De la perception du parfum (1)

20 juin 2012 by

Depuis quelques temps je m’intéresse à la création de parfum et, vraiment, je me régale. D’abord par goût : mon défunt pharmacien de père, grand amateur de plantes et de fleurs, m’a depuis toujours rendu très attentif aux odeurs de toutes sortes, bonnes ou mauvaises, voire épouvantables – encore que tout soit relatif et personnel… ; ensuite parce qu’aborder un parfum sur le plan créatif ou simplement olfactif est une expérience perceptive multi-sensorielle intéressante, fascinante si l’on y prête un peu d’attention : sauf à faire un test à l’aveugle, on ne sent pas qu’avec le nez, oh non, mais aussi avec les yeux, le bout des doigts ou des papilles, parfois même avec l’ouïe… Par exemple l’odeur du zeste de citron fait appel à l’image d’un citron ; ainsi même en l’absence du fruit perçoit-on cette odeur comme jaune clair et vive, (si l’on nous demande de la dessiner mettons…) contrairement à l’odeur du chocolat, perçue généralement comme brun chaud… Il y a presque toujours association odeur-image, c’est la dimension synesthésique de l’odorat. Un son grinçant, pour parler de l’ouïe, évoquera plus l’odeur aigre du tabac froid – et sa couleur grisâtre – que celle de la rose ou la rondeur laiteuse du magnolia…  Eh oui : on sent avec le cerveau surtout, avec ce qu’il a « appris » (une sorte de bibliothèque née de l’expérience, du vécu), c’est lui qui appréhende l’ensemble, fait le tri et juge – s’il y parvient, car pour certains la « bibliothèque » est très réduite. Sans compter l’aspect mémoriel, donc émotif, de l’affaire (la fameuse madeleine de Proust).

C’est donc une expérience de perception assez complète qui s’offre là, et je me devais de m’en rapprocher un jour où l’autre, d’autant que ce qu’il y a autour du parfum, c’est à dire « l’image », son étude, a été pour une bonne part de ce qui me fait courir en ce monde jusqu’à aujourd’hui. S’il est un domaine où l’image est capitale entre toutes c’est bien celui de la parfumerie ; par image entendez le « contenant », l’emballage, l’habillage flacon, le discours-produit, la publicité, le « rêve » instillé, etc.
Dans le domaine du vin on dit souvent « on boit l’étiquette » ; entendu que la perception du breuvage est peu ou prou influencée par la provenance de la bouteille, son prix – très important le prix ! –, les conditions psychologiques de dégustation, et même parfois le décolleté de la femme du patron ; en fait le contexte. Même des professionnels s’y font prendre.

C’est encore plus vrai pour le parfum. On sent l’étiquette. Ainsi que le prix du flacon : un parfum très cher aura tendance a sentir très bon, à être « sublime »…

Mettez, sans le dire, du Chanel N°5 dans une bouteille de Heineken munie d’un spray et faites tester la fragrance sur un parking d’hypermarché ; il y a de fortes chances pour que celle-ci soit perçue plutôt négativement (même pour les accros au N°5), alors que si l’expérience est conduite dans une boutique feutrée des Champs Elysées, avec le flacon d’origine et Brad Pitt dans les environs (il est la nouvelle égérie du parfum (!) ), la fragrance sera jugée « divine » (même au nez de ceux qui ne la connaissaient pas).

L’expérience inverse est tout aussi troublante : mettez du jus de pastèque dans un flacon design « Comme des Garçons », vous trouverez un nombre considérable de « perfumistas » qui trouveront ce parfum « léger mais très intéressant, très frais »… (avant de se rendre compte qu’il colle un peu – pardon qu’il est un peu « sticky »…)

Il faut faire avec cette forme de conditionnement psychologique : on voit ce que l’on compte voir. On lit ce que l’on compte lire. Et bien sûr on sent ce que l’on compte sentir. Tout est dans le cerveau, en amont. C’est surtout ce phénomène qui m’intéresse. Le contenant et le contexte face au contenu. L’habit qui, chose de plus en plus commune dans notre société de l’apparence, fait le moine. Et parfois se moque un peu de nous. A notre insu, mais avec le contrôle et le savoir-faire de ceux qui ont tout orchestré.

Peu de gens savent que le prix de revient du « jus » d’un flacon de parfum (« jus » est le terme adéquat, même si c’est assez laid) correspond à moins de 10% du prix total en boutique. Le parfum est sans doute le seul produit du marché qui accuse un tel différentiel entre le prix du produit réellement consommé – matières premières + alcool dénaturé – et son emballage, sa mise en scène, sa (re)présentation… En somme son spectacle (relire Debord…)

L’Eau Sauvage, de Christian Dior, eau de toilette assez ancienne, était un peu moribonde, oubliée, quoiqu’excellente dans sa formulation. On l’a ressuscitée du jour au lendemain en lui collant l’image d’Alain Delon dans sa période beau gosse-rebelle, à grands renforts de publicités un peu partout. Plus que ressuscité même : cette eau fraîche (mais sauvage !) est sur le podium des meilleurs ventes actuellement. Merci Alain.

L’image. Le marketing. La mode du « revival » et le star-system. Quatuor gagnant du temps cyclique. L’odeur vient bien après. (Il faut quand même que ça sente bon. Minimum syndical.)

Certes, je suis un peu taquin. Mais vous me connaissez. Et puis dans le fond je n’ai rien contre ce phénomène de perception « faussée », car choisir un parfum concerne et convoque TOUS les sens, y compris celui du sacrifice (il y a des flacons à 300€ les 50ml, voire bien davantage…), c’est là le secret de cette industrie dite « du luxe ».

