu par hasard sur le blog des éditions Léo Scheer, tiens il a un blog lui… (à vocation longtemps « interne », mais qui dépasse quand même de beaucoup dans la blogosphère « externe », eh oui, sans quoi je ne serais pas tombé dessus.) Léo Scheer qui visiblement n’a pas encore lu le manuscrit que je lui ai adressé personnellement. Je prends un pseudo, tiré de mon roman : Strangedays ; et commence à arpenter les murs gris de ce blog. Ça a l’air de parler bouquins, édition… Sait-on jamais. J’en profite pour ouvrir la brosse Gherta, histoire de, ça donne une contenance, un point de chute dans l’océan.

7- Automne-hiver 2007-2008. On est à vingt-trois éditeurs. Merde. J’ai quand même fait réimprimer 6 manuscrits d’une nouvelle version qui s’appellera « HYROK, ou la vérité sur la vie de Louison Rascoli ». Premiers retours de « lettres circonstanciées ». Qui me serviront d’une part à modifier mon texte (très légèrement, car les avis sont souvent contradictoires), et surtout à composer une nouvelle lettre d’accompagnement, pour mes envois de printemps, où je ferai, cette fois, le coup de la « revue de presse » (authentique, vérifiable, et bien évidemment élaguée des « points de réserve »).

8- Novembre 2007. Stand-by. Mon manuscrit est « en balance » chez Denoël, mais ça dure, ça dure, c’est terrifiant. C’est à se demander ce qu’ils veulent. Comment ils travaillent. (Je passerai tout l’hiver à attendre. Attendre qu’ils aient fini de se gratter.)  Pendant ce temps, »Strangedays » rencontre Léo Scheer pour la première fois à la galerie éponyme. Prix Sade 2007 (Salopes, de Denic Cooper,chez P.O.L). Ah c’est vous Strangedays. Oui c’est moi. Bonjour bonjour. Contact sympathique-tac. Je ne lui parle évidemment pas de HYROK (qu’il n’a sans doute pas vu passer), mais plutôt d’un autre projet, tout à fait hors monde de l’édition. Petite diversion galactique, sans suite.

9- Décembre. Léo Scheer sort de son P4 un concept de collection en ligne intitulée M@nuscrits, en carbure de titane. Suffit juste d’uploader des m@nuscrits pour se faire lire par la « communauté » (alors naissante). Et de pas oublier le « @ » désormais. Important le « @ ». Bon. Verra bien. Prudence est mère de sûreté. Ne pas se précipiter. Attendre encore. Hiver figé. Noël. Morne et froid. Saumon celte, huîtres et déception. Bilan de l’an. C’est vraiment dur d’être édité. C’est impossible. Si tu connais pas. Un gros machin pareil surtout, avec des poils. Impossible. Refusé refusé refusé. Ça y’était presque, pourtant. Merde de merde. Reste Denoël.  C’est que j’y tiens à ce bouquin, et sacrément. Enfin, ce pas-encore-bouquin. Qui à la fin de cette année m’a coûté pas loin de six cents euros ! Ça va vite les « manuscrits papier » mon enfant. Quand je pense à ce que gagne un « jeune auteur » pour son premier livre en général… Faut avoir envie !… Bref. La question n’est pas là.

10- Printemps 2008. Bon début d’année, autres projets prometteurs. Petit éclaircissement malgré un « non » chez Denoël du bout des doigts. Je fais le pitre sur le blog de Léo Scheer. Je bataille avec les Stalker, Müller, et autre Marco. On affûte les couteaux, croise les fers, parfois furieusement, pendant que Barberine prépare tranquillos sa sortie dans M@nuscrits en première mondiale. On se demande, on spécule, on se gratouille, on jase, on fait mine. C’est nouveau. Je me surprends à me dire et si. Et si Léo Scheer. Ce qui me refroidit un peu, c’est que je reçois à ce moment-là une lettre de refus-type des éditions… Léo Scheer ! Moi qui pensais – qui espérais – que depuis le temps ils avaient paumé mon manuscrit ! (sans @). Tu parles. Retour, à la queue leuleu, avec les autres, et sans un mot. Ça va pas être simple du coup.
En attendant, comme faut pas mollir, je prépare la suite, satanés nouveaux envois : sept HYROK version 8 toute fraîche, que j’enveloppe dans du papier noir avant dépôt. Noir comme la guerre. Plon ; Cherche-Midi ; Balland ; Le Passage ; Verticales ; Calmann ; Anne Carrière (bon là ce serait erratique, c’est vrai). On dirait des munitions, ces paquets ; des bombes que je vais aller lâcher à Saint Germain. Là ça va péter c’est sûr. D’autant que cette fois je joins la lettre « revue de presse », fruit de mes envois précédents, le sésame assuré, le pied de biche imparable. Pensais-je.

