Archive for the ‘Société’ Category

Une dent contre la pub?

1 avril 2013

pepsismile

©Susan Tempa

Pour le moment on connaissait les rappeurs et leurs dents baguées de métal précieux, leur clapoir embagousé jusqu’aux molaires. Yo, man. Eh bien le sourire Fort Knox c’est du passé. Le bling-bling va se voir bousculer par une toute nouvelle tendance, plus soft : le sourire publicitaire, au sens le plus trivial, le plus désespérément basique du terme. Ça devait arriver, je me disais bien. Et, forcément, arriver des Etats-Unis (what else?!). Une start-up californienne, Smile&Ads, vend depuis quelques semaines des espaces pub sur une des rares surfaces immaculées encore disponibles : la dentition des people ! – blanchie et nickel, le plus souvent.

Bill Tempa Jr., dentiste esthétique à San Diego, a mis au point une technique de gravure de logo émaillé sur les incisives supérieures. (Une autre option, non permanente, est basée sur un collage à chaud, quasi indolore, pour environ trois semaines – largement le temps d’un festival de Cannes, par exemple.) Smile&Ads intervient dans l’organisation, la mise en relation des annonceurs avec les stars ou leur agent. D’ici l’été et même avant, on devrait ainsi voir fleurir des sourires Coca-Cola, Mac, AT&T, etc. dans les pages de Gala, Voici et compagnie. Excitante perspective. Notons tout de même qu’à une certaine distance, cette mini-pub est peu visible ; on pourrait penser plutôt à un morceau de salade coincé dans les dents. Mais pour les portraits et les couv’, l’effet est saisissant. Cheeeese please ! Eh hop ! Clic-clac ! Sourire Pepsi ! Pour ma part je trouve ça un peu too much, limite mauvais goût ; à quoi bon se blanchir les dents si c’est pour les transformer en panneaux publicitaires? Certes, le contraste est plus marqué et le logo bien visible en cas de tête à tête ou de portrait rapproché. Et le regard du « spectateur » accroche immédiatement sur « l’inquiétante étrangeté » dentaire (étrange pendant combien de temps ? là est la question ; on s’habitue tellement vite à tout…) Quoi qu’il en soit, l’information – merci à Katy Schlum agency – demeure discrète sur le gain financier de la star qui, rappelons-le, se voit le plus souvent offrir des accessoires de marque, des vêtements, contre une simple apparition médiatique. L’avantage avec cette nouvelle technique étant de ne pas se cantonner bêtement à la mode et au luxe. Ford, Dell, Exxon, Bank of America, ont déjà été aperçus sur quelques dentitions connues (Sylvester Stallone aurait déjà sa dent FedEx ; Angelina Jolie, sa dent Vuitton…). J’ignore si de ce côté-ci de l’Atlantique Renault ou la SNCF (ou Chanel, why not) ont pris contact avec Vanessa Paradis, dont les ravissantes « dents du bonheur » devraient faire un carton en la matière. Avec les présentateurs de télé (chaînes privées), les acteurs, dans une moindre mesure les sportifs, sont évidemment aux premières lignes de cette tendance. Depardieu aurait, lui, été approché par une célèbre marque de charcuterie ainsi que par un brasseur belge. La lutte pour la dent, entre annonceurs, promet d’être âpre et tendue. Gageons que d’ici bientôt certaines célébrités choisiront de se garnir toute la devanture, pour mettre un peu de beurre dans les rutabagas. C’est la crise pour tout le monde, hé ouais.

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Des pizzas

10 décembre 2012

pizza

Intérieur jour. Un atelier d’artiste décrépi, lumière pâle. Des tableaux posés un peu partout contre les murs, une table basse dans un coin. Deux hommes discutent en faisant les cent pas, un brin énervés.

– Tu vois mon p’tit Marcel, ce qu’il faut que tu comprennes, que tu comprennes bien… c’est que ces gens-là ils ont fait une rencontre… – sans parler de ceux qui sont nés déjà tout en haut… Ces mecs, ces nanas qui sont arrivés là… là où ils en sont, ces grandes stars de ceci ou de cela… les Warhol, Marylin et compagnie,  ben un jour ils ont fait une rencontre, voilà.