Outre les sites commerciaux ou très techniques, il y a peu de blogs intéressants sur le monde du parfum, par rapport à ceux consacrés à, mettons, la littérature, le cinéma, le sport ou la cuisine… En France il y en a une dizaine, c’est à peu près tout – qui sont excellents cela dit, et rédigés par des professionnels ou des passionnés érudits, cultivés. Les pages de magazines, quant à elles, sont quasi muettes – et rares – sur ce sujet ; à part les abondantes pages de pub (flacon + mannequin ou star), rien de bien captivant, ce ne sont que des réécritures de dossiers de presse. C’est que la critique un tant soit peu objective du parfum est complexe : on ne sait pas parler des odeurs avec des mots pertinents sans dire trop de bêtises. On n’a pas appris à le faire, ni à l’école, ni nulle part. Le nez, organe pourtant fondamental, est le parent pauvre des sens quand il s’agit de caractériser une fragrance, de la décrire. La poésie olfactive est d’un abord difficile. Le commun des mortels dira « oui, ça sent bon, ça me rappelle ceci ou cela, c’est fleuri et ça tient bien » ou « il est super mais pas sur moi, il vire sur ma peau… », les mots s’arrêteront là. (Alors que pourtant il est accro, il « adore » ce parfum, ou « déteste » celui-ci sans savoir exactement expliquer pourquoi.) Quand il entendra ou lira « L’envolée hespéridée, soutenue par un petitgrain bigarade du Paraguay fusant et rieur, enveloppé dans la verdeur ombrée et humide du galbanum, laisse venir sans trop y croire un coeur de fleurs blanches dosées comme il faut – l’oeillet, magnifique et finement poivré, veille à l’équillibre d’un jasmin Sambac bousculé de violettes –, charpenté par un bois de rose-iris très « Chloé » dont la vibration poudrée mais modernisée à l’hédione ravira de toute évidence la femme « à bouquets » (etc.) », quand il lira ceci donc, il est probable qu’il reste interdit en levant les sourcils, ou qu’il éclate de rire. Mais il y a peu de chance qu’il saisisse réellement ce qui s’est dit ici. Les arcanes d’une fragrance sont assez mystérieuses pour le profane. C’est peut-être ce qui l’attire d’ailleurs. Ce mystère insondable, cette alchimie protégée. Il ne veut pas savoir si ça se trouve, il veut juste que ça lui convienne, que ça l’enchante, voilà. D’autre part, l’amateur de parfum ne dispose pas, secret oblige, de la liste complète des constituants de sa liqueur préférée, malgré quelques indications sur l’emballage ou sur des sites spécialisés comme l’excellent Fragrantica (base de donnée exhaustive de près de 200 mille parfums, des plus anciens aux plus récents. Vous avez bien lu : deux cents mille). (Autant vous dire qu’il y en a pas mal qui se ressemblent de ces parfums…)

Pour parler, justement, de « ceux qui se ressemblent », la question qui se pose est : quid de la nouveauté en parfumerie ? (Ceux qui me suivent savent à quel point je suis intéressé par cette problématique-là.)

La nouveauté en parfumerie fera l’objet d’un second volet, traité ici prochainement. On parlera aussi des parfums « de niche », loin du marché mainstream des grandes marques (conçu pour plaire à toute la planète). En attendant, je retourne à mes huiles essentielles, macérations et autres absolues…

PS : au fait, qui a une réponse à la question suivante : on dit « nez » en parfumerie pour désigner le créateur de parfum. Pourquoi ne pas dire « oeil » quand il s’agit d’une création visuelle ? Ou « oreille » dans une création musicale ? (Mon beau-frère est « oreille » chez Universal Music, ça sonne bien non ? Ou Karl Lagerfeld est « oeil » chez Chanel – alors que Jacques Polge en est le « nez »…)

De la démocratisation

30 avril 2012 by

ÈRE ANALOGIQUE (jusqu’en 1990 environ)

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ÈRE NUMÉRIQUE (depuis 1990…)

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Jean-Daniel ralluma un vieux bout de Havane, s’enfonça dans son fauteuil et se détendit. Avec cette démocratisation, songea-t-il un peu triste, un premier prix de Conservatoire, un excellent photographe, un écrivain hors-pair, peuvent à peine survivre dans leur art. Alors qu’autrefois, avant la révolution numérique, une fille quelconque qui chantonnait, un photographe muni d’un « reflex », un plumitif besogneux, pouvaient prétendre à une carrière tout à fait acceptable ; ils pouvaient sans problème remplir le frigo, avoir des gosses, avoir une vie normale.

En vérité, le « star system » à étoiles uniques s’effondrait, érodé sur tous ses flancs par le sel de l’ère numérique et de la « mondialisation ». Outre les stars vieillissantes à l’éclat un peu terni, ne résistaient que ceux qui avant tout bénéficiaient d’un solide réseau et d’importants moyens financiers. Sans compter qu’il fallait beaucoup d’énergie pour durer au-dessus des flots — position dominante et toujours convoitée. Durer n’était pas donné à tout le monde ; la concurrence était plus rude que jamais, il y avait en grand nombre des gens de talent « venus de nulle part » (notamment des « tréfonds du web ») et il fallait défendre sa place avec férocité.
Malgré tout, cette situation sans précédent comportait quelques aspects plaisants. Par exemple Francis, le meilleur ami de Jean-Daniel, avait pu équiper son fils d’un matériel informatique très performant qui lui permettait de créer, seul et avec une relative facilité, des courts-métrages amusants, des musiques de films, de jolies photographies retouchées, tout un tas de choses passionnantes ; ils avaient même conçu en famille les plans du nouveau salon avec la partie bar et la véranda. C’était très pratique ; nul besoin de faire appel à un décorateur professionnel ou un architecte d’intérieur (en tout cas pour la phase idées/conception) ; ainsi pouvait-on faire de substantielles économies, toujours bienvenues.
D’autre part, chacun pouvait désormais, avec un peu de persévérance et une bonne poignée d’amis, devenir une starlette régionale dans le domaine qui la faisait rêver, le temps d’une saison ou deux. Il fallait tâcher de créer sa « niche » et s’y accrocher bec et ongles.
Ainsi le star system d’antan se vit émietté en une constellation de niches artistiques plus ou moins scintillantes qui recouvraient la surface du monde occidental – monde physique, ou monde virtuel (où les régions correspondaient à un nouvel espace topologique sans dimensions autres que celles déterminées par les « contacts » et leur adresse mail).
Les artistes et les « stars » – enfin ce qu’il restait de cette notion désuette – étaient partout. Avec à leur ceinture leur petite notoriété éphémère qu’ils chérissaient jalousement et défendaient sur les « réseaux sociaux », attendant,  on peut dire naïvement, la « consécration internationale ».

