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HYROK, Edition Spéciale

13 décembre 2010

Les histoires d’amour finissent bien en général, jugez plutôt : Ayant cet automne sauvé des eaux Louison Rascoli, Violette Vance (dite Vio), Hope Rascoli-Vance et Luciolo Badalamenti, valeureux protagonistes de HYROK — roman édité par la maison Léo Scheer du 18 septembre 2009 au 29 septembre 2010 —, j’ai tout loisir désormais de faire ce que bon me semble de ces personnages, de cet ouvrage déjà « culte » selon certains nez creux — très en avance sur leur temps, est-il utile de le préciser. J’en ai récupéré 67 exemplaires neufs et fringants, de ce pavé. On dit « racheter le stock ». C’est très émouvant d’avoir cette petite montagne de cellulose à la maison, d’entendre ces respirations, ces petits cris étouffés, ces étranges retrouvailles (parfois ça me réveille la nuit). A quoi vais-je maintenant les destiner ? vers quel horizon ?
Je pourrais couler tout ça dans du polyméthacrylate de méthyle, en faire un pouf design, un hyroking-chair, symbole tranquille d’un désastre éditorial (où, je le rappelle pour ceux qui n’auraient pas suivi, on a tenté de vendre le premier livre d’un inconnu sans attachée de presse, sans promotion d’aucune sorte, sans s’en occuper ; en somme : dans le silence navré des limbes ; ce qui est difficile — et c’est un euphémisme). Mais j’ai des doutes sur l’innocuité du plastique (voir post précédent).
Je pourrais en faire des confettis pour l’An Nouveau, joyeuse poussière, faire table rase de cette affaire, repartir « sur de bonnes bases coco ». Mais la petite Vio en hachis Parmentier ça ne me plaît guère — à elle non plus, déjà qu’avec le « pilon » des « retours » elle hurlait comme une sirène belge ! Non, pas les confettis alors. Promis, tite Vio.
Je pourrais en faire une tapisserie géante, ou mille abat-jour (sans « s » à jour, bien sûr), faire danser ce petit monde dans la lumière en attendant la suite de HYROK (je n’ai pas de date mais c’est prévu) ; ce serait déjà plus pertinent. Le jeu avec lumière.
Je pourrais aussi donner suite aux demandes incessantes — au harcèlement — des vingt-trois éditeurs qui me cassent les dattes depuis le matin du 30 septembre pour rééditer ce « chef-d’oeuvre » dans des conditions « fantastiques ! idéales ! sans précédent, monsieur ! Vous allez voir ! ». En profiter pour leur demander 35% sur les ventes (énormes, on n’en doute pas un instant), plutôt que 10.

Mais non. C’est trop tôt. (Et les enchères ne sont pas assez intéressantes ; voyons Messieurs, vous n’y êtes guère…)

Pour l’heure, je vais me contenter de mettre en vente 50 exemplaires numérotés de ce que j’ai pu sauver de cette première édition. Avec mes petits muscles et mes dix doigts glacés. Au prix de vingt-cinq euros l’unité, envoi compris (en France, courrier normal), et selon le protocole suivant :

– dédicace personnalisée en page de garde ;
– timbre à sec bas-relief de mon logo et signature ;
– numérotation croissante 1 à 50 « Collector » ;
– ajout de la mention « jusqu’au 29 septembre 2010  » suivie d’un paraphe NLR, à la suite des mots Editions Léo Scheer en couverture. (Procédé qui évite le fastidieux, assez laid, et surtout devenu inutile « caviardage du nom de l’éditeur » — secret de Polichinelle à l’heure du web…)

Voilà m’sieurs dames. Je me marre. La vie est belle, I am free. D’ores et déjà : BON NOËL !

PS :
Pour lire la quatrième de couverture, c’est ICI. Des avis et .
Pour me contacter par mail (et obtenir mes coordonnées postales, commander en envoyant un chèque…), l’adresse se trouve en haut à droite de la page principale de ce blog (brossegherta@…)

Gastéropodes

14 mars 2010

(Lecture de la première page d’HYROK, par Giacomo Manfredi, le 12 mars 2010, en la cathédrale de Zvovsk.)

