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Où l’on se demande comment faire du neuf

2 février 2012

CC N.Lo Russo, 2006

Un article ce matin sur Slate.fr m’a replongé dans des reflexions qui me tenaillaient le cortex voilà cinq ans déjà – et qui me hantent toujours – lors de la rédaction de mon roman, HYROK (sorti en 2009 chez Léo Scheer). L’article en question, que voici, parle de cette difficulté à créer de la nouveauté (là il s’agit du domaine de la musique). De la réelle nouveauté. Il y est question de recycling, de remix, de revisiter le passé, de « re re re », on n’en sort pas… L’auteur de l’article fait référence à un livre, « Retromania » (de Simon Reynolds) à sortir le 9 février prochain, où il est exposé la création musicale, surtout depuis le rock, et ses limites dans une perspective historique. Un « passionnant essai ». Je veux bien le croire ; à suivre donc.

Pour ma part, et en forme d’écho rétroactif si j’ose dire, je me propose de mettre ci-dessous un extrait de HYROK (p.352-357) où le narrateur, Louison Rascoli, artiste maudit, résume et commente le mail que lui a envoyé un certain Lucio Badalamenti, sorte de mystérieux expert, mi scientifique, mi critique d’art… Nous sommes là non pas dans la musique, mais dans le monde de « l’image » et de la photographie. Voici :

*****

« Badalamenti maintenant. Ce cher Badal. Il m’a envoyé un mail pour me dire qu’il avait signé un article dans Mathematics & Life ; m’a même joint un fichier pdf. Très aimable j’ai trouvé. Il a dû estimer que j’étais pas totalement abruti. Bon, j’ai pas tout compris, c’est clair, mais en gros ça parle de cette difficulté forcément mathématique à créer de la vraie nouveauté. Problématique qu’on avait du reste abordée dans le train l’autre jour… Il y a quelques croquis dans son article (quinze pages de chiffres, de textes, d’équations…). C’est très parlant cette évolution de l’art pictural en Occident ; à partir de laquelle on peut établir des similitudes dans pas mal de domaines – la littérature, par exemple, ou la musique. Fortement résumé ça donne ceci (en noir, le champ du possible perceptif ) :

Après les dessins préhistoriques au fond des grottes humides, l’art est grosso modo soumis à deux forces : le Bien et le Mal, cette emprise bipolaire de l’Église et du pouvoir royal qui circonscrit les classiques… Fallait surtout pas que ça déborde… Ensuite… siècle des Lumières… influence des philosophes… réveil de l’Individu (il était temps)… On respire… C’est alors au romantisme, au réalisme, enfin à l’impressionnisme de prendre la relève… Puis hop ! on voit débouler l’art moderne début du XXe, avec des courants de plus en plus nombreux, en « isme » : cubisme, fauvisme, constructivisme, futurisme, surréalisme,expressionnisme, j’en passe et des dizaines… Y avait de quoi faire !

Pour aboutir, à l’aube du IIIe millénaire, au « pluralisme » (!) :

Ce qui est remarquable dans ces trois schémas, outre que le dernier me fait penser à une coupe de béton cellulaire (son fameux saut dans le plein…), c’est que le fond noir a, lui, toujours la même taille ; et l’air s’y raréfie considérablement.

C’est donc dans cet espace de liberté que l’art contemporain – entre autres – s’ébroue aujourd’hui et cherche la nouveauté. Chouette ! Faisons des pâtés ! Encore !

Ensuite Badal évoque une représentation fractale de l’histoire de l’art, avec Benoît Mandelbrot et autres illustres matheux… Les branches de l’art comparées à un chou-fleur coupé en deux verticalement, par exemple ; depuis le tronc chaque branche se sépare, puis se sépare encore, et encore, pour aboutir à ces mini-touffes visuellement indifférenciées, à la périphérie du légume… Chaque touffe est un module du tout, le système est complet et autoreproductif, mais dans un système fini : celui du chou-fleur définitif. On n’en sort pas, le champ est borné, semble ne pas avoir de successeur. En fait, selon lui, il faudrait modifier notre perception, faire évoluer nos valeurs si l’on ne veut pas s’écraser dans le Big Wall, le grand mur. Badal prétend que la notion d’individu a vécu (sur le plan de la création en tout cas) et que les temps futurs ne seront véritablement novateurs qu’à l’aide de la supra-intelligence collective. D’où ses théories sur les réseaux, les fragmentations synergiques, les bases de données, etc. À mon humble avis, ce sera un passage difficile avec tous ces ego ! Dont le mien, je l’avoue derechef. Sans compter qu’il y aurait un nouveau modèle économique à inventer. Son papier se termine avec cette surprenante vue 3D [cf. Image couleur ouvrant ce billet] qui étrangement me fait repenser à la fleur qu’il avait tatouée sur la partie interne de son avant-bras : une sorte de liseron. Surface qui ne cesse de croître et qui représente la totalité de la création artistique, soit « le nombre d’idées réalisées » ; la sensation de changement (axe vertical) étant de plus en plus faible à mesure que le temps passe et que l’on « sort de la fleur » en se rapprochant – sans jamais l’atteindre – du double axe orthonormé de l’espace-temps (plan horizontal du « Big Wall »).

Badal précise qu’il faut évidemment considérer cette surface exponentielle comme non lisse. Elle est parsemée çà et là de rares petits soubresauts, de « micro-révolutions ». De traces d’espoir. Mais dans l’ensemble – et dans une perspective historique – c’est cette forme évasée qui doit hélas être retenue.

Si j’en crois le domaine que je connais le mieux, la photo, cette approche, « plastique » si l’on peut dire, me semble particulièrement pertinente : malgré le nombre colossal de photographies produites (plusieurs dizaines de millions par seconde, depuis le numérique) il n’y a actuellement rien de résolument nouveau, contrairement au début du siècle dernier où le champ du possible était encore très vaste. Le futur d’alors était une réalité, un appel à l’exploration. Qu’on en juge : après les longs temps de pose « à la chambre », on allait bientôt pouvoir figer le mouvement au 1/125e grâce à l’invention du Leica ; photographier le sport par exemple ; partir en avion pour aller faire des reportages animaliers – ou photographier des filles dans les îles ! – ; faire sortir la mode du studio, etc. C’était tout à fait inédit. La photographie changeait de décennie en décennie. On projetait même d’en faire sur la lune ! On embrassait tous les possibles avec une sorte de voracité chaque fois renouvelée. C’était la « grande époque » (qu’a vécue Badal). Et que dire des reporters de guerre ? Capa, Nachtwey, McCullin, tous ces courageux qui partaient au front ! Des images pareilles ! On avait jamais vu ça ! Maintenant les photographes qui couvrent les conflits sont sans doute tout aussi courageux, mais leurs images nous font moins d’effet : au visuel, rien ne ressemble plus à une guerre qu’une autre guerre. Terrible banalisation de l’horreur. Alors on ajoute du texte. Pour faire passer l’info.

Bref, avant ça évoluait constamment les images ! On était étonné quand on ouvrait un magazine, peu importe lequel. Désormais on baille dans les rédactions. Entre deux tsunamis si possible bien meurtriers. Ou les frasques pédophiles d’un people. Le numérique prend le relais, ok, mais qu’est-ce que ça change à part la vitesse de diffusion ? Pas grand-chose : on n’est toujours que sur une image à deux dimensions… C’est juste un petit hoquet. Aujourd’hui, bien sûr, toutes les photographies sont différentes ; mais pas neuves. Elles ne le sont plus. C’est fini. Sémiotiquement on arrive au bout, les carottes sont cuites. Et je crains qu’en effet ce soit irrévocable. Au Mikado, chaque jet est nouveau, unique, mais l’image du résultat sur la table est globalement la même. L’« esthétique nouvelle » se fait rare, dans ces conditions. Comme dit Badal, on ne peut guère que recommencer. Donner l’illusion de la nouveauté. Tel ce shampooing aux oeufs « de poules du Mexique » que j’ai vu l’autre jour.