« Le récit de la destinée tragique de ce photographe possède un véritable souffle (…) Un réel talent d’écriture dont l’harmonie principale réside en un subtil mélange de force et de fluidité. » (P-G de Roux, Dir. litt, Le Rocher)

« Il y a là un matériau formidable, qui ne manque certes pas de qualités ni d’ambition… » (Bernard Comment, Dir. litt, Seuil)

« Ecriture fluide et inventive, au service d’un vrai sujet… »  (Claire Delannoy , éditrice, Albin Michel)

« On peut se prendre au jeu et se dire que le texte aurait une valeur sociologique et anthropologique pour les générations futures (…) au fond, le dispositif narratif est assez malin. Et puis le dénouement est une réussite. » (Comité de lecture ; Seuil)

« Originalité des jeux formels (enregistrements, blog, sms…), mais des passages un peu graveleux… » (Comité de lecture, Flammarion)

« Il y a plein de choses bien » (Guillaume Allary – par e-mail ; Hachette littérature)

« C’est très intéressant… (…) A mon avis, il ne faut surtout pas enlever les passages un peu limites… ». (Audrey Diwan – au téléphone ; conseillère éditoriale, Denoël)

Pas mal hein ? Un éditeur qui reçoit ça avec le manuscrit, merde, il s’intéresse, non ? Il jette un coup d’oeil. Eh ben non. Rien. Rien de positif se passe. Juste Verticales et Plon (une catastrophe, Plon, hallucinante, que j’ai déjà relatée ici.) Pour Verticales, on m’adresse une réponse en juillet, où il est dit dommage que le style de la première partie ne se poursuive pas dans la suite du roman ; que ça « tombe dans l’oralité ». Z’ont rien compris, eux, rien. Pas bien lu. Pas lu, plutôt. Pas le temps. Faut les comprendre. Merci quand même Verticales pour vos mots horizontaux. Les autres, rien, on est en juillet, pas de nouvelles. Et là on est à pas loin de huit cents euros ! pas loin de trente éditeurs contactés ! Ça commence à faire. Energie, argent, mauvais sang. Quelle merde. Envie de poser un pain de plastic dans ma boîte aux lettres. Qu’il n’y ait plus de boîte aux lettres. Plus de refus. Houellebecq était dans ces eaux-là pour son premier, avant Nadeau. Trente éditeurs. Ça console, mais bon.

Bientôt deux ans que je cherche un éditeur. Un mec qui comprenne.

Léo Scheer c’est cuit, ok.  Mais imaginons : si, soudain, après la « rétro-publication » (son dada de rendre concrets certains textes venus du net – six à ce jour),  il accrochait au concept de rétro… résurrection ?! : le manuscrit noyé, trucidé par la voie dite « normale », mais sauvé des eaux par M@nuscrits ! Ça serait-t-y pas une belle histoire, hein Balthazar ?
Reste qu’à essayer, j’ai plus rien à perdre.

11- Eté 2008. J’envoie une nouvelle, une historiette un peu marrante, en format pdf dans M@nuscrits. En mon vrai nom. Pour tester le truc. Tâter le terrain. L’Ivre de Zob. Et ça se passe bien. J’ai rapidement des commentaires positifs, d’internautes de passage, de blogeurs, d’habitués, d’autres « m@nuscrivants ». Je me dis tiens, il y a peut-être quelque chose par-là. Une petite fissure où je pourrais m’enfiler. En plus, ce comité de lecture est autrement plus disponible et accessible que les « lecteurs des maisons d’édition », cette trop sombre brigade.

La suite est connue de certains. Rapidement : Léo Scheer, en vacances en Corse « mais avec une connexion » me propose de lui envoyer une version pdf de HYROK (version 9), dont je lui ai fait lire le prologue. Depuis le temps, grâce au blog, à mes interventions fréquentes, il me connaît un peu. Connaît aussi mes déboires avec ce sacré gros texte, ce rorqual malheureux. Il décide alors, depuis sa crique bleue, de le mettre en ligne en entier, après l’avoir copieusement tronçonné en dix tranches. (Ce qui m’a fait un choc terrible, quand j’ai vu ça sans avertissement.) Mais je lui fais confiance. Dés septembre, débutent les lectures de commentateurs courageux – près de cinq cents pages à lire en ligne, faut s’y coller. Dahlia, blogueuse influente,  étonnante d’assiduité, fera le premier pas décisif. Trouve le livre « dément ». Ouvrira la porte à d’autres, avec beaucoup de bienveillance. HYROK, tranquillement, s’enfonce dans l’automne, puis dans l’hiver, recueille pas mal de commentaires, d’avis favorables de lecteurs divers. J’en suis heureux mais abasourdi, quoique je sache, au fond de moi, que c’est un bon texte.