– Comment ça ?…

– Ouais, une fois, dans leur vie, à un moment ils ont rencontré quelqu’un. Mais quelqu’un de décisif, avec un pouvoir, tu vois… Un Pouvoir avec un grand P… Pas juste le pouvoir d’exposer dans une galerie ou quoi que ce soit… ou un petit article cordial dans un canard… non non… Un pouvoir énorme !… ENORME, Marcel !… [Il ouvre grand les yeux en écartant ses mains]. Le pouvoir de prendre un mec comme ça, tu vois, de le ramasser… ici par exemple… [Il se baisse, saisit une châtaigne sur la table basse] et de l’amener jusque là tu vois !… [Il pose en un geste vif la châtaigne sur le haut d’un escabeau]… bien dans la lumière, tu comprends ?…  Une position dominante, Marcel…  Tout en haut en haut… [Il mime le sommet d’une montagne]  Voilà ce que peut faire le pouvoir avec un grand P… C’est là-dessus qu’il faut que tu travailles…  rencontrer une personne avec ce pouvoir-là… C’est la seule façon.

– Ben ouais mais bon… Comment qu’tu fais pour  rencontrer quelqu’un comme ça, toi ? C’est pas en buvant des godets ici tous les deux !… dans cet atelier pourri, même pas chauffé…

– Ah ça c’est certain… certain… Faut sortir, se montrer… aller dans les soirées… s’habiller… Hé oui !…  Pis en plus ça se passe pas comme ça si facilement… Toi aussi faut que tu lui donnes quelque chose… en échange… Que t’y mettes du tien… Tu piges, Marcel ?

– Ben j’ai rien à donner d’autre que ce que je sais faire, moi… Déjà j’ai plus vingt ans et puis je suis… je suis pas une… je suis pas…

– Une putain, je sais. C’est bien ça le problème… On est dans un système où ça sert à rien de savoir faire ceci ou cela…  c’est tout à fait secondaire… d’avoir des « idées », tout ça… « à force de travail »…  « de tenacité »… « de talent »… ha ha ha !…  Mon cul sur la commode oui !… La persévérance, pfff… c’est fini ce monde-là Marcel, ça n’existe plus… Le talent est ailleurs…

– Tu me remontes le moral, c’est formidable… Moi tu sais je m’en fous de Marylin ou de Machin… J’aimerais juste exister un peu… Un tout petit peu… Faire mon petit tour de piste et puis c’est tout… Je demande rien de plus…

– Ça va pas être facile…  vous êtes beaucoup trop dans l’arène aujourd’hui… Beaucoup trop, Marcel… Des musiciens, des écrivains, des photographes… des artistes de tout poil… Y en a partout !… dans le moindre petit village maintenant t’as cinquante artistes Marcel !…  à vous bouffer les couilles jusqu’au bas du dos… Jusqu’à ce qu’y en ait un qui sorte la tête de l’eau… Et encore quoi ? dix minutes ?… Non franchement, réfléchis… on connaît personne nous, personne c’est vrai… On n’existe pas…  On devrait plutôt apprendre à faire de bonnes pizzas tu trouves pas ?… d’excellentes pizzas…  Les meilleures de Paname, tiens !… avec de la vraie mozzarella !… Ça marche du feu de Dieu les pizzas !… du feu de D…

– Bon STOP !, allez arrête, ça suffit… Sortons… [Ils quittent la pièce]