De la même façon, ces « nouveaux maîtres du thriller », qui chaque été embobinent la vacancière « avec une rare maîtrise ». Ou ces « nouveaux talents de la chanson française », qui ont à peine chanté trois notes qu’ils sont remplacés par les « nouveaux » suivants. Et ça continue. Ça inonde les médias. Leurs jolis visages se confondent. Ça déboule de partout. On suffoque. On plie sous la quantité invraisemblable de nouveautés, de « jeunes espoirs ». Je ne peux qu’être affligé et triste devant cet épineux constat. Et m’interroger. Comment les générations de demain vont-elles se défaire de cette cruelle évidence mathématique ? Vont-elles, pour innover, aller chanter, écrire ou faire des photos dans un autre espace-temps ? Créer un nouveau « champ du possible perceptif » ? Par quelle astuce ? quel miracle génétique ? Que feront les cuisiniers du futur, une fois qu’ils auront « inventé » la « nouvelle world food moléculaire » ? Nous implanter une nouvelle race de papilles gustatives ? Nous faire manger des cailloux ? Tant de questions qui restent pour ma part sans réponse à cet instant.

Ou alors est-ce le mot « nouveau » lui-même qu’il faut interroger, soumettre à la « question » ? Qu’il avoue enfin n’être qu’un vieux filou masqué, un vieux brigand à l’haleine fourbe… Quoi qu’il en soit il m’apparaît clair que la société d’hyperconsommation va devoir très rapidement se poser la question de la société de l’hyperdéchet. Déchet humain compris, évidemment. J’espère que les spécialistes sont à l’établi parce que je vois un sacré boulot s’accumuler…

De manière plus générale, quand il laisse la question du neuf pour celle, plus essentielle peut-être, du progrès, Badal admet qu’il y a incontestablement un réel progrès scientifique (encore heureux !), de véritables avancées. Dans beaucoup de domaines. Mais qu’elles ne sont en dernière analyse qu’un petit groupe d’arbres qui cache une forêt en flammes autrement plus préoccupante. Il insiste sur le fait que tant que l’Homme n’aura pas compris qu’il lui faut atteindre un ordre supérieur de la vie, transcendant, tourné vers la communauté plutôt que vers son nombril et son fric, tant qu’il n’aura pas compris qu’un jour ou l’autre il lui faudra être généreux, accepter le sacrifice – notamment par rapport à la course au profit –, eh bien les progrès technologiques ne feront qu’accélérer son déclin, puis sa disparition : « Il faut se méfier, dit-il, de la notion de progrès – progrès pour qui ? – et tâcher de donner une nouvelle chance à l’utopie marxiste, en quelque sorte la réhabiliter, l’adapter à notre monde devenu fou. Le progrès, c’est très relatif ; ouvrons les yeux avant qu’il ne soit trop tard. » Puis, pour terminer, il renvoie le lecteur à une page du web sur You Tube, présentant une vidéo plutôt comique où un gros bébé épouvanté pleure dans une sorte de landeau propulsé par un moteur de tondeuse : « Is that really necessary ? »

Bon. J’espère juste que ce cher Badal pourra m’aider moi d’une façon ou d’une autre ; j’ai répondu à son mail un peu dans ce sens aussi, mais je crains que son esprit quitte de plus en plus le territoire de l’art et des galeries pour des contrées plus arides, plus scientifiques, plus utiles sans doute. Enfin on verra bien comme je dis toujours ! Sacré Badal ! Déjà pas mal que tu penses à moi ! À la tienne mon gros ! »

(En savoir plus sur HYROK – dont j’ai récupéré les droits –, ici.)

Facebook styles

24 novembre 2011

Image

Une pratique assez régulière de Facebook depuis environ deux ans m’a fait croiser, virtuellement, un certain nombre de personnes constituant un florilège de « sociotypes » (pour prendre l’expression consacrée). Je voulais en faire la liste ici, bien entendu non exhaustive ; libre à vous d’en ajouter selon votre expérience. S’y reconnaîtra qui veut, sachant que l’humain est un être complexe, changeant, qu’on ne saurait donc enfermer dans un seul type de façon certaine et définitive. Il s’agit juste de tendances éthologiques que chacun pourra composer à l’envi pour caractériser les personnes auxquelles il pense…

Bien sûr, tout le monde n’est pas connecté à ce vaste réseau d’internautes, loin s’en faut. La lecture de ce qui suit reste néanmoins valable – et transposable – pour ceux qui ont une activité régulière sur le web, quelle qu’elle soit.

Prêts ? C’est parti.

Le résident. A quitté le monde réel et sa grisaille pour s’établir sur Facebook, auquel il est connecté quasiment en permanence. En général seul dans la vie (ou mal accompagné), « sans activité » ou assimilé, perclus d’ennui dans son modeste logis, il trouve sur Facebook – cet eldorado – une existence nouvelle ainsi que les amis qui lui font défaut (car ceux de la « real life » sont mariés, travaillent, n’ont plus de temps à lui consacrer, etc.) Craint par dessus tout les problèmes de connexion et les pannes de secteur – terrible retour à la solitude – au pire à la bouteille. Toujours présent, relativement bienveillant et partageur, il est considéré comme de bonne compagnie. Encore heureux.

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Le visiteur égaré. S’est inscrit parce qu’il fallait s’inscrire, « que si tu t’inscris pas t’es pas dans l’coup, Bob », mais n’a pas suivi le mouvement, faute d’envie réelle, de temps, – il travaille, lui –, ou rebuté par la relative complexité de la gestion de sa page. A une vingtaine d’amis qui ont, pour la plupart, oublié sa présence (après l’avoir assommé de « Vieeens, tu verras, c’est supeeeer ! ». ( – Pas que ça à faire, ho ! et j’ai pas de femme de ménage, moi.) Regardez bien vos listes d’amis : pas loin de 80% de cette liste est constituée d’égarés ou assimilés. Dingue hein ! (et on nous dit rien : 20% des inscrits sont à l’origine de 80% de l’activité Facebook. Ratio classique…)

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Le passeur. N’existe sur Facebook que par liens interposés. Poste rarement autre chose que des vidéos, des textes et autres « perles » piochées çà et là sur le ouèbe-cet-océan-fantastique. Montre-moi tes liens je te dirai qui tu es. A en général beaucoup d’amis, tous très heureux de revoir Stone et Charden en clip, ou un vieux Laurel & Hardy. Il « like » et commente volontiers chez les autres, surtout s’il y trouve une chanson de Marie Laforêt qu’il n’avait pas encore bien écoutée. Nostalgie quand tu nous tiens. Il a en général plus de 50ans.

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Le passeur indigné. Version plus engagée que le passeur simple, le passeur indigné n’en peut plus de ce monde pourri. Corruption, inégalités, pauvreté, inondations et autres périls planétaires, tout est bon pour que se mobilisent en lui les forces salvatrices nécessaires à la diffusion des informations à grande échelle. Pages « causes » à répétition, liens vers d’édifiantes vidéos, mails catastrophés aux amis, etc. Hélas, comme les amis n’ont que peu de temps à consacrer à toutes ces horreurs (il y en a tellement, c’est sans fin), que la démarche, pleine de bonne volonté, n’a que peu d’effet réel. Mais c’est déjà pas mal de savoir qu’une mine s’est effondrée au Venézuela à cause de ces abrutis d’ingénieurs hollandais.

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L’égocentrique absolu. Seul a pouvoir s’exprimer sur son « mur », qu’il a protégé des tags et autres graffitis inopportuns. N’aime (« like ») que les liens, chez les autres, qui le concernent directement. Se sert de Facebook essentiellement et exclusivement comme outil de promotion de son moi moi moi. Commente ses statuts, ses commentaires, et parfois même les commentaires de ses commentaires. Ne laisse en revanche jamais de commentaires chez ses « amis » (surtout ne pas se disperser !). Goûte avec délices la flatterie ; fulmine et sort ses griffes face à la critique. S’éloigne parfois, sans s’attarder, de sa page ombilicale pour admirer l’immensité de son oeuvre, et celle de son nombril. Signe particulier : Il a toujours raison. Selon lui.