On me demande, on m’envoie des messages : Alors ? Alors Nicolaï ? C’était bien ta soirée hein ! Non ? Tu dis rien ? Allo ? T’es là ? Tu nous fais pas un petit compte rendu, toi ? T’as bien lu en tout cas. Et l’autre aussi il a bien lu, génial. L’acteur-peintre Xavier Devaud. Quels talents. Regarde y a des photos par là-bas.  Allo NLR ? Y a quelqu’un ?

Oui, pardon, bonjour. J’étais un peu ailleurs. Me revoilà.

MERCI à tous d’être venus. Chaud au coeur, vraiment, chouette soirée. J’en ferai d’autres.

Mais, si j’ai bien eu une sensation de chaleur, de convivialité voire même de fraternité, je n’ai pas véritablement d’avis. Je préfère ne pas en avoir, disons, rester dans le flou ; sur cette « soirée HYROK », étrangement, je suis peut-être le seul à ne pas avoir d’avis. J’ai comme un flottement, une mollesse. Une soirée où, semble t-il, — et à en croire quelques échos — « apparence » n’était pas un vain mot : un mot pour le moins hyrokien. Apparence. Un de mes mots préférés. Un terrible mot.

Donc, comme moi je n’ai pas d’avis, comme moi j’étais tellement dans la soirée, dans la lecture, dans ces quelques textes qui tournaient en moi, que je ne l’ai pas vue passer cette soirée, que je ne me suis rendu compte de rien, ou presque, je vais juste retranscrire quelques petits flashes sans prétention, quelques éclats de voix, des trucs qu’on m’a dits. Je suis photographe, bien sûr, mais ce soir-là j’avais pas mon appareil, moi. Et j’ai pas vu grand chose en fait. Alors voilà.

***
Bon, tout est prêt Nico, le buffet, l’éclairage… Il va y avoir assez de vin tu penses ? En rouge on est pas un peu juste ?
Non non, ça va, c’est bon, là… Vingt bouteilles ça devrait aller. Pis y a de la bière et du Coca sinon. J’ai tout prévu. Même dix kilos de clémentines.
Tu voulais une soirée HYROK, tu l’as, mon vieux ! T’as plus qu’à assurer tes lectures.
Pas si facile de se détacher d’un texte qu’on a écrit, encore si frais, mais je ferai au mieux.

***

C’est quoi ces bouquins, là ?…
Quels bouquins ?
Ben ça… Séditions…  Unplugged… La Fêlure…  on dirait la même collection, toutes ces piles de livres…
C’est toute la collection M@nuscrits, oui. Au complet.
Ah bon… Mais ça te gêne pas ?
Comment ça ?
Ben chais pas, c’est la soirée HYROK non ?
Oui mais j’ai aussi proposé à Léo de parler de  M@nuscrits, donc il en a profité pour envoyer toute la sauce, le connaissant c’est normal… Ça ne me choque plus… C’est même bizarre qu’il ait pas mis quelques exemplaires du dernier Nabe avec… — ça j’aurais préféré, remarque… nettement…
T’as pas l’impression d’être un peu dépossédé de ta soirée, là ?
Moi ? Noooon ! Non non. Je suis un mec cool. Très ouvert.
Tu savais qu’il allait envoyer tous ces bouquins ?
Non, du tout. Paquet surprise. C’est arrivé ce matin par coursier.
Putain comment je me serais énervée moi, tu m’fais halluciner avec ton calme… Il prend le CENT pour une librairie ou quoi ? il vient vendre ses bouquins à TA soirée ! C’est hyper cavalier ! T’as pas l’impression de te faire enfiler à sec, là ?
Détends-toi Sylvie, détends-toi. Tout va bien. Relax. Zen. Pas d’enculade, non. Léo est parfois un peu spécial, certes, un peu taquin, mais il est très sympa. Un vrai bon vivant. Le seul des ELS, quand même, qu’est resté quasi jusqu’à la fin et qui m’a dit au revoir, m’a remercié. Tout comme Julia d’ailleurs, une fille formidable, mon éditrice, la toute première arrivée. A l’heure.