Paradoxe

18 novembre 2012

©Jean-Marie Campagnac

Dans notre société de la complexité et de l’hyperchoix, il est un paradoxe remarquable : Pour être efficace et compétitif dans un domaine, que ce soit un domaine scientifique, économique, artistique, peu importe, il faut en connaître toutes les arcanes, toutes les subtilités ; or celles-ci sont de plus en plus labyrinthiques et complexes, progrès aidant ; elles offrent en elles-mêmes mille chemins à connaître, qu’il faut un temps considérable et incompressible à parcourir, à explorer. D’un autre côté, cette même vaste société offre une variété vertigineuse de possibilités et de pôles d’intérêt. Tous aussi chronophages les uns que les autres. Lectures, jeux, sports, divertissements, nouveaux médias, « technofolies », surprises et activités sans cesse renouvelées. C’est l’avalanche. On ne sait plus où donner de la tête, où cliquer. Ainsi devient-il crucial de devoir choisir. C’est à dire supprimer certaines activités sans remord, en éviter d’autres, fuir celles qui vous font de l’oeil. Sous peine d’errer d’une activité à l’autre, d’un intérêt ou d’une passion à l’autre – passion qui du coup n’en est plus une – , et de se perdre dans les méandres marécageux de l’absolue dispersion. Jamais avant aujourd’hui n’a été aussi vrai, aussi observable l’adage paradoxal : « Qui trop embrasse, mal étreint ». Cela reste vrai, évidemment, pour le facteur humain. L’amour et l’amitié ont mille facettes, bien davantage qu’autrefois, mais brillent-elles encore ? Qu’en pensez-vous, vous qui me lisez et avez 5324 amis sur Facebook ?

S’adapter, alors. Or comment s’adapte-t-on quand on a un espace au moins deux fois plus long à parcourir (vie in et hors ligne), qu’on a une sorte de « second life » à vivre mais qu’on a TOUJOURS le même temps à disposition ?

A) En augmentant sa vitesse. On survole alors tous les items ou presque. Mais superficiellement.

B) En réduisant de façon drastique et choisie l’espace à parcourir. En devenant en quelques sortes « monomaniaque ». A la vitesse qui nous sied. Et tant pis pour la limonade.

C) En prenant des amphétamines et en réduisant son temps de sommeil.

Autrement, je ne vois pas de solution.

Si un bruit vous gêne

24 octobre 2012

Je suis allé me promener cet après-midi dans un endroit que j’aime : la « Promenade plantée » ; une voie aérienne du XIIème à l’origine destinée au train, aménagée depuis quelques années et comme son nom l’indique en lieu de promenade – rectiligne – bordé d’arbres et de végétation variée. C’est fort agréable et parfaitement calme en semaine. Idéal pour une balade méditative loin de la circulation.

Je marchais d’un bon pas, les mains dans les poches, plongé dans je ne sais quelle réflexion ou quel songe éveillé, lorsque j’aperçois, à une trentaine de mètres, un homme qui marchait devant moi. Et que j’allais rattraper si je ne modifiais pas mon allure. A mesure que la distance nous séparant se réduisait, un battement assez pénible me parvint aux oreilles : celui du rabat de sacoche mal fermé qui tapait au rythme de ses pas. Un bruit sec de plastique bas de gamme, tic tic, répétitif, tic tic, énervant. Probablement insupportable à terme, pour celui qui cherche la paix. Je décidai de ralentir, de le laisser filer ; qu’il disparaisse devant, s’évanouisse dans la perspective, ce fauteur de trouble. Je m’arrêtai presque, désirant creuser la distance avec efficacité. En soupirant d’aise retrouvée.

C’est alors que je perçus, pas loin derrière moi, une autre présence, sonore, progressive et tout aussi importune : un individu se rapprochait, propageant pour sa part un étrange raffut. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre : il portait aux pieds – je le vis en me retournant et en observant l’animal – des sortes de pantoufles orthopédiques en cuir sale, usées, grisâtres. Et qui traînaient, traînaient, traînaient à chacun de ses pas appuyés. Le type, débraillé et massif, n’avait pas l’air tout à fait normal – peut-être un handicap l’accablait-il. Quoi qu’il en fût, il n’y a rien de plus menaçant pour le moral qu’un homme qui traîne les pieds avec conviction. Ce bruit de friction symbolise à lui seul toute la lourdeur vacharde de la condition humaine. Le poids du monde sur les épaules des hommes qui n’en peuvent plus. Qui n’ont plus la force. C’est déprimant.