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L’opportuniste ou le Roi de la com (en général un artiste, en tout cas quelqu’un issu du show business, de la « hype-o-sphère »). N’a pas moins de 3000 « amis », auxquels il ne fait que signaler ses faits d’armes du bout des doigts (essentiellement des expos ou des sorties de livres, parfois un trophée quelconque), en prenant garde de ne jamais répondre aux commentaires d’admirateurs – toujours inconditionnels et béats. Facebook n’est pour lui qu’une vaste galerie virtuelle présentant SES travaux – « sublimes » –, en aucun cas un espace de discussion dans lequel il commettrait la bêtise de se mouiller. (D’ailleurs depuis les cimes où il respire, la mare aux canards est bien trop bas.) Goûte lui aussi la flatterie, voire la vénération, mais, peu enclin à la bataille, efface – censure – toute critique négative à son endroit : il est là pour être le Roi, point. (Heureusement, on peut le contacter par mail pour lui proposer, uniquement, une rétrospective de son oeuvre à Sao Paolo ou a New York (sinon pas de réponse, of course).) [A titre d’info, la moyenne d’ « amis » d’un compte Facebook tourne autour de 130 ; le maximum admissible étant de 5000.]

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Le dépressif. Souffre visiblement de problèmes personnels ou mentaux, dont il abreuve ses « statuts » de longues salves plutôt sombres voire morbides, parfois de manière absconse. De près c’est à peine inquiétant (on a l’habitude, il est comme ça depuis que Lucie l’a quitté), de loin c’est une curiosité. Ses quelques amis – quand ils sont là – se concertent parfois pour envisager la rédaction d’un commentaire d’encouragement à son attention. Car oui, ce serait quand même embêtant d’assister en direct à son suicide. Allez, t’en fais pas Bruno, mange une pomme, la vie est belle.

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Le narcissique. Utilise peu son clavier pour écrire (certains fâcheux ajouteraient : « et son cerveau pour penser »). Sa galerie de photos, constamment alimentée et ouverte à tous les vents, le représente lui en grande partie – et à son avantage. Parfois accompagné d’un chien, au pire d’un autre humain, il reste le centre, le point focal. Désireux d’être rassuré sur son physique, il apprécie particulièrement les « like », les coeurs, et surtout les « wow ! T super beeelle ma chérie ! » (c’est en général une femme – j’ai pas dit toujours).

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Le mal aimé. C’est un génie. Le probème : il est le seul à en être persuadé. Ainsi Facebook, ouvert sur le vaste monde, serait la panacée pour accueillir son incontestable talent et ses plus purs desseins. Voyons : ses statuts sont des bijoux de drôlerie et de finesse, ses commentaires sont d’une pertinence rare, ses longues interventions – répétées –, ses photos, ses textes, ses partages de liens, des modèles d’intelligence pure, de créativité… Alors ? Facebook Terre Promise ? Halala. Que non ! Circulez ! Les gens n’ont même pas lu ! pas vu ! pas pris le temps ! Même pas un seul « like » à mon commentaire chez Walter ! (Allez, tiens en v’là un, fais pas la gueule). Hé oui quel gâchis : c’était sans compter la nature humaine, mon ami ; sans compter la loi du moindre effort, l’individualisme galopant, la jalousie, la fatigue générale, les impôts reçus ce matin, toutes ces choses atroces qui empêchent de discerner la Vraie Valeur dans le fatras généralisé du Monde ! De trier le bon grain de l’ivraie, en somme. Pourtant il essaie, le mal aimé. L’incompris. Encore et encore (malgré qu’il a dit mille fois qu’il ne remettra plus les pieds dans ce cloaque inutile…).

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Le poète. Lui c’est la version light du mal aimé. Il n’espère plus rien, ne court après rien, après personne. Après aucun amour que celui des oiseaux. Il a compris. Et compose désormais dans son coin moussu, simplement et au gré du vent (dans les arbres de préférence). Petits textes jolis, photos de nature, vidéos délicates glanées çà et là, qu’il partage avec ses amis (qui dépassent rarement la centaine – c’est déjà énorme !). Parfois il disparaît pendant des semaines, c’en est presque inquiétant, ne serait-il pas allé chasser le papillon ? ou le champignon ? Mais le revoilà soudain, un matin, avec ses petits mots frais qu’il dépose sur l’espace rectangulaire de son « statut ». Tout va bien dans la brume. « Est désormais ami avec Prévert. »

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Le dragueur. Meetic est mort, vive Facebook. Là au moins y a de l’ambiance, des échanges, et c’est gratuit. On le reconnaît assez vite ce zèbre : il n’est surtout pas « en couple », encore moins « marié », et 90% de ses (nombreux) amis sont du sexe opposé au sien. Il tente des dizaines d’approches par jour, compulse les albums photos, ratisse un peu partout, fait des « demandes d’amis » à tours de bras et même jusqu’en Californie, pour tâcher de trouver la (ou les) perle(s) de ses fantasmes. C’est un boulot à plein temps. Il lui arrive parfois de se fendre d’un « bouquet virtuel » ou d’une stupidité du genre. En général il travaille dans le secteur tertiaire (où il est constamment plongé dans FB et sur msn), il est inscrit à une salle de gym, roule en Mégane avec David Guetta à donf’. C’est un djeunz de 30-40ans… Hé ouais quand même. (Comment je sais ça ? ben c’est écrit sur sa page, dans « infos ».)

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Le facegeek. Connecté à tous les réseaux et par tous les trous, blogueur multi-récidiviste, frimeur, déconneur, parfois codeur, Facebook n’est qu’une toute petite partie de son incessante activité sur le web. (Il parvient quand même à y passer trois heures par jour, en moyenne.) Il n’a bien évidemment pas 30 ans, bosse dans la com, étudie à Sciences Pô ou à Paris 8, ce genre. Personnage globalement fatiguant et superficiel, parfois consternant, mais néanmoins fort apprécié de ses petits camarades comme il a la boutade facile et la réplique prompte. Yo man ! Bien sûr il a la peau grasse, un brin d’embonpoint, mais bon on peut pas tout faire dans la vie, hein. Ben wesh ! Nerd alors !

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Le petit malin. Que les choses soient claires, on ne sait pas qui il est exactement, et pour cause : il a plusieurs pseudonymes, correspondant à autant de pages perso. « Prince Malko » (de Grenoble), « Sweetie »(de Lille) et « Mister Bone »(de Créteil) sont en fait le même personnage – qui lui ne se dévoile jamais. (Mais qui peut très bien être Francine Dubois, de Clamart, 53 ans, « en couple », etc…) Eh oui c’est ça l’éclatement identitaire. Pour le « petit malin »,  volontiers manipulateur, Facebook est une aire de jeux (de rôles) – jeux amusants mais parfois pervers. Comme il est « plusieurs », ses nombreux contradicteurs peuvent être tâclés par ses autres pseudos. C’est pas bête hein. Dans les cas extrêmes de guérillas à forts enjeux, il agit avec autant d’adresses IP différentes qu’il a de pseudos. Un gros boulot. Toute cette mascarade polymorphe prend évidemment un temps fou, c’est là le problème.