***

C’était qui le rouquin au milieu de la table ?
Rouquin ? Blond plutôt. Le directeur littéraire.
Mais il foutait quoi ici ? j’ai pas compris…
Ben.. euh… il présentait mon livre…
Ah bon tu trouves ? Ha ha ha laisse-moi rire…
Je sais pas… T’as pas aimé ?…  Moi tu sais j’avais la tête dans ma lecture…
Il a lu la quatrième de couv’ dans le taxi tu veux dire ! Aucune préparation, rien. Tu parles d’une présentation… Mon pauv’ Nico… t’as vraiment rien vu toi… De l’extérieur c’était à se demander si ces mecs-là sont tes éditeurs… Si même ils ont lu ton bouquin ch’te jure !… Jamais vu ça…
Ah bon tu crois ? T’exagères, quand même…  Ils sont sympas d’être venus déjà… Faut pas leur demander la lune non plus… Les remercier pour leurs efforts plutôt… Ils sont véritablement débordés…
Ouais… C’est à ta fameuse lectrice, Christiane, que t’aurais dû demander de présenter ton livre !
Ben oui, c’est ce qui était prévu mais bon. Comme je l’ai dit, elle a eu une tuile à la dernière minute, c’est pas sa faute, ça arrive. Crois-moi qu’elle aurait mis le livre au centre de la soirée, elle. On en aurait un peu parlé. Je pouvais pas faire ça tout seul.
T’auras vraiment eu de la chance jusqu’au bout toi hein, avec ce bouquin…
Dis pas ça Greg, je suis publié mec, c’est déjà pas si mal… C’est un privilège de nos jours tu sais… un luxe rare… Tu te rends pas compte…
Mouais. Je sais pas que te dire, Nico…

***

Il est venu avec sa petite nièce ?
Qui ?
Ben votre éditeur…
Ah, non, je crois pas… ça doit être une stagiaire sans doute…
Ils arrêtaient pas de parler et de se marrer près de la porte, au début de votre lecture… C’était très pénible… j’ai failli leur dire quelque chose, non franchement…
Ah bon ?
Oui, j’ai trouvé ça très moyen. Ce manque absolu de respect.
Je me suis pas rendu compte vous savez…  J’étais plongé dans mon texte… Mais ça m’étonne de lui quand même, lui si près de ses auteurs, si à l’écoute, si papa poule… Non vraiment je comprends pas. Vous êtes sûr que c’était lui ?
Vous voulez mon avis ? Il en a rien à faire de votre roman, ça se voit.
C’est vrai ça Nico, il a raison : tu m’étonnes de pas t’en apercevoir, toi qu’es si observateur d’habitude, si lucide…
Tu crois ?
Mais c’est clair ! Tiens, t’as qu’à voir comme il se tenait, tout au bout de la table pendant le débat, en arrière, aucune implication, rien. Le mec imperméable, extérieur. Aucun avis sur ton texte, sa saveur, son contenu. Il parlait que de chiffres de vente t’as pas vu ? Bonjour la soirée littéraire !… Il s’est un peu animé quand il a commencé a parler de son truc M@nuscrit là… Et qu’un type posait des questions… Mais ton livre, il l’a pas lu comme il faut, c’est pas possible autrement… Dingue que même toi il ait réussi à t’enfumer…  Même toi !
Dis pas ça, dis pas ça… Il a dû le lire… au moins une partie… Vous savez, c’est pas facile le monde de l’édition, faut les comprendre ces gens-là… Ils peuvent pas être partout, s’occuper de tout le monde comme ils voudraient…
Arrête. T’es un écrivain toi. Un vrai. En un seul bouquin. Boum, l’évidence. Pas besoin d’en « écrire dix », comme il dit si bien… Et ça il doit pas trop avoir l’habitude…
Oh je sais pas… Je sais pas… J’essaie de me faire petit moi tu sais… maintenant j’ai compris…
En tout cas moi vais aller laisser un message sur son blog, dire un peu ce que j’ai ressenti. Non mais merde !
Laisse tomber.
Pourquoi ?
Ton message passera pas, il modère tout ce qui dépasse. Tout ce qu’il ne trouve pas « agréable ».
Ah bon ?
Ben oui. Une façon comme une autre de lutter contre le monde hostile des internautes et des auteurs pas très contents. Si tu veux laisser un message, faut que ce soit un message de remerciements, dire que c’était très sympa, que tout le monde était beau, drôle, sentait bon, etc.
Un blog pare-balles quoi… Dommage.
C’est comme ça. Faut le comprendre, il a beaucoup donné tu sais… Alors là il se recroqueville, il dégage tout ce qui le gêne…  Voilà.
Bon, ben tant pis. Allez, on boit un coup à ton bouquin, plutôt !
A la tienne ! à HYROK !
A la suite de HYROK aussi !
Ah bon, t’en fais un autre ?
Ben qu’est-ce que tu crois Bastien ? Que j’vais m’arrêter là ? A ce premier pavé dans la mare ? Ha ha ha ha ha… T’as rien vu encore…
J’espère que ça parle pas de politique.
Non non. Pourquoi ?
T’es nul en politique.
Tu crois ça ?…