Pendant ce temps, Pascal Pécheux, boulanger à Cormeil, confectionnait croissants, miches savantes et tartes aux fruits. Loin du numérique.

Incarnation de la joie

8 mars 2012 by

Le temps passait et Alain Dubreuil, au chômage, sans réelles perspectives, avait perdu de sa superbe. Le déclin de sa vie professionnelle, l’impossibilité pour lui de retrouver du travail dans la publicité – ou la « com » –, l’avaient tranquillement conduit au désastre. Désastre de sa vie sociale :  ses amis, pourtant sympathiques, s’étaient éloignés, navrés, impuissants et surtout fatigués de son cynisme contre-productif. Désastre de sa vie de couple : sa femme, encore belle à quarante-deux ans, patiente mais peu encline à la résignation, l’avait quitté un soir de printemps pour un consultant en téléphonie, un homme assez beau qui possédait une Maserati.

Peu à peu, réduit à la solitude oisive, au vide qu’il trompait par la visite frénétique de tchats roses et de sites pornos, Alain Dubreuil s’était mis à ressembler à un vieux bout de gigot imbibé de sperme. Il avait grossi, son visage était marqué, plus lourd, loin de toute possibilité de séduction. D’ailleurs il n’osait plus se regarder dans la glace. Il se faisait peur. Quelques provisions au frigidaire, une cartouche de Dunhill, lui permettaient parfois de rester deux ou trois jours sans avoir à sortir de chez lui, à devoir affronter les regards. Heureusement il allait quand même sur Facebook (où il s’était constitué un pool d’amis aussi frétillants que virtuels), c’était sa petite sortie, son moment social.

Perdu dans ces pensées tout en essayant d’y mettre un peu d’ordre, Alain Dubreuil se demandait ce qu’il allait advenir. Au moins il était propriétaire de son appartement, il n’était pas le plus à plaindre. En effet, songea-t-il, pour pas mal de largués du système ce devait être un peu la même chose, à l’âge de la peau qui tombe et des pores dilatés. Surtout les femmes ; celles qui n’avaient pas eu d’enfant (ou en avaient eus très jeune) ; qui louaient un petit deux pièces grisâtre que seul illuminait l’écran de leur Samsung sous-ventilé. Pour elles ce devait être même bien pire. A côté de leur emploi assommant et précaire – quand encore elle en avaient un – il ne leur restait pour la plupart que Facebook, le thé vert et les cigarettes. Parfois un ou deux sex-toys pour les lectrices de Elle, ou celles encore abonnées à Jalouse. (Les plus délurées se mettaient en tête de devenir une cougar, une croqueuse de jeunes, comme il avait pu le lire sur aufeminin.com qui diffusait d’édifiants portraits dans la rubrique « sexo » ; mais il y avait loin de la coupe aux lèvres, il fallait être bandante et s’équiper d’accessoires souvent ridicules et chers, ce qui en décourageait beaucoup.)

Alain Dubreuil se dit que finalement on s’habitue à tout dans la vie, et que tant que les problèmes de santé ne viennent pas se mêler de ça, c’est une situation plus enviable que, par exemple, les photographes qui reviennent estropiés des zones de conflits – estropiés ou morts. Ou bien les bijoutiers qui se font attaquer en pleine journée ; les conducteurs de bus en banlieue, les instituteurs, enfin tous ces éprouvants métiers à risque. Alain Dubreuil s’ouvrit une Carlsberg ; il faisait beau dehors, des moineaux mâles se battaient déjà sur la fenêtre.

A 15h35 le statut  de Françoise Perrin, de Grenoble,  indiquait à ses 213 « amis » qu’elle venait de se faire une tartine de Nutella et quelle allait « se régaler ^^ », le tout accompagné d’une vilaine photo trop contrastée où la pâte débordait la tranche de pain, où la graisse luisait. Alain Dubreuil, écoeuré, la gratifia d’un « like » encourageant, quitta Facebook et se rendit sur AdultFriender, qui venait enfin de clarifier sa page d’accueil. ”Joysublime” et « Clitoria69 » étaient connectées, c’était parfait. Il se vêtit de son avatar aux abdos rutilants, ”Bogoss_calin_75”, et déboucla la ceinture de son pantalon.

Où l’on se demande comment faire du neuf

2 février 2012 by

CC N.Lo Russo, 2006

Un article ce matin sur Slate.fr m’a replongé dans des reflexions qui me tenaillaient le cortex voilà cinq ans déjà – et qui me hantent toujours – lors de la rédaction de mon roman, HYROK (sorti en 2009 chez Léo Scheer). L’article en question, que voici, parle de cette difficulté à créer de la nouveauté (là il s’agit du domaine de la musique). De la réelle nouveauté. Il y est question de recycling, de remix, de revisiter le passé, de « re re re », on n’en sort pas… L’auteur de l’article fait référence à un livre, « Retromania » (de Simon Reynolds) à sortir le 9 février prochain, où il est exposé la création musicale, surtout depuis le rock, et ses limites dans une perspective historique. Un « passionnant essai ». Je veux bien le croire ; à suivre donc.