Je me suis vu devoir résoudre, et vite, un problème redoutable : comment trouver ma place entre les deux marcheurs afin que le bruit me dérange le moins possible, sachant que l’homme derrière moi se déplaçait un peu plus rapidement, me semblait-il, que celui devant moi. L’évidence mathématique m’accabla : V2 allait rejoindre V1, et moi j’étais pris dans une sorte d’étau sonore qui doucement se refermait, quelle que soit ma vitesse de déplacement.

Une idée lumineuse me traversa l’esprit : et si je m’arrêtais sur un banc pour laisser ce petit monde passer, s’éloigner de moi tout à fait ? Mais la lumière de cette idée ne me convint pas. Il n’était pas question que j’interrompisse ma promenade, que j’avais résolu de conduire d’un pas régulier pour oxygéner mes pensées. Rien à faire, que s’adapter.

Le secours d’un aphorisme de John Milton Cage Jr. – musicien minimaliste du siècle dernier, philosophe à ses heures – m’apparut alors, magnifique, providentiel : « Si un bruit vous gêne, écoutez-le. »

J’allais ainsi prêter une oreille attentive aux deux sources sonores dont l’amplitude s’accroissait, plutôt que d’essayer vainement de leur échapper.

Je me concentrai sur la première, la sacoche mal fermée qui me précédait, son petit battement swingué ; le trouvai alors intéressant avec son bruit de coquille, presque animal, un fragile animal. Il y avait du tempo dans l’air. Je comptai cinquante-huit battements par minute. Un down tempo, donc.

Les pantoufles quant à elles nous rattrapaient, tss… tff… tss… tff… tss…, c’était le charleston cymbale, impeccable, prodigieux. Un Zildjian des grandes occasions, juste feutré et sec comme il faut. L’envie me prit presque de me mettre à danser dès lors que V1, V2 et moi-même nous trouvâmes enfin groupés. Jazzmen de fortune.

Car alors… ah, messieurs et dames, que je vous dise…, car alors mon téléphone sonna. Une ligne de basse pentatonique et mélodique, saupoudrée d’un arpège aux claviers de derrière les fagots. Qui s’accordait à la perfection au rythme cadencé de mes compagnons.

Et qui me mit en joie dans la lumière d’octobre.

Il appartient à chacun de voir s’il y a une morale à cette histoire. La vie est pleine de contraintes, on le sait, d’adversité et de désagréments. Plutôt que de fuir, plutôt que de gémir, ne faut-il pas, parfois, chercher à composer ? Voir en quoi les entraves peuvent être profitables ? Si un bruit vous gêne, écoutez-le. Ecoutez-le bien. Pénétrez son monde. Merci John pour cette leçon de tolérance.

 *

(Parlant de tolérance, justement, le lecteur attentif et féru de grammaire aura peut-être noté des glissements de « concordance des temps » entre le début du récit, le milieu et la fin. C’est peu commun, totalement déconseillé en période d’examens scolaires, mais ici tout à fait délibéré.)

 

De la perception du parfum (1)