***

(Si vous avez d’autres flashes, d’autres petites bribes intéressantes à transcrire, la parole est à vous, chers invités ! Désolé si vous m’avez trouvé un peu « absent » ce soir-là, à part lors de ma lecture. La soirée continue… maintenant que je suis bien réveillé…)

En tout cas merci encore de votre présence. Frédéric de Beauvoir, le directeur du CENT — que je remercie pour son accueil et son dynamisme —, a estimé quant à lui cette soirée « tout à fait réussie ». Je pense qu’il faut être de son avis.

HYROK, la soirée

26 février 2010

Sam Neill dans « Possession » (A. Zulawski)

Il y aura peu de soirées consacrées à HYROK. Il y en aura sans doute qu’une. Il faut dire que ce livre s’accommode assez mal du tumulte et des mondanités. Il n’est pas trop fait pour ça, même qu’il s’en détourne par nature. Ceux qui l’ont lu comprendront. Il n’est ni spécialement glamour, ni très fun, ni très drôle ce livre. Mais il est vrai. C’est un livre de passion authentique, de fièvre et de sang. Un cristal sombre.
Dans le cadre de ma résidence de plasticien au CENT cette année, j’ai l’occasion de parler de mon travail, et notamment de ce premier « forfait littéraire », sorti en octobre dernier chez Léo Scheer dans la collection M@nuscrits (voir ci-contre).

J’ai le grand plaisir de vous inviter le jeudi 11 mars à 19h30 à une soirée autour de l’expérience M@nuscrits et de HYROK, présentés par mon éditeur. C’est ouvert à tous. Suivre ce lien-ci pour les détails (scrollez jusqu’au 11 mars).

Ajout du 4 mars :

Il y aura quelques lectures de passages choisis, et à ce titre je me demandais qui pourrait m’aider à lire. C’est toujours difficile d’être seul avec son livre. Et puis, miracle, la semaine dernière une rencontre s’est faite, avec une lectrice extraordinaire telle qu’on peut en souhaiter à tout auteur. Cette lectrice, qui prendra la parole jeudi à mes côtés, se nomme Christiane Parrat. Grande dame de l’éducation nationale, jeune retraitée aujourd’hui, et qui est tombé sur HYROK par un hasard comme il en arrive parfois. Par l’intermédiaire du blog-almanach de LEO NEMO (dont ont peut lire quelques extraits du livre dans le dernier numéro de la Revue Littéraire.)

Le début de cette rencontre s’est fait ICI. Certains l’ont peut-être déjà suivie.