Pour ma part, et en forme d’écho rétroactif si j’ose dire, je me propose de mettre ci-dessous un extrait de HYROK (p.352-357) où le narrateur, Louison Rascoli, artiste maudit, résume et commente le mail que lui a envoyé un certain Lucio Badalamenti, sorte de mystérieux expert, mi scientifique, mi critique d’art… Nous sommes là non pas dans la musique, mais dans le monde de « l’image » et de la photographie. Voici :

*****

« Badalamenti maintenant. Ce cher Badal. Il m’a envoyé un mail pour me dire qu’il avait signé un article dans Mathematics & Life ; m’a même joint un fichier pdf. Très aimable j’ai trouvé. Il a dû estimer que j’étais pas totalement abruti. Bon, j’ai pas tout compris, c’est clair, mais en gros ça parle de cette difficulté forcément mathématique à créer de la vraie nouveauté. Problématique qu’on avait du reste abordée dans le train l’autre jour… Il y a quelques croquis dans son article (quinze pages de chiffres, de textes, d’équations…). C’est très parlant cette évolution de l’art pictural en Occident ; à partir de laquelle on peut établir des similitudes dans pas mal de domaines – la littérature, par exemple, ou la musique. Fortement résumé ça donne ceci (en noir, le champ du possible perceptif ) :

Après les dessins préhistoriques au fond des grottes humides, l’art est grosso modo soumis à deux forces : le Bien et le Mal, cette emprise bipolaire de l’Église et du pouvoir royal qui circonscrit les classiques… Fallait surtout pas que ça déborde… Ensuite… siècle des Lumières… influence des philosophes… réveil de l’Individu (il était temps)… On respire… C’est alors au romantisme, au réalisme, enfin à l’impressionnisme de prendre la relève… Puis hop ! on voit débouler l’art moderne début du XXe, avec des courants de plus en plus nombreux, en « isme » : cubisme, fauvisme, constructivisme, futurisme, surréalisme,expressionnisme, j’en passe et des dizaines… Y avait de quoi faire !

Pour aboutir, à l’aube du IIIe millénaire, au « pluralisme » (!) :

Ce qui est remarquable dans ces trois schémas, outre que le dernier me fait penser à une coupe de béton cellulaire (son fameux saut dans le plein…), c’est que le fond noir a, lui, toujours la même taille ; et l’air s’y raréfie considérablement.

C’est donc dans cet espace de liberté que l’art contemporain – entre autres – s’ébroue aujourd’hui et cherche la nouveauté. Chouette ! Faisons des pâtés ! Encore !

Ensuite Badal évoque une représentation fractale de l’histoire de l’art, avec Benoît Mandelbrot et autres illustres matheux… Les branches de l’art comparées à un chou-fleur coupé en deux verticalement, par exemple ; depuis le tronc chaque branche se sépare, puis se sépare encore, et encore, pour aboutir à ces mini-touffes visuellement indifférenciées, à la périphérie du légume… Chaque touffe est un module du tout, le système est complet et autoreproductif, mais dans un système fini : celui du chou-fleur définitif. On n’en sort pas, le champ est borné, semble ne pas avoir de successeur. En fait, selon lui, il faudrait modifier notre perception, faire évoluer nos valeurs si l’on ne veut pas s’écraser dans le Big Wall, le grand mur. Badal prétend que la notion d’individu a vécu (sur le plan de la création en tout cas) et que les temps futurs ne seront véritablement novateurs qu’à l’aide de la supra-intelligence collective. D’où ses théories sur les réseaux, les fragmentations synergiques, les bases de données, etc. À mon humble avis, ce sera un passage difficile avec tous ces ego ! Dont le mien, je l’avoue derechef. Sans compter qu’il y aurait un nouveau modèle économique à inventer. Son papier se termine avec cette surprenante vue 3D [cf. Image couleur ouvrant ce billet] qui étrangement me fait repenser à la fleur qu’il avait tatouée sur la partie interne de son avant-bras : une sorte de liseron. Surface qui ne cesse de croître et qui représente la totalité de la création artistique, soit « le nombre d’idées réalisées » ; la sensation de changement (axe vertical) étant de plus en plus faible à mesure que le temps passe et que l’on « sort de la fleur » en se rapprochant – sans jamais l’atteindre – du double axe orthonormé de l’espace-temps (plan horizontal du « Big Wall »).

Badal précise qu’il faut évidemment considérer cette surface exponentielle comme non lisse. Elle est parsemée çà et là de rares petits soubresauts, de « micro-révolutions ». De traces d’espoir. Mais dans l’ensemble – et dans une perspective historique – c’est cette forme évasée qui doit hélas être retenue.

Si j’en crois le domaine que je connais le mieux, la photo, cette approche, « plastique » si l’on peut dire, me semble particulièrement pertinente : malgré le nombre colossal de photographies produites (plusieurs dizaines de millions par seconde, depuis le numérique) il n’y a actuellement rien de résolument nouveau, contrairement au début du siècle dernier où le champ du possible était encore très vaste. Le futur d’alors était une réalité, un appel à l’exploration. Qu’on en juge : après les longs temps de pose « à la chambre », on allait bientôt pouvoir figer le mouvement au 1/125e grâce à l’invention du Leica ; photographier le sport par exemple ; partir en avion pour aller faire des reportages animaliers – ou photographier des filles dans les îles ! – ; faire sortir la mode du studio, etc. C’était tout à fait inédit. La photographie changeait de décennie en décennie. On projetait même d’en faire sur la lune ! On embrassait tous les possibles avec une sorte de voracité chaque fois renouvelée. C’était la « grande époque » (qu’a vécue Badal). Et que dire des reporters de guerre ? Capa, Nachtwey, McCullin, tous ces courageux qui partaient au front ! Des images pareilles ! On avait jamais vu ça ! Maintenant les photographes qui couvrent les conflits sont sans doute tout aussi courageux, mais leurs images nous font moins d’effet : au visuel, rien ne ressemble plus à une guerre qu’une autre guerre. Terrible banalisation de l’horreur. Alors on ajoute du texte. Pour faire passer l’info.