20 juin 2012

Depuis quelques temps je m’intéresse à la création de parfum et, vraiment, je me régale. D’abord par goût : mon défunt pharmacien de père, grand amateur de plantes et de fleurs, m’a depuis toujours rendu très attentif aux odeurs de toutes sortes, bonnes ou mauvaises, voire épouvantables – encore que tout soit relatif et personnel… ; ensuite parce qu’aborder un parfum sur le plan créatif ou simplement olfactif est une expérience perceptive multi-sensorielle intéressante, fascinante si l’on y prête un peu d’attention : sauf à faire un test à l’aveugle, on ne sent pas qu’avec le nez, oh non, mais aussi avec les yeux, le bout des doigts ou des papilles, parfois même avec l’ouïe… Par exemple l’odeur du zeste de citron fait appel à l’image d’un citron ; ainsi même en l’absence du fruit perçoit-on cette odeur comme jaune clair et vive, (si l’on nous demande de la dessiner mettons…) contrairement à l’odeur du chocolat, perçue généralement comme brun chaud… Il y a presque toujours association odeur-image, c’est la dimension synesthésique de l’odorat. Un son grinçant, pour parler de l’ouïe, évoquera plus l’odeur aigre du tabac froid – et sa couleur grisâtre – que celle de la rose ou la rondeur laiteuse du magnolia…  Eh oui : on sent avec le cerveau surtout, avec ce qu’il a « appris » (une sorte de bibliothèque née de l’expérience, du vécu), c’est lui qui appréhende l’ensemble, fait le tri et juge – s’il y parvient, car pour certains la « bibliothèque » est très réduite. Sans compter l’aspect mémoriel, donc émotif, de l’affaire (la fameuse madeleine de Proust).

C’est donc une expérience de perception assez complète qui s’offre là, et je me devais de m’en rapprocher un jour où l’autre, d’autant que ce qu’il y a autour du parfum, c’est à dire « l’image », son étude, a été pour une bonne part de ce qui me fait courir en ce monde jusqu’à aujourd’hui. S’il est un domaine où l’image est capitale entre toutes c’est bien celui de la parfumerie ; par image entendez le « contenant », l’emballage, l’habillage flacon, le discours-produit, la publicité, le « rêve » instillé, etc.
Dans le domaine du vin on dit souvent « on boit l’étiquette » ; entendu que la perception du breuvage est peu ou prou influencée par la provenance de la bouteille, son prix – très important le prix ! –, les conditions psychologiques de dégustation, et même parfois le décolleté de la femme du patron ; en fait le contexte. Même des professionnels s’y font prendre.

C’est encore plus vrai pour le parfum. On sent l’étiquette. Ainsi que le prix du flacon : un parfum très cher aura tendance a sentir très bon, à être « sublime »…

Mettez, sans le dire, du Chanel N°5 dans une bouteille de Heineken munie d’un spray et faites tester la fragrance sur un parking d’hypermarché ; il y a de fortes chances pour que celle-ci soit perçue plutôt négativement (même pour les accros au N°5), alors que si l’expérience est conduite dans une boutique feutrée des Champs Elysées, avec le flacon d’origine et Brad Pitt dans les environs (il est la nouvelle égérie du parfum (!) ), la fragrance sera jugée « divine » (même au nez de ceux qui ne la connaissaient pas).

L’expérience inverse est tout aussi troublante : mettez du jus de pastèque dans un flacon design « Comme des Garçons », vous trouverez un nombre considérable de « perfumistas » qui trouveront ce parfum « léger mais très intéressant, très frais »… (avant de se rendre compte qu’il colle un peu – pardon qu’il est un peu « sticky »…)

Il faut faire avec cette forme de conditionnement psychologique : on voit ce que l’on compte voir. On lit ce que l’on compte lire. Et bien sûr on sent ce que l’on compte sentir. Tout est dans le cerveau, en amont. C’est surtout ce phénomène qui m’intéresse. Le contenant et le contexte face au contenu. L’habit qui, chose de plus en plus commune dans notre société de l’apparence, fait le moine. Et parfois se moque un peu de nous. A notre insu, mais avec le contrôle et le savoir-faire de ceux qui ont tout orchestré.

Peu de gens savent que le prix de revient du « jus » d’un flacon de parfum (« jus » est le terme adéquat, même si c’est assez laid) correspond à moins de 10% du prix total en boutique. Le parfum est sans doute le seul produit du marché qui accuse un tel différentiel entre le prix du produit réellement consommé – matières premières + alcool dénaturé – et son emballage, sa mise en scène, sa (re)présentation… En somme son spectacle (relire Debord…)

L’Eau Sauvage, de Christian Dior, eau de toilette assez ancienne, était un peu moribonde, oubliée, quoiqu’excellente dans sa formulation. On l’a ressuscitée du jour au lendemain en lui collant l’image d’Alain Delon dans sa période beau gosse-rebelle, à grands renforts de publicités un peu partout. Plus que ressuscité même : cette eau fraîche (mais sauvage !) est sur le podium des meilleurs ventes actuellement. Merci Alain.

