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Little Babe

15 mars 2009

nicobabe

New York, 1er avril 2037.

Etude (suite) de l’élément n°449 « Ponthier-Bonnard », cas-type dont je rapporte ici quelques éléments de l’affaire, parus sur un « blog » collectif en juin 2009, quelques mois après le sinistre.

«Le designer Lucas Ponthier-Bonnard a tué sa femme Brigitte (née Ducret) parce qu’elle avait les seins qui tombaient. « Je n’en pouvais plus », a-t-il déclaré à la presse. Quand il regardait le buste de sa jeune épouse – elle avait 38 ans –, il ne supportait plus cette « fatigue tissulaire » (qu’on nomme en clinique « ptose mammaire » – un très joli nom pourtant). En fait c’est très simple : ce tableau « ne le faisait plus bander ». Plus comme avant. L’afflux sanguin était plus contrarié, moins immédiat. Et surtout il « bloquait là-dessus », comme l’a affirmé Bruno G., un ami confident interrogé par nos soins. Au vrai, la poitrine tombante de sa compagne n’était pas seule responsable de cette regrettable décision, soyons clair : il y avait aussi les chevilles, qui n’étaient pas à son goût, les jambes, un peu courtes, la cambrure, le délié de l’ensemble. L’allure générale, quoi ; en somme : l’avachissement progressif d’une femme jugée pourtant « sexy ». Outre qu’on aurait pu parler de sa bouche, à cette malheureuse Brigitte. Sa « fameuse bouche » oui (comme l’indiquent quelques notes prises, paraît-il, dans un carnet), qui avait fini par « sécher, perdre en pulpe, se garnir de petites ridules périphériques, globalement disgracieuses, désolantes ». Tous ces détails – au début ce n’étaient que de menus détails – que le temps avait fini par accumuler, par cruauté sans doute. On ne pouvait nier l’évidence : Brigitte était en effet moins bien qu’avant. Au cours de leur union, entre éclats de rires complices ou coïts passionnés, les questions récurrentes du « jeunisme ambiant », des terribles « ravages du temps » et de « la tyrannie de l’image dans les média » avaient été largement débattues par Lucas Ponthier-Bonnard et sa femme, confie un proche. Il avait à ce titre été supputé que quelques séances de fitness hebdomadaires auraient pu avoir raison du « désastre », retenir la jeunesse de madame avec bénéfice. En vain. On ne se soustrait que difficilement au temps et aux lois de la gravitation. Et puis le leg-lifting, bon, ça va cinq minutes, c’est sûr, surtout quand on a deux enfants en bas âge. Dernier recours, les « crèmes », si onéreuses, les interventions en chirurgie esthétique, souvent lourdes, dont les magazines féminins ne manquent jamais de marteler les mérites, avaient fait au sein du couple l’objet d’attention, d’analyses comparatives, disons-le tout net : d’une vraie réflexion nourrie d’espoir. Brigitte Ponthier-Bonnard était prête à lutter pour « rester dans la place ». Quant à son mari Lucas, face à tant d’adversité, de frustrations rentrées, par ailleurs incapable d’infidélité physique réelle, incapable surtout de dissocier « amour » et « choses du sexe », il a préféré, plutôt que se séparer d’elle, lui ôter définitivement le souffle. Car il « l’aimait », a-t-il insisté.»

***

Or, ce qu’on a moins évoqué dans cette triste affaire, c’est l’assiduité avec laquelle Lucas Pontier-Bonnard se connectait à Internet pour s’adonner à son passe-temps favori : la masturbation ; libératrice vénérée de « toutes ces tensions dues au stress » (locution fourre-tout qui fut maintes fois reprise par ses semblables). Une simple habitude, au début, qui se transforma peu à peu – et c’est un point crucial – en véritable addiction. Dont il ne se rendait pas vraiment compte. Addiction d’autant plus significative que le Programme LB. n’en était qu’au début de sa « longue carrière ».

Né d’un accord entre multinationales de la communication, avec la bénédiction opaque des Etats et de leurs très redoutées « mind control cells », le Programme LB, « régulateur de naissances » et « anesthésiant cortical » (ainsi que le mentionne le dossier), tendait d’une part à favoriser la production et la diffusion massive de matériel pornographique sur le web – d’en faciliter subtilement l’accès malgré une prétendue « politique sécuritaire et répressive » (une merveille d’hypocrisie !), et d’autre part à surveiller le maintien d’un haut niveau de perfection plastique dans les images – canoniques – du sexe dit « faible » surtout, à travers la presse et les autres média.
Par quels mécanismes cet attirail sophistiqué, soutenu par de puissants logiciels de retouche numérique, parvint-il a infléchir durablement vers l’horizontale – et contre toute attente – les courbes de natalité ? Le principe clé est finalement assez simple : Il fallait travailler sur la confiance et sur la disponibilité des items. River les hommes à leur écran-jeu, les soumettre à des torrents de dopamine en leur ouvrant les « Portes de la Perfection Fantasmatique ». Modifier par ce biais leur rapport à la normalité (et à la réalité) en positionnant très haut les valeurs-étalon de l’image de la femme en tant qu’objet – de désir, bien entendu. Faire, d’un autre côté, insinuer le gel corrosif du doute et organiser rapidement l’insatisfaction au coeur même des couples fraîchement formés – donc les FRAGILISER d’entrée de jeu. (Des crédits furent à ce titre abondamment « débloqués » pour les entrepreneurs désireux de monter ce qu’on appela des « sites de rencontres », conçus pour multiplier les contacts selon des schémas cahotiques.)
Tout fut soigneusement orchestré pour entériner les « années plastique », puis le terrible « black hole » de 2018, dont on se relève à peine près de vingt ans plus tard.
C’est précisément de cette dislocation du lien, de son corollaire au niveau de la (non)procréation naturelle, qu’il va s’agir dans ce qui va nous occuper ici quelques semaines, à savoir l’étude approfondie de ce que certains observateurs désignèrent comme la bombe atomique la plus meurtrière jamais conçue : Little Babe.

Hope Rascoli-Vance


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