Bref, avant ça évoluait constamment les images ! On était étonné quand on ouvrait un magazine, peu importe lequel. Désormais on baille dans les rédactions. Entre deux tsunamis si possible bien meurtriers. Ou les frasques pédophiles d’un people. Le numérique prend le relais, ok, mais qu’est-ce que ça change à part la vitesse de diffusion ? Pas grand-chose : on n’est toujours que sur une image à deux dimensions… C’est juste un petit hoquet. Aujourd’hui, bien sûr, toutes les photographies sont différentes ; mais pas neuves. Elles ne le sont plus. C’est fini. Sémiotiquement on arrive au bout, les carottes sont cuites. Et je crains qu’en effet ce soit irrévocable. Au Mikado, chaque jet est nouveau, unique, mais l’image du résultat sur la table est globalement la même. L’« esthétique nouvelle » se fait rare, dans ces conditions. Comme dit Badal, on ne peut guère que recommencer. Donner l’illusion de la nouveauté. Tel ce shampooing aux oeufs « de poules du Mexique » que j’ai vu l’autre jour.

De la même façon, ces « nouveaux maîtres du thriller », qui chaque été embobinent la vacancière « avec une rare maîtrise ». Ou ces « nouveaux talents de la chanson française », qui ont à peine chanté trois notes qu’ils sont remplacés par les « nouveaux » suivants. Et ça continue. Ça inonde les médias. Leurs jolis visages se confondent. Ça déboule de partout. On suffoque. On plie sous la quantité invraisemblable de nouveautés, de « jeunes espoirs ». Je ne peux qu’être affligé et triste devant cet épineux constat. Et m’interroger. Comment les générations de demain vont-elles se défaire de cette cruelle évidence mathématique ? Vont-elles, pour innover, aller chanter, écrire ou faire des photos dans un autre espace-temps ? Créer un nouveau « champ du possible perceptif » ? Par quelle astuce ? quel miracle génétique ? Que feront les cuisiniers du futur, une fois qu’ils auront « inventé » la « nouvelle world food moléculaire » ? Nous implanter une nouvelle race de papilles gustatives ? Nous faire manger des cailloux ? Tant de questions qui restent pour ma part sans réponse à cet instant.

Ou alors est-ce le mot « nouveau » lui-même qu’il faut interroger, soumettre à la « question » ? Qu’il avoue enfin n’être qu’un vieux filou masqué, un vieux brigand à l’haleine fourbe… Quoi qu’il en soit il m’apparaît clair que la société d’hyperconsommation va devoir très rapidement se poser la question de la société de l’hyperdéchet. Déchet humain compris, évidemment. J’espère que les spécialistes sont à l’établi parce que je vois un sacré boulot s’accumuler…

De manière plus générale, quand il laisse la question du neuf pour celle, plus essentielle peut-être, du progrès, Badal admet qu’il y a incontestablement un réel progrès scientifique (encore heureux !), de véritables avancées. Dans beaucoup de domaines. Mais qu’elles ne sont en dernière analyse qu’un petit groupe d’arbres qui cache une forêt en flammes autrement plus préoccupante. Il insiste sur le fait que tant que l’Homme n’aura pas compris qu’il lui faut atteindre un ordre supérieur de la vie, transcendant, tourné vers la communauté plutôt que vers son nombril et son fric, tant qu’il n’aura pas compris qu’un jour ou l’autre il lui faudra être généreux, accepter le sacrifice – notamment par rapport à la course au profit –, eh bien les progrès technologiques ne feront qu’accélérer son déclin, puis sa disparition : « Il faut se méfier, dit-il, de la notion de progrès – progrès pour qui ? – et tâcher de donner une nouvelle chance à l’utopie marxiste, en quelque sorte la réhabiliter, l’adapter à notre monde devenu fou. Le progrès, c’est très relatif ; ouvrons les yeux avant qu’il ne soit trop tard. » Puis, pour terminer, il renvoie le lecteur à une page du web sur You Tube, présentant une vidéo plutôt comique où un gros bébé épouvanté pleure dans une sorte de landeau propulsé par un moteur de tondeuse : « Is that really necessary ? »

Bon. J’espère juste que ce cher Badal pourra m’aider moi d’une façon ou d’une autre ; j’ai répondu à son mail un peu dans ce sens aussi, mais je crains que son esprit quitte de plus en plus le territoire de l’art et des galeries pour des contrées plus arides, plus scientifiques, plus utiles sans doute. Enfin on verra bien comme je dis toujours ! Sacré Badal ! Déjà pas mal que tu penses à moi ! À la tienne mon gros ! »

(En savoir plus sur HYROK – dont j’ai récupéré les droits –, ici.)

Le poteau

14 janvier 2012 by

Dans les yeux clairs du grand Buddy il y avait le ciel pâle, voûte immense, embuée, il y avait des arbres aussi, des résineux noirs et inquiétants, dansants comme des diables, dansant et scintillant dans les larmoiements de froid ; c’était en décembre ; (le tableau tremble sous les paupières rougies, chavire et disparaît dans un cillement ralenti).

Buddy Stanton, soixante-quinze ans maintenant, était un homme de force, un roc sec et sans faille, et puis, il faut le dire, un self made man, un vrai comme les Turtle Mountains savent encore en produire quelques fois par siècle. Stanton Supplies, les tracto-pelles, les tronçonneuses, les équarrisseuses et tout le bordel, c’est lui. Bud, mon vieux père, mon séquoia. Je vois sa vue se troubler, alors qu’on vient de quitter la véranda pour aller faire « sa marche » avec maman. Ses yeux fatigués de lutte, mais pleins d’espoir encore, de détermination. Le docteur avait dit : c’est normal que les yeux coulent, c’est les effets secondaires, ayez toujours un petit mouchoir, ça ne devrait pas être trop gênant. Pas être trop gênant. Est-ce qu’ils se rendent seulement compte les docteurs.