L’image. Le marketing. La mode du « revival » et le star-system. Quatuor gagnant du temps cyclique. L’odeur vient bien après. (Il faut quand même que ça sente bon. Minimum syndical.)

Certes, je suis un peu taquin. Mais vous me connaissez. Et puis dans le fond je n’ai rien contre ce phénomène de perception « faussée », car choisir un parfum concerne et convoque TOUS les sens, y compris celui du sacrifice (il y a des flacons à 300€ les 50ml, voire bien davantage…), c’est là le secret de cette industrie dite « du luxe ».

Outre les sites commerciaux ou très techniques, il y a peu de blogs intéressants sur le monde du parfum, par rapport à ceux consacrés à, mettons, la littérature, le cinéma, le sport ou la cuisine… En France il y en a une dizaine, c’est à peu près tout – qui sont excellents cela dit, et rédigés par des professionnels ou des passionnés érudits, cultivés. Les pages de magazines, quant à elles, sont quasi muettes – et rares – sur ce sujet ; à part les abondantes pages de pub (flacon + mannequin ou star), rien de bien captivant, ce ne sont que des réécritures de dossiers de presse. C’est que la critique un tant soit peu objective du parfum est complexe : on ne sait pas parler des odeurs avec des mots pertinents sans dire trop de bêtises. On n’a pas appris à le faire, ni à l’école, ni nulle part. Le nez, organe pourtant fondamental, est le parent pauvre des sens quand il s’agit de caractériser une fragrance, de la décrire. La poésie olfactive est d’un abord difficile. Le commun des mortels dira « oui, ça sent bon, ça me rappelle ceci ou cela, c’est fleuri et ça tient bien » ou « il est super mais pas sur moi, il vire sur ma peau… », les mots s’arrêteront là. (Alors que pourtant il est accro, il « adore » ce parfum, ou « déteste » celui-ci sans savoir exactement expliquer pourquoi.) Quand il entendra ou lira « L’envolée hespéridée, soutenue par un petitgrain bigarade du Paraguay fusant et rieur, enveloppé dans la verdeur ombrée et humide du galbanum, laisse venir sans trop y croire un coeur de fleurs blanches dosées comme il faut – l’oeillet, magnifique et finement poivré, veille à l’équillibre d’un jasmin Sambac bousculé de violettes –, charpenté par un bois de rose-iris très « Chloé » dont la vibration poudrée mais modernisée à l’hédione ravira de toute évidence la femme « à bouquets » (etc.) », quand il lira ceci donc, il est probable qu’il reste interdit en levant les sourcils, ou qu’il éclate de rire. Mais il y a peu de chance qu’il saisisse réellement ce qui s’est dit ici. Les arcanes d’une fragrance sont assez mystérieuses pour le profane. C’est peut-être ce qui l’attire d’ailleurs. Ce mystère insondable, cette alchimie protégée. Il ne veut pas savoir si ça se trouve, il veut juste que ça lui convienne, que ça l’enchante, voilà. D’autre part, l’amateur de parfum ne dispose pas, secret oblige, de la liste complète des constituants de sa liqueur préférée, malgré quelques indications sur l’emballage ou sur des sites spécialisés comme l’excellent Fragrantica (base de donnée exhaustive de près de 200 mille parfums, des plus anciens aux plus récents. Vous avez bien lu : deux cents mille). (Autant vous dire qu’il y en a pas mal qui se ressemblent de ces parfums…)

Pour parler, justement, de « ceux qui se ressemblent », la question qui se pose est : quid de la nouveauté en parfumerie ? (Ceux qui me suivent savent à quel point je suis intéressé par cette problématique-là.)