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Le mort-vivant. « Sans action de votre part », vous ne mourez en principe jamais sur un réseau social virtuel. Il faut que votre compte soit supprimé ou désactivé. Ce que n’a pas eu le temps de faire l’inscrit qui a eu le grand malheur de se prendre un platane à 240 dans la « vraie vie » (cette chienne). Eh oui, on n’y pense guère mais il y aurait déjà plusieurs millions de trépassés sur Facebook. Du coup, sa page, qui elle n’a pas bougé depuis son dernier « statut », peut, selon les souhaits de ses proches (ou les siens s’il a eu le temps de voir venir), continuer à « vivre », le faire vivre, pour autant que quelque âme malicieuse se glisse dans son identité défunte. Bien sûr, il faut qu’au préalable le gisant ait communiqué ses codes secrets FB (ce que l’on ne pense pas toujours à faire…). Parfois le switch passe inaperçu, ça c’est le fin du fin. (Qui vous dit que Nicolaï Lo Russo ne nous entend pas de Là-Haut ?)

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(à compléter…)


La peur

11 novembre 2011

« Phénomène psychologique, à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginé, d’une menace », nous dit l’ami Robert.

Je profite de cette date anniversaire de l’Armistice – 11 novembre – pour parler d’un livre lu récemment, que j’ai trouvé poignant et nécessaire. Un grand livre, avec un titre qui frappe : La Peur. Une fois n’est pas coutume, il me plaît de rappeler aujourd’hui l’existence de cet ouvrage tombé quasiment dans l’oubli, malgré sa réédition chez Le Dilettante voilà quelque trois ans.

Paru initialement en 1930, non sans difficulté, et écrit par un ancien combattant, Gabriel Chevallier, (à qui l’on devra quelques années plus tard l’assez connu Clochemerle), ce brûlot de plus de quatre cents pages décrit par le menu l’angoisse, la souffrance et la terreur des soldats lors de la Grande Guerre (1914-1918). Davantage récit autobiographique que roman, il parle avec brio de la vie au plus près de la ligne de front, dans les tranchées, les « boyaux », ainsi que des retours « à l’arrière » quand il s’agit pour les combattants de se faire soigner – avant de repartir sous les pluies d’obus. On suit, quasiment caméra épaule et pieds dans la boue, c’est parfois éprouvant mais édifiant, le quotidien de Jean Dartemont, simple soldat ; et ce depuis la Mobilisation jusqu’à l’Armistice. Sacré voyage dans la boue et le sang. L’Enfer.

Boudé par la critique d’alors et provoquant l’ire de l’armée de métier car « n’incitant pas au combat », ce remarquable ouvrage fut interdit en 1939 pour les raisons que l’on imagine. Aujourd’hui, il est toujours absent du Dictionnaire de la Grande Guerre (Laffont, 2008), ce qui, pour un témoignage pareil, reste incompréhensible.

En terme d’émotion et d’images ce roman n’a rien à envier à la fameuse première partie du Voyage… de L-F Céline (publié deux ans plus tard) ; il est remarquable tant par la langue magnifique de son auteur (précise et simple), que par le courage et la sincérité dont il fait preuve. (Une étude comparative reste à faire entre l’ouvrage de Céline – du moins la partie concernée –, celui d’Henri Barbusse (Le Feu), et celui-ci.) Extrait :

« – Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait ! – Oui ?… Eh bien ! J’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs de terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà ! – C’est tout ? – Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J’AI EU PEUR. »

La peur. On parle peu de la peur, pendant la guerre, ce n’est pas très viril. On n’osait pas prononcer ce mot devant les jolies infirmières, qui prennent les gars amochés pour des durs. Des héros. On n’osait encore moins en parler devant ses supérieurs – qui pour certains d’entre eux, proches du feu, étaient perclus de peur aussi. Tout le monde a peur, face aux mitrailleuses, et chacun garde sa peur dans son ventre, sans rien oser dire. Fallait y aller. Avancer. Gagner du terrain. Alors que oui, la grande occupation de la guerre était d’y penser sans arrêt, en silence. Une obsession. A tel point que certains soldats se blessaient sérieusement eux-mêmes pour jouir du relatif soulagement de l’hôpital, et se soustraire temporairement au massacre, à cette atroce hantise de mourir, tripes à l’air. « Voici que l’hôpital est devenu une terre promise ». Le monde à l’envers.

De tout cela Gabriel Chevallier parle admirablement, avec les mots qu’il faut. Peu d’espoir sinon la peur encore, la peur toujours. « Dieu ? Allons allons, le ciel est vide comme un cadavre. Il n’y a dans le ciel que les obus et tous les engins mortels des hommes… La guerre a tué Dieu aussi ! »

Et, aussi, cette haine sourde contre les planqués, les décideurs, les chefs de guerre abrités dans leurs bureaux confortables et hors de portée, qui font durer, durer encore cette chose absurde qui semble ne jamais terminer : « – Ah ! bon Dieu !… si on mettait le père Joffre là dans mon trou, et le vieux Hindenbourg en face, avec tous les mecs à brassard, ça serait vite tassé leur guerre ! ». Quelques pages plus loin : « Si, dans le jour, je tenais au bout de mon fusil, à cent cinquante mètres, un Allemand sans défense, qui ne doute pas que je l’aperçois, très probablement je ne tirerais pas. Il me semble impossible de tuer ainsi, de sang-froid, commodément accoudé, en prenant bien le temps de viser, de tuer avec préméditation, sans réflexe qui décide de mon geste. »

On comprend pourquoi ce genre de littérature est peu apprécié par certains en période de conflit, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pourtant. La Peur décrit avec minutie la différence fondamentale entre la réalité du feu, et la réalité presque paisible des stratèges en cols blancs. L’avant et l’arrière, le mur perceptif qui les sépare, et l’incompréhension qui en découle.

Je ne vais pas m’embarquer dans l’analyse exhaustive de ce livre (n’étant pas critique littéraire), ni truffer ce billet d’extraits et d’aphorismes (toujours plus efficaces dans leur contexte), mais j’en conseille avec force la lecture en ces temps de tensions qui sont les nôtres. C’est une lecture obligatoire, comme peu le sont. Quelques exemplaires ici.

J’aimerais en revanche introduire une notion plus générale, qui m’est venue en lisant ce chef-d’oeuvre oublié alors que d’un autre côté je découvrais avec intérêt un concept développé par le philosophe Jean-Paul Galibert. Les croisements sont parfois féconds.

Dans ses billets consacrés à ce qu’il appelle « Ontologie négative », Jean-Paul Galibert (dont vous pouvez suivre l’excellent blog ici), parle d’un concept tout à fait intéressant : Les plans de réalité. Qu’il définit comme suit : « Le réel s’étage et se pluralise en un nombre indéfini de plans de réalité. Les lieux, temps, groupes humains, si petits soient-ils, forment autant de plans de réalité, dès lors qu’ils peuvent être distingués par des mots, et deviennent donc opposables (…) La prolifération des plans de réalité est l’épaisseur et l’étrangeté du réél. »

Par exemple (je prends la responsabilité de cet exemple, J-P. Galibert me corrigera si nécessaire), la relation qui vous lie à votre chat, si vous en avez un, peut constituer un « plan de réalité ». Si vous lui donnez à manger, c’est à dire si une action particulière – et descriptible – se forme, un nouveau plan de réalité se créé, inscrit dans le premier. Et ainsi de suite, du général au particulier, du plus grand à l’infiniment petit, à l’infiniment lointain. La vie, notre vie, serait ainsi constituée de myriades de plans de réalité qui sont autant de relations entre les êtres et les espaces entre eux, avec dans l’idée que, comme proposait André Dhôtel : « Un coeur bat dans chaque pierre du chemin ».

Ce qui à mon sens est remarquable dans ce concept, et ce pourquoi j’en parle aujourd’hui dans ce billet sur la peur, c’est que par essence, si les plans de réalité sont « opposables », ils sont surtout, je crois, incommunicables. Chacun fait l’expérience d’un plan de réalité qu’il perçoit à un temps T en un espace E, mais sans pouvoir communiquer totalement ce qu’il vit ou a vécu. On peut décrire à autrui un plan de réalité, on peut essayer de mettre celui-ci en évidence, l’expliquer, le décortiquer pour en faire sentir la substance, mais jamais on ne pourra le faire vivre par cet autrui – qui ne pourra que s’en approcher par sa propre et éventuelle expérience : car il est unique et personnel, tel une empreinte digitale (j’ai envie de dire : cérébrale). Chacun est porteur de ses propres plans de réalité.