Marcher jusqu’au poteau. Le Saint Graal de la résistance, de la volonté. Un poteau électrique peint en vert, à 400 mètres au bord de la route St John, le dernier avant le carrefour de la 281. Faire de l’exercice. C’est important avait dit le docteur, de faire de l’exercice, de rester en mouvement. Au début, avec maman, ils allaient beaucoup plus loin, presque jusqu’au réservoir, ils faisaient le tour par Greenfield, s’arrêtaient même parfois chez les Harrison pour prendre quelque chose. Ça allait. Puis, à l’automne, c’est vite devenu plus difficile, plus douloureux surtout. Le souffle s’est mis à manquer, Bud avait des pointes il disait. Les jambes, amaigries, ne portaient plus assez loin. Mais comme il fallait bouger, activer les flux absolument, il a décidé – oui, décidé – qu’il fallait aller jusqu’au carrefour. Tout tranquillement. Et retour. C’est plutôt plat, il n’y a pas de circulation ou presque, que le bruit du vent dans les sapins. Mais c’était dur. Maman le poussait, le poussait, lui disait allez, allez, encore un peu, on y est presque, ça va aller, courage Bud. Mon Dieu. Voir ce solide gaillard marcher si lentement, si péniblement, comme s’il devait gravir une pente sévère, retenu par une main invisible. Mais il y arrivait. C’était magnifique. Chaque fois, en arrivant à la 281, il disait « c’est bon ! ». Le retour était plus serein, car le but était atteint ; ses yeux brillaient, il souriait. Victoire.

Et puis début novembre ses yeux se sont mis à tourner jaune, le foie n’allait pas très bien. L’état général s’est détérioré. Il ne mangeait plus grand chose, restait dans son relax. Il a quand même dit à maman qu’il voulait garder la marche quotidienne, au moins jusqu’au poteau, même si c’était affreux. Que tant qu’il y aurait cet objectif dans la journée, c’était une journée de gagnée. Une sacrée saloperie de journée de gagnée. Enfin, que tout n’était pas perdu. Maman, aimante comme jamais quoique anéantie par tout ça, restait positive, confiante, l’habillait, l’encourageait, lui mettait ses rangers, ou même ses raquettes, ses gros gants, son écharpe ; et départ dans le froid, tous les deux bien serrés. Un demi mile à faire : le tour du monde. A bout de force mais la distance conquise, il touchait alors le poteau  :  « c’est bon ! »,  « c’est bon ! ». Deux fois des voisins sont allés les récupérer. Cette volonté. Cette inaltérable volonté de se battre. Réussir jusqu’au poteau, mètre après mètre. Mais il s’est éloigné le poteau, il n’y a plus eu de poteau. Ce n’était plus possible.

Moi j’ai raté ma vie. Pour des raisons que je ne vais pas développer ici, oh non. Et là je suis en souffrance. La vraie. Je bois, je suis en sur-poids, (moi le sportif ! Le marathonien !), je ne sais plus quoi faire de mes journées. Tout m’échappe et se détourne de moi, même mon fils. Je vis désormais seul à Vancouver, dans la banlieue – quelle idée, aussi, d’avoir échoué ici ! C’est le nom qui m’attirait ! – ; hier on m’a coupé internet, que je ne pouvais plus payer, ah les salauds, clac, direct ; plus de réseau, plus rien. Autrement, il m’arrive de réparer des pneus pour pouvoir manger chaud, voilà, de gratter trois notes dans le SkyTrain, aussi ; et le soir j’écris. Enfin j’essaie. Des petits trucs, que je range sitôt faits dans un tiroir. Je lis parfois des romans, quand je ne suis pas trop assommé ; des écrivains qui vivaient dans des cabanes, isolés, alcooliques ; ça m’aide. C’est qu’il faudrait que je me relève, que je poursuive, que je remonte vers la lumière. Que j’en remette une couche. J’ai quitté le Dakota pour faire mon chemin, avec ma guitare, comme un grand con, et n’y suis revenu que pour les derniers jours de mon père, le téléphone n’y suffisant plus.

Quand je l’ai vu mon Buddy, à Bismarck, tout le monde était là à la clinique, maman, Claudia, Jeoffrey, Jamie, oncle Chet et les mômes. Tout le monde était réuni. On se relayait. La chambre était claire, silencieuse, virginale comme une combe à neige. Et mon pauvre Bud là au milieu du coton, le grand, le beau Bud, si maigre dans son pyjama tout propre, si définitivement condamné. (Je peux bien me plaindre, moi le bien vivant.) Un soir, juste avant Noël, le docteur nous a dit, en aparté et avec chaleur, c’est bientôt fini, c’est une question d’heures. Alors, pour la dernière fois, chacun d’entre nous est venu parler à Bud, en tout cas écouter sa respiration tout près, on peut dire religieusement. Je ne sais pas ce qu’il a dit exactement aux autres, ce qu’il a pu dire avec sa voix dont ne subsistait qu’un souffle rauque, mais à moi, à moi dont il savait les défaillances et les échecs, les tentatives vaines depuis tant d’années, les espérances déçues, les volontés détruites, à moi il m’a dit, il a eu la force incroyable de me dire, en me prenant la main, les yeux soudain grands ouverts : Le poteau… Tu sais… Tu te fixes un poteau… quelque chose… C’est ça l’important… Tenir jusqu’au poteau…

2012

1 janvier 2012 by

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Bonne Année aux funambules du désastre, aux oubliés des listes, à ceux de peu, aux « inutiles ».
Bonne Année au dernier des derniers, aux foutus d’avance, à ceux qu’on fait taire, aux minuscules.
Bonne Année la Terre. Bonne Année le Ciel. Bonne Année à vous.

Facebook styles

24 novembre 2011 by

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Une pratique assez régulière de Facebook depuis environ deux ans m’a fait croiser, virtuellement, un certain nombre de personnes constituant un florilège de « sociotypes » (pour prendre l’expression consacrée). Je voulais en faire la liste ici, bien entendu non exhaustive ; libre à vous d’en ajouter selon votre expérience. S’y reconnaîtra qui veut, sachant que l’humain est un être complexe, changeant, qu’on ne saurait donc enfermer dans un seul type de façon certaine et définitive. Il s’agit juste de tendances éthologiques que chacun pourra composer à l’envi pour caractériser les personnes auxquelles il pense…

Bien sûr, tout le monde n’est pas connecté à ce vaste réseau d’internautes, loin s’en faut. La lecture de ce qui suit reste néanmoins valable – et transposable – pour ceux qui ont une activité régulière sur le web, quelle qu’elle soit.