La nouveauté en parfumerie fera l’objet d’un second volet, traité ici prochainement. On parlera aussi des parfums « de niche », loin du marché mainstream des grandes marques (conçu pour plaire à toute la planète). En attendant, je retourne à mes huiles essentielles, macérations et autres absolues…

PS : au fait, qui a une réponse à la question suivante : on dit « nez » en parfumerie pour désigner le créateur de parfum. Pourquoi ne pas dire « oeil » quand il s’agit d’une création visuelle ? Ou « oreille » dans une création musicale ? (Mon beau-frère est « oreille » chez Universal Music, ça sonne bien non ? Ou Karl Lagerfeld est « oeil » chez Chanel – alors que Jacques Polge en est le « nez »…)

De la démocratisation

30 avril 2012

ÈRE ANALOGIQUE (jusqu’en 1990 environ)

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ÈRE NUMÉRIQUE (depuis 1990…)

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Jean-Daniel ralluma un vieux bout de Havane, s’enfonça dans son fauteuil et se détendit. Avec cette démocratisation, songea-t-il un peu triste, un premier prix de Conservatoire, un excellent photographe, un écrivain hors-pair, peuvent à peine survivre dans leur art. Alors qu’autrefois, avant la révolution numérique, une fille quelconque qui chantonnait, un photographe muni d’un « reflex », un plumitif besogneux, pouvaient prétendre à une carrière tout à fait acceptable ; ils pouvaient sans problème remplir le frigo, avoir des gosses, avoir une vie normale.

En vérité, le « star system » à étoiles uniques s’effondrait, érodé sur tous ses flancs par le sel de l’ère numérique et de la « mondialisation ». Outre les stars vieillissantes à l’éclat un peu terni, ne résistaient que ceux qui avant tout bénéficiaient d’un solide réseau et d’importants moyens financiers. Sans compter qu’il fallait beaucoup d’énergie pour durer au-dessus des flots — position dominante et toujours convoitée. Durer n’était pas donné à tout le monde ; la concurrence était plus rude que jamais, il y avait en grand nombre des gens de talent « venus de nulle part » (notamment des « tréfonds du web ») et il fallait défendre sa place avec férocité.
Malgré tout, cette situation sans précédent comportait quelques aspects plaisants. Par exemple Francis, le meilleur ami de Jean-Daniel, avait pu équiper son fils d’un matériel informatique très performant qui lui permettait de créer, seul et avec une relative facilité, des courts-métrages amusants, des musiques de films, de jolies photographies retouchées, tout un tas de choses passionnantes ; ils avaient même conçu en famille les plans du nouveau salon avec la partie bar et la véranda. C’était très pratique ; nul besoin de faire appel à un décorateur professionnel ou un architecte d’intérieur (en tout cas pour la phase idées/conception) ; ainsi pouvait-on faire de substantielles économies, toujours bienvenues.
D’autre part, chacun pouvait désormais, avec un peu de persévérance et une bonne poignée d’amis, devenir une starlette régionale dans le domaine qui la faisait rêver, le temps d’une saison ou deux. Il fallait tâcher de créer sa « niche » et s’y accrocher bec et ongles.
Ainsi le star system d’antan se vit émietté en une constellation de niches artistiques plus ou moins scintillantes qui recouvraient la surface du monde occidental – monde physique, ou monde virtuel (où les régions correspondaient à un nouvel espace topologique sans dimensions autres que celles déterminées par les « contacts » et leur adresse mail).
Les artistes et les « stars » – enfin ce qu’il restait de cette notion désuette – étaient partout. Avec à leur ceinture leur petite notoriété éphémère qu’ils chérissaient jalousement et défendaient sur les « réseaux sociaux », attendant,  on peut dire naïvement, la « consécration internationale ».

Pendant ce temps, Pascal Pécheux, boulanger à Cormeil, confectionnait croissants, miches savantes et tartes aux fruits. Loin du numérique.