12 – Printemps 2009. Sélectionné dans la Revue Littéraire N°38 des ELS pour un extrait (le prologue), j’apprends par Florent Georgesco, éditeur maison, que HYROK est un roman « à paraître ». Quand ? peu importe. On verra. Je suis fou de joie. A paraître ! Miraculé.
Un peu plus tard, une date tombe. Ressuscité.
Mi-juin, j’envoie à Florent une version 10, la toute dernière de mon crû, pour corrections, dans une vraie allégresse.

13 – Fin août. Retard monstre. No news. Mais j’attends en sifflotant. Pas encore signé. Parfois j’imagine le pire. Non, ils n’en seraient pas capables. Quand même pas. Non, je déconne. Tout va bien. Faut juste attendre encore. Profiter pour changer un mot çà et là. Toucher une phrase. Passe-moi la lime, Brigitte.
Florent est sur trois feux simultanés. Il n’aura pas le temps de s’asseoir à côté de moi. Navré – il a aimé et défendu HYROK –, il passe la main. Ah zut.
C’est finalement l’excellente Julia Curiel, « assistante » éditoriale qui s’y collera – éditrice, allez : en fait, tout le monde fait tout, là-bas, ou presque.
Le temps presse. Heureusement, peu de corrections. Les règles typos, quelques virgules, un alinéa à faire, une phrase un peu bancale à régler. Du beurre, mais faut « scanner » plus de 500 pages, l’œil bien ouvert pour traquer les coquilles, faire la maquette, la quatrième de couv’, ça prend un temps considérable. Dizaine de jours de travail.

Là, ça sort tout chaud de l’imprimerie. Séquence émotion.

Le bébé fait un peu moins d’un kilo. C’est pas très gros pour un bébé, mais je peux vous dire qu’il est beau. Bientôt dans vos bras, si vous le voulez bien.

Semaine prochaine, je vois Anne Procureur, attachée de presse fort sympathique-tac. Tic-tac…

Moleskine

5 mai 2009

route-platanes2

« Danielle épousseta sa robe et se remit en route. »

La phrase est nette, ramassée, ouvre sur la clarté. Elle invite à poursuivre. Le roman sera vif. Et puis Danielle c’est parfait. Tout de sagesse et d’espièglerie. Mais ensuite ?

« Richard posa une main rugueuse sur l’épaule d’Urbain, le plus fort de ses trois garçons. »

Pas mal. On sent pointer ici le drame familial. Une histoire rude sur fond de paysannerie, sans aucun doute. Le choix des mots est une merveille d’intelligence synthétique. Richard et Urbain. Rat des champs, rat des villes. C’est bien lui, ça. Ces allitérations en R évoquent immédiatement l’âpreté. Faulkner est la chambre à côté, c’est clair.

Le carnet Moleskine, au cuir fatigué, contient des amorces d’histoires, des fragments brefs, des éclats. Parfois même seulement des premières phrases, les unes sous les autres, des « incipits », comme on les nomme. Sans rature aucune. C’est très étrange. « Anita sortit de son Austin et glissa sur le lit de feuilles mortes. » ; « Floriane raccrocha dans un soupir, puis se mit doucement à pleurer. » ; « Didier regarda par la fenêtre et songea qu’il n’y arriverait jamais. » Ce qui frappe, quand on parcourt les premières pages, c’est la présence d’un prénom en début de chaque phrase. Chantal, Josselin, Pierre-Charles, Gustave, etc. ; il y en a des dizaines – le mien n’y figure pas. Avec, tout de suite, un verbe au passé. Un verbe de mouvement. Lucien se leva. Catherine résolut. En tout cas un verbe qui imprime une dynamique forte à l’ensemble, tire vers l’avant. Ce qui est plutôt bon signe. « Hermine souleva le couvercle et poussa un cri d’effroi. » Mais ça s’arrête. Rien après le cri. Qu’y a-t-il dans la boîte, on n’en sait rien. On ne saura pas. L’écriture, appliquée et minuscule de mon ami N, toujours de la même encre verte, se crispe et l’élan est stoppé net. Changement de décor. Histoire suivante. Ce carnet noir, qu’il avait dû faire tomber en reprenant sa veste un soir, est une bibliothèque en puissance. Incroyable. Première fois que je lis ça. Il y a là des centaines de romans. De récits fous à venir. Je suis sidéré par cette effervescence. Ces envies qui se bousculent ; qu’il faut bien considérer hélas comme autant d’avortements. N, pour parler de lui, n’avait de cesse de me seriner avec son « œuvre », sa fameuse « grande oeuvre » qu’il devait coûte que coûte « terminer ». Tu parles. Commence-la, déjà. Creuse seulement dans le marbre un bout, mon ami.