Prêts ? C’est parti.

Le résident. A quitté le monde réel et sa grisaille pour s’établir sur Facebook, auquel il est connecté quasiment en permanence. En général seul dans la vie (ou mal accompagné), « sans activité » ou assimilé, perclus d’ennui dans son modeste logis, il trouve sur Facebook – cet eldorado – une existence nouvelle ainsi que les amis qui lui font défaut (car ceux de la « real life » sont mariés, travaillent, n’ont plus de temps à lui consacrer, etc.) Craint par dessus tout les problèmes de connexion et les pannes de secteur – terrible retour à la solitude – au pire à la bouteille. Toujours présent, relativement bienveillant et partageur, il est considéré comme de bonne compagnie. Encore heureux.

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Le visiteur égaré. S’est inscrit parce qu’il fallait s’inscrire, « que si tu t’inscris pas t’es pas dans l’coup, Bob », mais n’a pas suivi le mouvement, faute d’envie réelle, de temps, – il travaille, lui –, ou rebuté par la relative complexité de la gestion de sa page. A une vingtaine d’amis qui ont, pour la plupart, oublié sa présence (après l’avoir assommé de « Vieeens, tu verras, c’est supeeeer ! ». ( – Pas que ça à faire, ho ! et j’ai pas de femme de ménage, moi.) Regardez bien vos listes d’amis : pas loin de 80% de cette liste est constituée d’égarés ou assimilés. Dingue hein ! (et on nous dit rien : 20% des inscrits sont à l’origine de 80% de l’activité Facebook. Ratio classique…)

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Le passeur. N’existe sur Facebook que par liens interposés. Poste rarement autre chose que des vidéos, des textes et autres « perles » piochées çà et là sur le ouèbe-cet-océan-fantastique. Montre-moi tes liens je te dirai qui tu es. A en général beaucoup d’amis, tous très heureux de revoir Stone et Charden en clip, ou un vieux Laurel & Hardy. Il « like » et commente volontiers chez les autres, surtout s’il y trouve une chanson de Marie Laforêt qu’il n’avait pas encore bien écoutée. Nostalgie quand tu nous tiens. Il a en général plus de 50ans.

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Le passeur indigné. Version plus engagée que le passeur simple, le passeur indigné n’en peut plus de ce monde pourri. Corruption, inégalités, pauvreté, inondations et autres périls planétaires, tout est bon pour que se mobilisent en lui les forces salvatrices nécessaires à la diffusion des informations à grande échelle. Pages « causes » à répétition, liens vers d’édifiantes vidéos, mails catastrophés aux amis, etc. Hélas, comme les amis n’ont que peu de temps à consacrer à toutes ces horreurs (il y en a tellement, c’est sans fin), que la démarche, pleine de bonne volonté, n’a que peu d’effet réel. Mais c’est déjà pas mal de savoir qu’une mine s’est effondrée au Venézuela à cause de ces abrutis d’ingénieurs hollandais.

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L’égocentrique absolu. Seul a pouvoir s’exprimer sur son « mur », qu’il a protégé des tags et autres graffitis inopportuns. N’aime (« like ») que les liens, chez les autres, qui le concernent directement. Se sert de Facebook essentiellement et exclusivement comme outil de promotion de son moi moi moi. Commente ses statuts, ses commentaires, et parfois même les commentaires de ses commentaires. Ne laisse en revanche jamais de commentaires chez ses « amis » (surtout ne pas se disperser !). Goûte avec délices la flatterie ; fulmine et sort ses griffes face à la critique. S’éloigne parfois, sans s’attarder, de sa page ombilicale pour admirer l’immensité de son oeuvre, et celle de son nombril. Signe particulier : Il a toujours raison. Selon lui.

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L’opportuniste ou le Roi de la com (en général un artiste, en tout cas quelqu’un issu du show business, de la « hype-o-sphère »). N’a pas moins de 3000 « amis », auxquels il ne fait que signaler ses faits d’armes du bout des doigts (essentiellement des expos ou des sorties de livres, parfois un trophée quelconque), en prenant garde de ne jamais répondre aux commentaires d’admirateurs – toujours inconditionnels et béats. Facebook n’est pour lui qu’une vaste galerie virtuelle présentant SES travaux – « sublimes » –, en aucun cas un espace de discussion dans lequel il commettrait la bêtise de se mouiller. (D’ailleurs depuis les cimes où il respire, la mare aux canards est bien trop bas.) Goûte lui aussi la flatterie, voire la vénération, mais, peu enclin à la bataille, efface – censure – toute critique négative à son endroit : il est là pour être le Roi, point. (Heureusement, on peut le contacter par mail pour lui proposer, uniquement, une rétrospective de son oeuvre à Sao Paolo ou a New York (sinon pas de réponse, of course).) [A titre d’info, la moyenne d’ « amis » d’un compte Facebook tourne autour de 130 ; le maximum admissible étant de 5000.]

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Le dépressif. Souffre visiblement de problèmes personnels ou mentaux, dont il abreuve ses « statuts » de longues salves plutôt sombres voire morbides, parfois de manière absconse. De près c’est à peine inquiétant (on a l’habitude, il est comme ça depuis que Lucie l’a quitté), de loin c’est une curiosité. Ses quelques amis – quand ils sont là – se concertent parfois pour envisager la rédaction d’un commentaire d’encouragement à son attention. Car oui, ce serait quand même embêtant d’assister en direct à son suicide. Allez, t’en fais pas Bruno, mange une pomme, la vie est belle.

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Le narcissique. Utilise peu son clavier pour écrire (certains fâcheux ajouteraient : « et son cerveau pour penser »). Sa galerie de photos, constamment alimentée et ouverte à tous les vents, le représente lui en grande partie – et à son avantage. Parfois accompagné d’un chien, au pire d’un autre humain, il reste le centre, le point focal. Désireux d’être rassuré sur son physique, il apprécie particulièrement les « like », les coeurs, et surtout les « wow ! T super beeelle ma chérie ! » (c’est en général une femme – j’ai pas dit toujours).