Il y a quelques jours, elle m’envoie un mail, que je reproduis ici, avec son autorisation :

« J’ai traversé cet après-midi dans la douceur une relecture de votre beau livre. Libérée du suspens, je butine le langage, ses transformations. Il devient de plus en plus haletant suivant le rien qui approche, le blanc…
Vous avez fait une exploration des langages actuels formidablement écrite. Ne connaissant ni le langage codé des sms (j’en envoie mais rédigés), les tchats (ça je ne connais pas) les décryptages d’enregistrements (pas facile ! et excellemment rendus) puis la narration au plus près de la langue parlée mais riche, colorée, vacharde, lyrique (parfois je sentais comme du Céline et son Bardamu mais aussi un Buster Keaton, mélancolique et naïf). Vous êtes un caméléon, un homme orchestre, un ventriloque ! et au fil des pages vous tressez ces vies. Je pense à Mulholland Drive de David Lynch, presque un polar un peu onirique et glaçant et tendre. Un rêve qui double une bien triste réalité et une espérance inouïe avec cet enfant-adulte qui raconte l’histoire de ceux qui n’ont jamais pu connaître ce statut de parents. Je n’ai pas tout élucidé encore. Rentrer dans votre univers n’est pas simple car vos personnages comme les escargots sont tiraillés entre des désirs contraires ou leur destin les coince dans ce globe d’envie qu’ils ne peuvent atteindre ! Cela ressemble parfois à un cauchemar, à la poisse, au destin. Ce livre m’hypnotise. Je me laisse guider sans trop me poser de questions.
J’aime ce que vous écrivez de l’écriture.
J’aime cette enfance en vous perceptible par cet « ange blanc ».
Voilà.
Encore merci et pour ce livre et pour m’avoir accueillie avec mes mots à la va-com’-j’te-pousse…
amicalement,
Christiane »

Je suis particulièrement heureux d’accueillir Christiane jeudi parmi nous, c’est un grand cadeau qu’elle me fait là.

J’en profite pour remercier ici tous ceux qui m’ont soutenu depuis le début dans cette difficile entreprise qui est d’essayer de faire exister un premier livre. Ceux aussi qui l’ont aimé, bien sûr,  me l’ont dit avec des mots formidables et qui, pour certains qui le peuvent, me font la gentillesse de venir jeudi. MERCI.

Quant à ceux qui ne l’ont pas aimé, ou s’en sont détourné, merci aussi, ça compte, je tâcherai d’être moins mauvais la prochaine fois.

Contractions (HYROK, J—1)

6 octobre 2009

naissance d'un poulet

En général, les contractions c’est juste avant la naissance. Eh bien là, messieurs et dames, c’est après. Juste après. Des espèces de crampes, des sueurs, des vertiges de derrière les fagots. Mon livre – qui « existe » depuis dix jours – sort demain, je veux dire : dans les librairies, les églises, les aéroports, sur Mars, Pluton, et j’ai le trac, c’est terrible. Incontrôlable. Complètement con hein, la trouille. Comme une nana, une souris apeurée. (Et encore, c’est un cliché, y a des nanas qu’ont jamais le trac, qui s’en foutent absolument, qui foncent, les seins à l’air et puis c’est tout. Niak.) Je ne devrais pas vous le dire, ne pas vous dire que je fais des cauchemars terribles en ce moment, que je rêve que ma mère me poursuit avec une fourche parce que je n’ai vendu que soixante-quatre livres en un an, que je suis un bon à rien, un fichu scribouilleur de billevesées. Devrais pas vous le dire, non, bien sûr, je devrais plutôt vous faire le mec qui assure, le grand poilu qu’en a vu d’autres, bah un livre mais c’est rien mon roudoudou, une bille, rien du tout. Une minuscule toute petite chose dans ce monde si vaste, allez ça va, ferme ta bouche NLR, déconne pas ! Respire, mange une poire, de toute façon tu sais bien que ça sert à rien les livres, l’art – pardon : L’Art –, tout ça. Que ça change rien. Dans le fond. Que ça va pas ralentir le réchauffement de la planète, que ça va pas stopper ni le cancer, ni les guerres ni la famine, ni les triple-cheese, ni la Star Ac’, ni quoi que ce soit. Que c’est de la merde. Des tonnes de jolies merdes invraisemblables, inutiles et interchangeables, plein les radios, les plateaux, les librairies et les rires d’abrutis.