Ainsi toute lutte, tout combat contre les forces du mal, contre la misère, contre la bêtise humaine, contre l’injustice ou la maladie, est une expérience de perception incommunicable ontologiquement. A l’image de ceux qui vécurent de terribles moments (les guerres, les camps de la Mort, les grandes famines, etc.) et dont l’Histoire nous a fait se figurer le calvaire, on peut comprendre la souffrance et la lutte qu’on nous décrit ou qu’on observe, avoir de l’empathie pour tant d’adversité, voire vivre juste à côté, mais jamais on ne sera assez près. Jamais. Il y a toujours une distance et cette distance nous sépare de l’être qui souffre. On est hors plan. Chacun son plan. Ainsi l’Homme est toujours seul et absolument seul dans ses combats, quels qu’ils soient. Il est toujours seul sur le front, où ça canarde, où ça craint, la peur au ventre.

Même bien entouré, d’amour ou d’amitié, l’homme qui voit sa fin arriver est seul.

Je dédie ce billet à mon père, parti il y a un an à la suite d’une « grande guerre » contre la maladie, et dont je n’aurai, en vertu de ce qui précède et malgré mon amour, jamais pu m’approcher d’assez près.

New York & roll

23 octobre 2011


J’ai passé une petite dizaine de jours à New-York, ça faisait longtemps. Pour flâner, retrouver le vertige de l’Ouest vertical, le jaune des oeufs, des taxis brouillés, et le turquoise des banquettes en skai. Pour voir, aussi, ce qu’était devenue la « ville-outremonde » depuis que le maire « Rudy sur l’oncle » Giuliani (qui a donné l’impulsion électrique à l’actuel Bloomberg) et le « nine-eleven » sont passés par là. Je n’y étais pas retourné depuis la presque fin du XXe siècle, où planait encore l’ombre poisse de Mean Streets, de Taxi Driver et de toute une flopée de films magnétiques et sanglants.

Je le dis tout de go : New-York est désormais propre et lisse comme une fesse de chérubin. Sacré coup de kärcher, Monsieur le Maire. Bravo. Rien ne dépasse, tout est net, rien ne traîne nulle part. Ni putes, ni mégots, ni soumises, ni papiers gras. C’est nickel vanadium et sans (mauvaises) odeurs. Quelques rares et silencieux homeless quasi propres rasent les murs impeccables, c’est tout. Scorcese doit un peu s’emmerder l’éponge, je me dis. La crasse c’est fini. La « 42 ème » ressemble à l’Avenue Mozart (Paris), le Bronx doit s’apparenter à un arrondissement comme, allez, le dix-neuvième (quoiqu’on égorge encore de temps en temps dans le dix-neuvième, faut faire attention). J’exagère à peine. Non, vraiment, New-York est la cité d’aucun danger, sauf celui d’aller en prison au moindre faux-pas (une sortie matinale de quéquette inopportune par exemple, comme en a fait les frais notre bouillant compatriote…). C’est la « tolérance zéro ». Evry Ouère.

Le vol, aussi, semble avoir disparu des radars. Nous restâmes sidérés, ma compagne et moi, devant le spectacle stupéfiant d’un ordinateur portatif trônant seul et fier sur la table d’une terrasse ensoleillée, en pleine rue ; son propriétaire étant parti répondre à quelques nécessités organiques, une bonne dizaine de minutes. (Faites le test à Paris sur les Grands Boulevards ; laissez votre iPhone sur une chaise, sur une table de bistro, sans surveillance…) Bon, c’est vrai que la ville est hérissée de caméras, et qu’il y a autant de policiers dans les rues de New-York que de pigeons sur les trottoirs parisiens. Ça dissuade.

No smoking. Depuis cet été, outre les terrasses, il est interdit de fumer dans les parcs et les squares. 75 $ d’amandes salées si un gardien vous voit en allumer une. Direct. En fait il est désormais interdit de fumer partout, sauf dans les rues – où là il est impossible de s’asseoir, car il n’y a de banc… que dans les parcs ! (Une photo rarissime : un petit vieux qui fume sa pipe sur un banc.) Bref, vous fumez debout, sans plaisir, au milieu des passants qui passent et des joggers qui joggent. Ou vous rentrez chez vous si vous avez la chance d’avoir un appartement où la copropriété accepte les fumeurs (ces grands malades). Nous qui étions à l’hôtel, avec des détecteurs de fumée bleue dans tous les coins, même pas en rêve tu sors ta tige. Du coup on fume moins. Ou plus. Central Park est un havre de paix où batifolent écureuils, ratons laveurs, myriades d’oiseaux, cervidés, et même, paraît-il, quelques ours qui seraient revenus (nous n’avons pas eu la chance de les observer). Enfin vive la Nature. Et l’Hygiène.

Comme le New Yorkais ne peut s’asseoir quand et où il le veut, paisiblement, eh bien il court ou il travaille. (Sauf à s’asseoir par terre, rester chez lui, ou passer ses journées dans les parcs – à ce titre, Central Park l’immense, qui comme son nom l’indique avec pertinence est au centre de Manhattan, bénéficie de plus de 9000 bancs, dont une bonne partie est financée par des donateurs-sponsors pour la bagatelle de 7500 $ par banc, avec petite plaquette-dédicace gravée ad’hoc ; oui : le citoyen participe beaucoup à l’agrément de la ville, à la mesure de ses moyens plus ou moins colossaux.) Il court ou il travaille, disais-je. Comme les trottoirs sont larges, il est constant de croiser des joggers en pleine rue, à midi ou à minuit (la ville ne s’arrête jamais), des vieux, des obèses, des mères avec leur poussette (!), tout le monde court en basket. Après quoi on ne sait pas, mais il court. Hop hop hop. One two, one two, one two. On se surprend à accélérer le pas pour être en rythm’&blues. A New York on marche des kilomètres sans s’en apercevoir. Sportif programme. C’est la ville fitness. Bonnes articulations exigées. Semelles épaisses conseillées.

Le New Yorkais pressé bouge beaucoup donc il mange beaucoup. Et tout le temps. Mais pas n’importe quoi. Alternance de mets surgas hypercaloriques, et de jus de fruits-légumes hypervitaminés. Les extrêmes. Nous avons en France les baraques à frites, chez eux c’est, entre autres mais très présentes : les baraques à jus. Pour quelques dollars vous avez un demi-litre de jus de carotte-pamplemousse-persil-framboise (si si !) frais dans la minute papillon. Parfois curieux de goût mais ça fait du bien. Et ça cale. C’est un peu la spécialité là-bas les roulottes-coupe-faim. Une institution. Du traditionnel hot-dog aux jus-cocktails, en passant par les fabuleux yaourts glacés, on ne fait pas cinquante mètres sans croiser de quoi se sustenter le cornet. Sans compter les vitrines de « delis » et autres snacks, qui débordent de viennoiseries extra lourdes et de salades composées (par vous-même). Vous êtes littéralement harcelé de nourriture à tous les coins de rue. D’autant que New-York ne semble pas connaître les « heures de repas » vu que ça turbine jour et nuit. Les restos sont tout le temps pleins. Ça consomme à fond les farines. Fusion-food et tutti quanti. Burp.