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Le mal aimé. C’est un génie. Le probème : il est le seul à en être persuadé. Ainsi Facebook, ouvert sur le vaste monde, serait la panacée pour accueillir son incontestable talent et ses plus purs desseins. Voyons : ses statuts sont des bijoux de drôlerie et de finesse, ses commentaires sont d’une pertinence rare, ses longues interventions – répétées –, ses photos, ses textes, ses partages de liens, des modèles d’intelligence pure, de créativité… Alors ? Facebook Terre Promise ? Halala. Que non ! Circulez ! Les gens n’ont même pas lu ! pas vu ! pas pris le temps ! Même pas un seul « like » à mon commentaire chez Walter ! (Allez, tiens en v’là un, fais pas la gueule). Hé oui quel gâchis : c’était sans compter la nature humaine, mon ami ; sans compter la loi du moindre effort, l’individualisme galopant, la jalousie, la fatigue générale, les impôts reçus ce matin, toutes ces choses atroces qui empêchent de discerner la Vraie Valeur dans le fatras généralisé du Monde ! De trier le bon grain de l’ivraie, en somme. Pourtant il essaie, le mal aimé. L’incompris. Encore et encore (malgré qu’il a dit mille fois qu’il ne remettra plus les pieds dans ce cloaque inutile…).

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Le poète. Lui c’est la version light du mal aimé. Il n’espère plus rien, ne court après rien, après personne. Après aucun amour que celui des oiseaux. Il a compris. Et compose désormais dans son coin moussu, simplement et au gré du vent (dans les arbres de préférence). Petits textes jolis, photos de nature, vidéos délicates glanées çà et là, qu’il partage avec ses amis (qui dépassent rarement la centaine – c’est déjà énorme !). Parfois il disparaît pendant des semaines, c’en est presque inquiétant, ne serait-il pas allé chasser le papillon ? ou le champignon ? Mais le revoilà soudain, un matin, avec ses petits mots frais qu’il dépose sur l’espace rectangulaire de son « statut ». Tout va bien dans la brume. « Est désormais ami avec Prévert. »

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Le dragueur. Meetic est mort, vive Facebook. Là au moins y a de l’ambiance, des échanges, et c’est gratuit. On le reconnaît assez vite ce zèbre : il n’est surtout pas « en couple », encore moins « marié », et 90% de ses (nombreux) amis sont du sexe opposé au sien. Il tente des dizaines d’approches par jour, compulse les albums photos, ratisse un peu partout, fait des « demandes d’amis » à tours de bras et même jusqu’en Californie, pour tâcher de trouver la (ou les) perle(s) de ses fantasmes. C’est un boulot à plein temps. Il lui arrive parfois de se fendre d’un « bouquet virtuel » ou d’une stupidité du genre. En général il travaille dans le secteur tertiaire (où il est constamment plongé dans FB et sur msn), il est inscrit à une salle de gym, roule en Mégane avec David Guetta à donf’. C’est un djeunz de 30-40ans… Hé ouais quand même. (Comment je sais ça ? ben c’est écrit sur sa page, dans « infos ».)

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Le facegeek. Connecté à tous les réseaux et par tous les trous, blogueur multi-récidiviste, frimeur, déconneur, parfois codeur, Facebook n’est qu’une toute petite partie de son incessante activité sur le web. (Il parvient quand même à y passer trois heures par jour, en moyenne.) Il n’a bien évidemment pas 30 ans, bosse dans la com, étudie à Sciences Pô ou à Paris 8, ce genre. Personnage globalement fatiguant et superficiel, parfois consternant, mais néanmoins fort apprécié de ses petits camarades comme il a la boutade facile et la réplique prompte. Yo man ! Bien sûr il a la peau grasse, un brin d’embonpoint, mais bon on peut pas tout faire dans la vie, hein. Ben wesh ! Nerd alors !

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Le petit malin. Que les choses soient claires, on ne sait pas qui il est exactement, et pour cause : il a plusieurs pseudonymes, correspondant à autant de pages perso. « Prince Malko » (de Grenoble), « Sweetie »(de Lille) et « Mister Bone »(de Créteil) sont en fait le même personnage – qui lui ne se dévoile jamais. (Mais qui peut très bien être Francine Dubois, de Clamart, 53 ans, « en couple », etc…) Eh oui c’est ça l’éclatement identitaire. Pour le « petit malin »,  volontiers manipulateur, Facebook est une aire de jeux (de rôles) – jeux amusants mais parfois pervers. Comme il est « plusieurs », ses nombreux contradicteurs peuvent être tâclés par ses autres pseudos. C’est pas bête hein. Dans les cas extrêmes de guérillas à forts enjeux, il agit avec autant d’adresses IP différentes qu’il a de pseudos. Un gros boulot. Toute cette mascarade polymorphe prend évidemment un temps fou, c’est là le problème.

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Le mort-vivant. « Sans action de votre part », vous ne mourez en principe jamais sur un réseau social virtuel. Il faut que votre compte soit supprimé ou désactivé. Ce que n’a pas eu le temps de faire l’inscrit qui a eu le grand malheur de se prendre un platane à 240 dans la « vraie vie » (cette chienne). Eh oui, on n’y pense guère mais il y aurait déjà plusieurs millions de trépassés sur Facebook. Du coup, sa page, qui elle n’a pas bougé depuis son dernier « statut », peut, selon les souhaits de ses proches (ou les siens s’il a eu le temps de voir venir), continuer à « vivre », le faire vivre, pour autant que quelque âme malicieuse se glisse dans son identité défunte. Bien sûr, il faut qu’au préalable le gisant ait communiqué ses codes secrets FB (ce que l’on ne pense pas toujours à faire…). Parfois le switch passe inaperçu, ça c’est le fin du fin. (Qui vous dit que Nicolaï Lo Russo ne nous entend pas de Là-Haut ?)

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(à compléter…)



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