Y croire malgré tout.

Donc je suis allé me balader, ce matin, vérifier que tout est bien en place. Que la température et l’hygrométrie sont optimales chez les libraires de toute la Francophonie. J’ai fait un grand tour. C’est impeccable. Les cartons sont là, prêts à débouler en hautes piles sur les tables. Prêts à pousser les Beigbeder, Levy (Justine, cette fois) et autres Jardin dans le ravin. Pardon de vous déranger petits petits, allez allez, HYROK arrive. Ah ben oui que voulez vous. Vous croyiez quoi. La récréation est finie les enfants, on rentre. Place au Maître du Suspense.
J’ai même eu l’occasion de rendre visite à un libraire – la Librairie Française de Zvovsk – où seul HYROK sera vendu dès demain. C’est impressionnant. Des murs de mon livre, dis ! Des pans entiers, bien épais double couche, du sol au plafond, on ne sait à peine où mettre les pieds dans ce labyrinthe ! Mon livre est arrivé par camions. J’espère que ça va se vendre tous ces bouquins nom de Dieu ; le libraire est confiant. Et puis c’est un ami. En sortant j’ai trébuché sur le dernier Nothomb, qui traînait par terre, j’ai donné un coup de pied dedans, il a fini sous un meuble. Je l’ai dit et je le redis : en certaine contrée, où j’ai mes habitudes, je ne tolérerai aucune concurrence. En cette rentrée littéraire, aucune, que ce soit clair. Heureusement mon attachée de presse a été d’une redoutable efficacité. Quatre mois qu’elle bosse là-dessus, elle n’en dort plus la nuit, elle a usé trois portables rien que pour moi. On a toutes les télés, toutes les radios, les groupes de presse importants et même quelques cibistes afghans. Je l’ai eue au téléphone ce matin, mon attachée, elle était nonobstant toute désolée : Radio Alaska ne pourra faire qu’une chronique de cinq minutes sur HYROK. C’est vrai c’est embêtant ça, mais bon. Cinq minutes c’est mieux que rien.

Voilà, je vous laisse les amis, Léo m’attend dans son Falcon, on va fêter ça à Ipanema, dignement, avec une poignée de brunes sans filtre.

‘sta luego.

PS : Si, dans les jours qui viennent, vous franchissez la porte d’une librairie et que vous ne butez pas contre une pile de HYROK dès l’entrée, c’est pas normal : avec une mise en place à 300 000 rien qu’en région parisienne, vous avez le droit de vous plaindre auprès du maître des lieux, qui réparera vite ce malheureux contretemps.

Rétro-résurrection (HYROK, J—10)

27 septembre 2009

manuscrits

Nous avons échappé à la catastrophe, mes frères : j’ai trouvé un éditeur pour HYROK. C’est, selon toute vraisemblance, officiel depuis quelques jours, je peux le crier. On m’a signé voilà une semaine. Pour ceux qui ne savent pas, cet éditeur, signataire du contrat, ce « on », c’est Léo Scheer, Paris, cinquième étage porte droite ; le bouquin, 516 pages serrées (Garamond corps 10,5), sort le mercredi 7 octobre 2009 à 9h30 dans la collection M@nuscrits, wagon n°7 voie B, toutes les bonnes librairies – et même quelques mauvaises, sans doute. Les dernières corrections sont en cours de français. Les toutes toutes dernières avant que ça gèle.

Tu parles d’une correction, mon brugnon.