Ce qui surpend dès l’arrivée – ça, ça n’a pas changé – c’est le bruit. Le bruit est partout. Le métro ferraille, les sirènes hurlent, les climatiseurs mugissent, les rues grouillent d’humains qui vocifèrent dans toutes les langues. Pour le touriste c’est juste un cap à passer ; il finit par s’habituer au niveau sonore. Mais pour le résident, l’organisme, meurtri, à dû s’adapter. De génération en génération le conduit auditif s’est durci et le volume de la voix a dû s’élever et surtout modifier sa fréquence. Ainsi le New Yorkais, par trop volubile (c’est fou ce qu’ils parlent, comme dans les téléfilms), est nasillard de naissance, et on l’entend bien en toute circonstance, sa voix se détache. Hélas, c’est particulièrement insupportable chez les jeunes femmes qui papotent entre elles (et même les moins jeunes) : fermez les yeux, vous croyez entendre des sortes de mouettes hystériques, peu importe le sujet de la conversation. C’est tout juste si l’on a pas envie de s’approcher muni de quignons de pain, de miettes, voire d’un guide ornithologique… Sur le plan sonore, comparé, on peut dire que Paris est une ville tout à fait morte. Ce qui est reposant.

Le New Yorkais, lui, semble ne jamais se reposer. Avec 9% de chômage au compteur officiel, il TRAVAILLE. Tout le monde travaille, boutique, s’active. C’est étourdissant. Le taylorisme est roi à tous les étages : Vous entrez dans un restaurant, même quelconque, vous avez six à huit personnes à quatre épingles pour s’occuper de vous. La première vous accueille, la seconde vous place, la troisième vous apporte le traditionnel verre d’eau-glaçons (un litre environ), la quatrième vous tend le menu, la cinquième prend la commande et parfois votre pouls, la sixième vous apporte les plats, la septième vous demande si « everything is all right », si vous needez something, si les glaçons ne sont pas trop chauds, etc., la huitième vous soumet l’addition et encaisse. (Etrangement vous devez pousser la porte vous-même pour repartir, c’est pénible.) En tout cas c’est sûr on se sent bien entouré. Tous ces gens travaillent. Ils sont affreusement mal payés, mais grâce à votre généreux « tip » obligatoire (15 à 20% de l’addition, qu’ils se partagent), ça passe. Coup de génie américain (ou new yorkais, plutôt). Evidemment la moitié de ces travailleurs ne sont pas déclarés (il faut savoir que plus de 20% de la population new-yorkaise est sans papiers… et que la police n’a pas le droit de procéder au moindre contrôle d’identité sans raison évidente). Autrement dit : T’as pas de papiers mais tu bosses (et tu fous pas le binz), ça va, tu peux rester ; mais si tu chicanes, si tu sèmes le trouble, c’est dehors manu militari. Exit USA définitivement. On appelle ça éduquer une population, de manière rigide mais sans (trop de) violence. Si tu mérites New York tu restes, sinon t’es viré sur le champ (et là c’est pas du coton). Oui, là-bas faut mériter. Ce qui est bien c’est que tout le monde a l’air à peu près satisfait, se sent valorisé, car une situation meilleure est toujours possible. Même si c’est dur. Celui qui a commencé à porter les verres d’eau dans les restos peut finir patron de chaîne s’il bosse bien. Un jour il pourra apporter l’addition, encaisser, ouvrir un resto en face. C’est la compétition sans plafond. Que le meilleur gagne. (Bien sûr ça ne convient pas à tout le monde, ce système. Celui qui n’aime pas travailler, ou ne veux pas, n’a pas de RSA pour survivre, pas d’aide, rien ; il peut suivre une formation payée par la ville. Ou décamper, allez ouste. En fait on lui laisse le choix. Politique volontariste ; qui de l’extérieur en tout cas semble dynamiser la ville.) En somme, si vous êtes bien portant et travailleur, New York est faite pour vous. Si vous êtes vieux, malade, ou que vous avez un poil dans la main, c’est pas le bon plan. (Il n’est pas rare de se faire conduire par un taxi driver de plus de 70 ans, penché sur son volant mais l’oeil vif : il doit travailler. Encore et encore et encore. S’il veut rester.)

Que vous parliez à un asiatique, à un indo-européen, ou à un afro-ricain, vous avez toujours l’impression de parler à un New Yorkais. C’est assez étonnant cette impression. (Comparé à Paris, par exemple…). Mais en fait c’est tout à fait normal : ils ont la chance d’avoir construit la ville à peu près en même temps. Et ils sont fiers d’être là. Ils n’ont pas de « bled » où retourner, ne sont pas en position transitoire ou provisoire. Ils sont New York, man, point. New life in the new city. Cette force, cette assurance, les rend particulièrement aimables envers les étrangers de passage, qui semblent eux toujours un peu perdus. A New York, le quidam même le plus dénué est incroyablement gentil ; il vous aide, vous conduit, vous indique, vous explique, et ce sans compter ni son temps ni son énergie. Par bienveillance, rarement par calcul (sauf à s’acheter une place au Paradis, comme ils sont très église, ça joue un rôle non négligeable). Sacré contraste avec notre égoïsme de Français plaintifs (qui peut néanmoins se comprendre, vu le désastre social dans lequel on barbote). Prenons-en de la graine, malgré tout. Stay cool.

L’argent. L’argent circule partout. Avec une fluidité inégalée. Tous les moyens de paiements sont acceptés. Tant que c’est de l’argent, le feu est vert. Vous pouvez régler en carte de crédit même au marché aux puces, chez le glacier, le vendeur de salades, dans les taxis, partout, et même pour des sommes dérisoires. Il n’y a pas, nulle part, de « montant minimum autorisé ». Pas de stupide blocage improductif. Money is money, man ! Alors vous lâchez des billets verts à tout bout de champ. Un dollars par-ci, un dollar par-là. Au type qui vous a tenu la porte, à celui qui vous a pressé un jus d’orange avec le sourire (en plus du prix du jus, bien sûr). L’argent à New York, c’est la survie. Take the cash or die. Alors c’est sûr que ça formate un peu l’esprit. Nous, qui avons si peur de l’argent (quand encore on en a), ça nous désarçonne les habitudes. On a un peu de peine au début avec cette distribution permanente de billets verts, on a la main qui hésite. Distribution qui se trouve être tout simplement un échange. Sorte de bénévolat rémunéré. C’est vrai que ça aide. Et ça marche. $$$.

Dans cette logique, je me suis demandé aussi comment fonctionnaient les artistes, les peintres, les plasticiens, ce genre. Eh bien pour un nombre grandissant d’entre eux, qui ne sont pas loin des récents « indignés » de Wall Street, on vend désormais dans la rue. A l’emporté. Et sans galerie. Plus besoin. Ils en ont marre de ce passage obligé pour être soit disant crédibles, devoir attendre des années. Fi du parcours institutionnel propre à nos contrées encombrées (et bien gardées). A New York si t’es un bon peintre tu vends. Si t’es mauvais tu vends pas. C’est tout simple. Pas de snobisme ici, ni de castes. La notoriété se construit par les ventes. J’ai discuté avec un type qui avait garé son van dans une rue animée de Greenwich ; il avait disposé ses grandes toiles (plutôt pas mal) le long de son véhicule, en avait posées quelques unes sur le mur, en face. Une mini expo à ciel ouvert. La veille il avait « fait » 7000 dollars. Sans passer ni par une « foire » où il faut payer un rein l’emplacement, ni par rien du tout. « Fuck the gallerists » me disait-il en mangeant une banane. Galeristes qui prennent jusqu’à 70% des ventes, comme chacun sait. Pour le moment, la ville « laisse faire », gratuitement. Si tu fous pas le chnuffzak, que t’es sérieux (et il l’était), ça anime le quartier, bling pop, c’est cool. Ça fait venir les gens, ça fait fonctionner le bu$ine$$. Il y a même des artistes cotés qui viennent parfois exposer et vendre là, sur le trottoir. « Que ça commence à énerver sérieux les intermédiaires… » s’est il enfin esclaffé de son gros rire d’américain fructivore. Il m’a donné sa carte, avec son site internet, tout le tremblement. Un mec très organisé, en costume. Et qui semble vivre dans le confort sa trottoirisation.