Incarnation de la joie

8 mars 2012

Le temps passait et Alain Dubreuil, au chômage, sans réelles perspectives, avait perdu de sa superbe. Le déclin de sa vie professionnelle, l’impossibilité pour lui de retrouver du travail dans la publicité – ou la « com » –, l’avaient tranquillement conduit au désastre. Désastre de sa vie sociale :  ses amis, pourtant sympathiques, s’étaient éloignés, navrés, impuissants et surtout fatigués de son cynisme contre-productif. Désastre de sa vie de couple : sa femme, encore belle à quarante-deux ans, patiente mais peu encline à la résignation, l’avait quitté un soir de printemps pour un consultant en téléphonie, un homme assez beau qui possédait une Maserati.

Peu à peu, réduit à la solitude oisive, au vide qu’il trompait par la visite frénétique de tchats roses et de sites pornos, Alain Dubreuil s’était mis à ressembler à un vieux bout de gigot imbibé de sperme. Il avait grossi, son visage était marqué, plus lourd, loin de toute possibilité de séduction. D’ailleurs il n’osait plus se regarder dans la glace. Il se faisait peur. Quelques provisions au frigidaire, une cartouche de Dunhill, lui permettaient parfois de rester deux ou trois jours sans avoir à sortir de chez lui, à devoir affronter les regards. Heureusement il allait quand même sur Facebook (où il s’était constitué un pool d’amis aussi frétillants que virtuels), c’était sa petite sortie, son moment social.

Perdu dans ces pensées tout en essayant d’y mettre un peu d’ordre, Alain Dubreuil se demandait ce qu’il allait advenir. Au moins il était propriétaire de son appartement, il n’était pas le plus à plaindre. En effet, songea-t-il, pour pas mal de largués du système ce devait être un peu la même chose, à l’âge de la peau qui tombe et des pores dilatés. Surtout les femmes ; celles qui n’avaient pas eu d’enfant (ou en avaient eus très jeune) ; qui louaient un petit deux pièces grisâtre que seul illuminait l’écran de leur Samsung sous-ventilé. Pour elles ce devait être même bien pire. A côté de leur emploi assommant et précaire – quand encore elle en avaient un – il ne leur restait pour la plupart que Facebook, le thé vert et les cigarettes. Parfois un ou deux sex-toys pour les lectrices de Elle, ou celles encore abonnées à Jalouse. (Les plus délurées se mettaient en tête de devenir une cougar, une croqueuse de jeunes, comme il avait pu le lire sur aufeminin.com qui diffusait d’édifiants portraits dans la rubrique « sexo » ; mais il y avait loin de la coupe aux lèvres, il fallait être bandante et s’équiper d’accessoires souvent ridicules et chers, ce qui en décourageait beaucoup.)

Alain Dubreuil se dit que finalement on s’habitue à tout dans la vie, et que tant que les problèmes de santé ne viennent pas se mêler de ça, c’est une situation plus enviable que, par exemple, les photographes qui reviennent estropiés des zones de conflits – estropiés ou morts. Ou bien les bijoutiers qui se font attaquer en pleine journée ; les conducteurs de bus en banlieue, les instituteurs, enfin tous ces éprouvants métiers à risque. Alain Dubreuil s’ouvrit une Carlsberg ; il faisait beau dehors, des moineaux mâles se battaient déjà sur la fenêtre.

A 15h35 le statut  de Françoise Perrin, de Grenoble,  indiquait à ses 213 « amis » qu’elle venait de se faire une tartine de Nutella et quelle allait « se régaler ^^ », le tout accompagné d’une vilaine photo trop contrastée où la pâte débordait la tranche de pain, où la graisse luisait. Alain Dubreuil, écoeuré, la gratifia d’un « like » encourageant, quitta Facebook et se rendit sur AdultFriender, qui venait enfin de clarifier sa page d’accueil. ”Joysublime” et « Clitoria69 » étaient connectées, c’était parfait. Il se vêtit de son avatar aux abdos rutilants, ”Bogoss_calin_75”, et déboucla la ceinture de son pantalon.


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