Le chapitre des titres – je m’en veux d’être aussi curieux – est quant à lui tout aussi édifiant : LA REVANCHE DU CASTOR. En majuscules évidemment. Bof. Pas terrible comme titre. Ça fait un peu camp de scouts ; j’imagine un jeune pédé qui rumine, se venge, tue peut-être. Pas mon truc. Le sien, bien sûr. JUSTE UN PEU D’AMOUR. Oui, et puis quoi encore ? Non. DEMAIN, LA NEIGE. Non plus. A part si tu bosses à Météo-France, mais sinon. Franchement, tu déconnes mon pauvre N. T’étais mauvais en titres, y a pas à dire. LES ÉVADÉS DU SILENCE. Un peu mieux. J’aime assez ce contraste, ce chaud-froid entre le tapage étouffé d’une évasion et le ouaté du silence ; il y a de la métaphore dans l’air. Pas si mal. CARMEN AUSSI. Aussi quoi ? Non. Trop vague. SANS GABRIELLE. Ha ha ha. Sans Gabrielle. Il aurait pu changer le prénom pour le coup cet imbécile. Enfin peut-être que c’est bien la vie sans Gabrielle. Après tout. J’espère que t’en auras profité, mon cher. Je suis dur, pardonne-moi. Tiens, en voilà un de titre qui m’a l’air bon : BALISTIQUE DU DÉSASTRE. Oui, ça c’est très bon. La charge sémantique est immédiate, très visuelle. On imagine bien la saloperie de trajectoire. (Un côté Nothomb, dans ce titre, mais c’est pas grave, elle n’a pas le monopole de cette structure binaire, la chapelière.) Bref. Balistique du désastre. Tu parles d’un désastre ! Dommage qu’il n’y ait rien après le titre, on n’a rien trouvé nulle part, ça aurait sans doute expliqué des choses.

Et puis ces phrases, ces amorces de dialogues. Débuts ? Fins ? Milieux ? « La première photo de la série montre une mouche écrasée sur une vitre. L’abdomen bleu a éclaté en une sorte de bouillie crémeuse ». Putain. C’était bien noir dans ta tête, mon con. Bien noir. Ou : « Il aurait pu la tuer, cette nuit-là, dans son sommeil de jeune pute éthérée. Mais elle était brune. Il ne tuait jamais les brunes. » Ben tiens. Jamais les brunes.

« Tu m’aimes encore ?
–   Oui.
–   On dirait pas.
–   Pourtant je t’aime encore.
–   Tu m’aimes comment ?
–   Comme le Coca.
–   Le Coca Light alors. »

« Tu devrais leur en parler.
–   Non.
–   Tu leur as jamais dit ?
–   Non.
–   Pourquoi ?
–   Mon père me tuerait. »

De petits dialogues hasardeux, sans liens et sans buts, s’approprient ainsi la fin du « carnet n°3 ».  (Où sont les autres carnets, il faudrait chercher dans tout son bordel.) Il y a aussi des réflexions, des aphorismes çà et là. « On serait prêt à tout, les quelques minutes qui précèdent l’orgasme. C’est terrible. La bite prend les commandes, on se déconnecte de soi. Je l’ai souvent remarqué. » Dans un autre registre : « Le monde entier est une illusion. Toutes les images sont des illusions. On est tous l’illusion d’une autre illusion. Alors allons-y gaiement : soyons tous illusionnistes.»

Quoiqu’il en soit il n’y a jamais eu d’œuvre. Pas à ma connaissance. Aucun livre ni aucun manuscrit complet n’est jamais sorti de sa soupente, à N. Lui qui se voyait écrivain. Romancier, même. Grand romancier. Pauvre N. Qui ne sortait jamais. « Non je reste, je reste là. Ça va pas s’écrire tout seul », qu’il nous lançait depuis sa petite fenêtre, quand on allait boire des coups à L’Océan.

Il ne s’agit pas d’un accident, faut arrêter. J’y crois pas. Sans alcool, on ne dévie pas comme ça de sa trajectoire sur une ligne droite. Pas comme ça.


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