(Mais mon Dieu, merde, qu’est-ce qu’on attend, ici en France ? Y en a plein des bons artistes qui crèvent la dalle ; alors que de vulgaires faiseurs tirent les marrons du feu ! Tout est trop codé, trop filouté, trop mou du plexus, ce doit être ça. On a perdu la gagne.)

Heureusement, on a de bons croissants, nous.

Ce billet étant un peu long de l’instestin, je reporte à une autre fois mon désir d’exprimer en ces lignes mon sentiment sur un « giant store » qui m’a particulièrement marqué à New York : M&M’s, le roi de la pastille choco. Du marketing (et du merchandising) à l’américolor, porté à son paroxysme d’efficacité à la vanille. Un must du genre. Il fera l’objet d’un billet au fond du couloir à gauche (sous l’extincteur).

Note : Que le lecteur entende bien avoir lu une vision totalement ajournalistique et subjective de Nouyorque, peu approfondie, partisane ou possiblement exagérée, de ce qui fut pour moi une succession de moments formidables et vibrants, passés avec ma dulcinée dans une ville abyssale et toujours mystérieuse, lors d’un séjour finalement trop bref. Ah oui une chose : Il n’y a pas d’ours vivants à Manhattan autres que ceux magnifiquement conservés dans les inoubliables dioramas du American Museum of Natural History.

Tableau noir (3)

3 septembre 2011

 

Ouv’la fenêtre, ma caille…

31 mai 2011

Amateur de volaille, je mangeais l’autre jour des cailles (c’est très bon, très fin), et je me demandais comment elle étaient arrivées dans mon assiette. Je veux dire : comment elles avaient vécu et comment elles étaient décédées. (Parfois ça me prend de songer au destin des animaux, des insectes, des plantes, voire des cailloux.) Brève enquête : Elles ont eu une vie pas terrible : courte, très agitée, et sont mortes par étouffement. Oui : industriellement, on tue en général les petits gallinacés par étouffement. C’est simple et efficace : on les met dans une grande boîte hermétique (avec hublot de contrôle), bien serrés, et on fait le vide d’air. Ça fait juste un peu de bruit dans la boîte au début, il y a de l’agitation, des petits cris, mais le silence finit par se faire. On réouvre grand la boîte et voilà, c’est prêt ; on plume à la cire, on éviscère et on emballe (avec la tête). C’est sûr que c’est moins contraignant que de les attraper un par un pour leur tordre le cou, ces oiseaux « Label Rouge ». Ou leur mettre une balle dans la tête, qu’ils ont petite. C’est sûr.
Mais bon, y a un truc qui me chagrine tout à fait dans cette histoire d’étouffement collectif. D’autant que dans certains cas l’abattage se fait au dioxyde de carbone, selon un protocole dit « à atmosphère contrôlée » ; c’est un poil plus rapide.

(Ce modus operandi sévit en France aussi sur les pigeons, soi-disant en « surnombre ». Et qu’on gaze discrètement dans les communes.)

Parce qu’autrement, au niveau de l’élevage disons familial, dans des « unités de production » plus modestes, la technique d’abattage des cailles diffère. Une visite bucolique des forums fermiers consacrés au sujet nous renseigne :

Quelques extraits (orthographe et syntaxe corrigés) :

« Moi je les lance violemment par terre. C’est une technique simple, sauf qu’elles se cassent souvent une aile ou deux au moment du choc. C’est pas trop gênant pour les manger, mais c’est l’aspect pour la vente qui laisse un peu à désirer car à l’endroit de la cassure, il y a un gros hématome. »

« Moi je leur tord le cou. J’attrape la tête et je tourne, ça casse la colonne.
Et ensuite je les saigne. »

« Je sais que pour les cailles, il existe un assommoir électrique, mais je ne sais pas si ça fait une grosse différence. Car j’ai déjà essayé de les assommer avant la guillotine et ça leur fait deux fois un choc car les cailles sont très solides. Elles sont donc plus souvent étourdies qu’assommées. »

« Personnellement, je les tiens dans une main et leur assène un coup de gourdin derrière la nuque. Ensuite je coupe la tête avec une paire de ciseaux très affûtée. Je les plume quand le corps est encore tiède. […] Ensuite, je les vide. Il ne reste plus qu’à les cuisiner… » (jusqu’à ce qu’elles avouent, ai-je envie d’ajouter).

« Pour l’abattage, je les tiens aussi dans ma main mais c’est au moment du coup sur la tête que parfois ça se passe mal. […] Les miennes ont une faiblesse au niveau du squelette. Faudrait que je donne plus de minéraux. »

Avant de les présenter « nues sous film ».

Vendredi, c’est poisson.

« Artiste », mot tabou

15 avril 2011

Slip d’artiste ; env. 2000 ans ap. J-C. ©Musée de la Disparition.

C’est une prise de conscience toute récente et personnelle de la vétusté du mot « artiste » qui est à l’origine de ce billet. Ce n’est pourtant pas rien comme mot : ARTISTE ! Magicien des clairs-obscurs ! Mille formes, mille couleurs, palette infinie !  Prince des nuances ! Artiste ! Fais nous rêver encore, lance-toi dans l’azur avant que le temps soit vieux !

L’UNESCO, dans sa Recommandation relative à la condition de l’artiste (adoptée à Belgrade, le 27 octobre 1980), en donne la définition suivante, internationale : « On entend par artiste toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d’œuvres d’art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui ainsi contribue au développement de l’art et de la culture, et qui est reconnue ou cherche à être reconnue en tant qu’artiste, qu’elle soit liée ou non par une relation de travail ou d’association quelconque. »
Une bien belle définition.
Depuis un certain nombre d’années, et en ce qui concerne modestement nos gauloises latitudes, je sentais pourtant que ce joli mot ne fleurait ni la première fraîcheur, ni la nouveauté, qu’il y avait même un côté désuet dans ce vocable, mais là, avec ce qui va suivre et que je vais vous conter, j’ai pris en pleine face tout le redoutable, le funeste, que recèle cet « artiste » pourtant séculaire et bien arrimé à tous les dictionnaires.

Voyons donc cela.

Il y a une semaine, dans le cadre de mon projet SIX MILLIONS (dont j’en suis à établir le délicat budget prévisionnel), je sélectionne, puis contacte quelques boîtes de web design susceptibles de me fournir un devis pour un site de financement participatif (je n’entrerai pas ici dans les détails). Le mail que je leur adresse, un mail bien fourni et complet, commence, après les politesses d’usage, par « Artiste plasticien résidant à Paris, je suis porteur d’un projet d’une certaine ampleur et je suis à la recherche de… etc. etc. … »

Stop ! Stop ! Grosse erreur ! Il y en a même déjà deux, d’erreurs !… Stop !

Première erreur (sur laquelle on ne s’attardera pas) : quand on s’adresse pour un appel d’offres à une entreprise moyenne à grande (genre qui s’occupe du site web du centre Pompidou ou du musée Machin…), on ne dit jamais « je ». Jamais. Verboten. On dit « nous ».  Oui : nous sommes à la recherche. « Nous » ça fait équipe, ça rassure. Les gens isolés, les lonely maquisards, les petits demandeurs à la voix frêle, ils n’aiment pas ; ils vous regardent de haut (et encore, d’un air distrait). David ne s’adresse pas à Goliath, ça ne se fait pas. C’est perdu d’avance. Une entreprise fait appel à une autre, point barre, seul schéma possible dans les business relations. Ce peut être une association, un comité, une société, peu importe, mais un groupe ; si vous n’avez pas de « groupe » autour de vous, faites mine d’en avoir un, d’en inventer un, car si c’est juste pour vous, vous ne serez pas crédible. A moins bien sûr que vous soyez Jeff Koons, Frank Ribery, ou Léa Seydoux, enfin vous voyez. (Artistes indépendants et méconnus, prenez donc des notes.)

Seconde erreur (qui fait l’objet principal du billet) : l’emploi du mot « artiste ». Halala, quelle vilaine bourde. Impardonnable ! À « Artiste plasticien » le mec a déjà décroché. Poubelle. Dingue hein ?! J’en veux pour preuve accablante ce bref dialogue que j’ai eu avec le responsable d’une boîte qui s’occupe de gros sites dans le secteur de l’humanitaire et du financement participatif – ce que je cherche ; je rappelais car mon mail demeurait sans réponse depuis cinq jours. J’ai vite compris pourquoi.

(Après un ou deux barrages de secrétaires, le « responsable » prend l’appel…)

– Oui ?
– Monsieur Dussol ?
– Oui.
– Nicolaï Lo Russo. Bonjour. Je viens un peu aux nouvelles suite à mon envoi d’un mail qu’une de vos assistantes m’a dit vous avoir réexpédié il y a quelques jours…
– Ouais. C’était quoi déjà ?
– Un premier contact… Une demande de devis pour un site d’une certaine importance… Un site culturel multilingue avec options de micro-payement, immersion 3D, tout ça…
– Mmm.
– Ça vous dit quelque chose alors ?… Il s’agit d’un projet inédit de mémorial pour la Shoah… Je vous ai fait la demande jeudi dernier, avec même le dossier en pièce jointe et…
– Vous êtes qui vous dites ?
– Nicolaï Lo Russo…
– Vous êtes une entreprise ? Une collectivité ?
– Oui je…  enfin non pas exactement… Je suis moi-même artiste… artiste plasticien et je…
– Ah d’accord… Ecoutez, nous n’allons pas donner suite.
– Pardon ?
– Navré, ça ne nous intéresse pas. Bonne chance à vous.

(Clac ! Le type raccroche…)

– …

Eh oui ça existe, c’est pas de la fiction. Ça s’est passé comme ça, quasi au mot près. Le type a pour ainsi dire réagi allergiquement au mot « artiste ». Un peu comme s’il avait un morceau de caca collé au combiné. Pouah !
D’où mon questionnement.
J’ai donc interrogé mon entourage immédiat, leur demandant ce que pour eux le mot « artiste » évoquait, quelle image ça appelait spontanément dans leur esprit…

Quelques réactions, remarquables :

« un mec dans la rue, qui jongle » ;
« un squatt » ;
« libre, cool, parfois prise de tête, dans son monde quoi… » ;
« l’odeur de la peinture à l’huile » ;
« un funambule, il essaie de rester sur le fil » ;
« pas quelqu’un en costard en tout cas, plutôt coloré, avec des fringues pas repassées… »
« qu’a pas de thune mais il s’en fout il crée » (Nous y voilà… Je me disais bien.)

Le Dieu Argent donc ; coupable absence. Je n’ai certes pas procédé à un sondage en bonne et due forme, mais c’est naturellement qu’a été dessinée une image un peu sépia, romantique, celle de l’artiste pauvre, vaguement givré, qui va de soupente en soupente avec ses vieux pinceaux ou son saxo. Le Rmiste quoi. Le marionnettiste qui bricole. Je pensais que ça avait un peu évolué mais non.

Alors c’est sûr que l’ami Dussol, avec son entreprise hi-tech au capital de 1,5mio d’euros, quand il m’a vu arriver, qui plus est en solo, il devait pas trop se frotter les mains…  Evidemment il n’a pas voulu perdre dix secondes de plus en ma charmante compagnie (son temps étant de l’argent), et il a raccroché aussi sec. Clac ! Des claques !

Donc « artiste » serait un mot tabou. Le mot à ne pas prononcer, le mot qui pue du bec.  Dans un bar de Ménilmontant ça passe, mais au téléphone avec un patron ou pour une demande de crédit alors là… Faut utiliser d’autres mots coco, y a rien à faire. (Notons que pour un plan drague aussi, à part une groupie de passage c’est pas terrible non plus, « artiste », surtout si la fille – une trentenaire chic mettons – à envie de s’installer dans une relation dite « stable et équilibrante »…)

Sont parfois admis (sur la pointe des pieds) : « concepteur » ; « performer » ; « directeur créatif » ; « réalisateur » ; « plasticien » (sans « artiste » devant ! attention !) ; « image maker » (surtout pas « photographe », mot également en perdition…) ; « sound designer » ou « compositeur » (surtout pas « musicien », ça sonne trop « barde d’Astérix » ces temps-ci)… « Romancier » ça va encore, « écrivain » est sur la sellette…

Mais « artiste » non, c’est terminé. Range tes pinceaux camarade.

D’ailleurs, à y réfléchir, la « Maison des Artistes », honorable administration créée en 1952 où cotisent les férus de la térébenthine et du poil de martre, devrait songer à revoir sa dénomination. Là on imagine facilement une sorte de masure lézardée et humide, odeur de vernis et de salpêtre mêlés, où traînent des canettes de 8°6 défoncées… Ça ne fait pas sérieux du tout pour une maison qui délivre le statut « officiel » d’artiste. « La Cabane de la Barbouille » tant qu’on y est ! Non, ce qu’il faudrait c’est : « Le Bureau des Créateurs », autrement plus dynamique et moderne ! – quoiqu’inexact. Nous sommes en 2011 voyons, il faut dépoussiérer les mots. (Ah ? Attendez…  On me dit dans l’oreillette que plus de 11.000 artistes sont au RSA dans Paris intra-muros (source INSEE). Ben dis donc. Je commence à comprendre l’ami Dussol…)

Parce qu’avant la Crise c’était tout autre chose ; en octobre 2006 par exemple, on pouvait lire dans le Nouvel Obs : « Fini le mythe de l’artiste famélique, un vent de folie fait décoller les prix des oeuvres contemporaines. La cote de peintres peu connus dépasse parfois le million d’euros. Certains artistes deviennent de vrais hommes d’affaires, les galeries font florès. Et les nouveaux millionnaires russes, chinois ou indiens qui se ruent sur ce marché font aussi flamber les prix de leurs jeunes créateurs. »

Les temps changent n’est-ce pas ? Maintenant de toute façon tout le monde est « artiste », alors c’est sûr que ça perd un peu de sa superbe ce mot. De son brillant. L’artiste c’est le type qui trifouille avec son ordi et photoshop, tu vois. Qui fait des petits tirages sur son Epson A3+ hors d’âge, tout ça. Puis qui fait les « Marché d’Art Contemporain » les dimanche aux beaux jours, où il essaie de placer ses chefs-d’oeuvre bien encadrés (BHV, 25 €, marie-louise incluse). Coup de rouge et sandwich au pâté. Parfois un accordéon, au loin. On est bien hein Françoise. On est bien.

En fait je commence à bien l’aimer ce Dussol. Tu sais qu’t’as raison mon petit père ? J’aurais jamais dû te dire que j’étais « artiste », jamais. « Artiss », tiens ! L’entrée des artiss ! Ni dans mon mail, ni au téléphone, ni nulle part. Artiste c’est caca, c’est tout petit petit ; ça vaut que dalle, c’est très très pauvre. Par ici la sortie, l’artiss ! D’ailleurs voilà comment je vais le rédiger mon prochain mail à tes confrères de start-up, tes potes formatés Jaguar-Rolex,  écoute bien : « Bonjour. Porteurs d’un projet culturel à haute valeur symbolique et sociale, nous disposons d’un budget confortable et sommes à la recherche d’une entreprise dynamique et innovante, qui assurera la conception de notre site web à l’international. Nous avons le plaisir de vous annoncer, eh oui, que vous faites partie de la short-list des meilleurs acteurs que nous avons sélectionnés…  etc etc… »

– C’est qui « nous » ?
– Nous ? Ben ma maman, ma copine, mon chat Lumo et moi ! Ducon !

Artiste. n.m. vx. Désignait autrefois un individu, généralement isolé, qui s’adonnait à l’un des beaux-arts. Au cours du XXIe siècle, il disparaîtra progressivement au profit de l’entrepreneur-technoplastique (ETP).


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