Pas été facile. Quelle tannée ce truc-là, de se faire publier. De dire voilà les gars ça y’est, haha, la petite barrière est franchie, hop. Je peux le dire : ça a mis quelques années. Trois. On a vu pire mais bon.

La petite histoire à gratter ? La traditionnelle petite histoire. Bien. D’accord. Pour les archives, les entrailles du web, ok. Je la raconte, surtout, parce qu’on est quand même passé pas loin du désastre ; j’aime autant vous dire. De la mort. (Dans d’atroces souffrances évidemment, voyons.)

Voilà l’histoire, donc. En treize points. Tant qu’à faire, autant être superstitieux.

1- Novembre 2006. Je mets un point final à la version 2 du manuscrit (tapuscrit, en vérité, mais ce mot est tellement laid, tellement toc-broc, que je garde manuscrit). 549 pages A4. J’y travaille depuis deux ans. J’y pense depuis cinq au moins. M’envole avec M., ma dulcidouce, début décembre, en Pologne, Cracovie, quelques jours. C’est l’hiver, juste avant Noël, tout brille. Envie de lui faire lire. Cadeau. Voilà, lis, ma chérie. Lis, je viens de finir. (En fait ça commence. Tout commence.)

Elle aime. Normal. Elle m’aime. Elle pleure à la fin. Flocons qui fondent sur son visage chaud et beau. Je me souviens très bien. Et j’aime les filles qui pleurent à la fin. Craco-vie la sublime. Gravée dans mon coeur.

2- Mars 2007. Après les primevères. J’ai fait lire à quelques autres. Le fameux petit cercle. La version 3. Puis 4. On a aimé. On n’a pas aimé. On s’est vexé. On s’est quitté. Rancoeurs et jalousies. Normal. C’est qu’il y a des choses dans ce livre. Dans ce livre qui fait désormais 557 pages. 8 ont germé en trois mois. Le printemps s’annonce magnifique. Mais brutal.

3- Avril. Le 6 avril. Grand Jour. Je prépare l’envoi « par la poste » de quatorze premiers manuscrits « avec mes coordonnées ». Comme il se doit. Et comme je ne « connais personne ». Version 5 ; qui fait maintenant 510 pages environ – un petit amaigrissement que je vois salutaire (j’ai finalement viré des pages jugées trop « techniques »). Donc : Fayard ; Grasset ; Seuil ; Stock ; Denoël ; Flammarion ; Albin Michel ; Gallimard ; Le Dilettante ; Le Diable ; Léo Scheer (si si) ; Lattès ; Belfond ; Hachette Littératures. A l’attention de l’éditeur, au moins d’un directeur littéraire « choisi ». Coût de l’opération : 457€. (15 manuscrits à dos collé, à 30 euros pièce + 7 euros d’envoi au Diable Vauvert, qui est loin de Paris, et à qui je ne suis pas allé déposer l’enveloppe craft moi-même – qui suis postier, parfois, mais pas encore pilote de Cessna.)
Le tout, accompagné chaque fois d’une courte « lettre d’accompagnement », la même ; elle est très simple, je vous la livre entière :

(…)

—  … autrement, quel livre auriez-vous aimé avoir publié ces années-là ?

—  HYROK, sans hésitation. Mais il nous a échappé… Il me semble bien l’avoir vu passer pourtant…

—  Ça arrive parfois oui… À part ça ? Pas d’autres petits regrets ?

—  Je ne vois pas non… Hammerstein peut-être ; Calache aussi… Les  francs-tireurs qui sont venus ensuite quoi… Des gens devenus nécessaires, par ces sombres temps… On en a quand même sorti quelques-uns heureusement !…

—  Léo Scheer un très grand merci !…  Nous allons devoir hélas rendre l’antenne…

(« Viens dans ma fiction » ; © France Culture, 2027)

Les autres, idem, même lettre : Bernard Comment un très grand merci, Marion Mazauric un très grand merci, Jean-Marc Roberts un très grand merci, etc. 14 fois.

4- Avril. Le 7, lendemain de mon dépôt, Bernard Comment, le directeur de la collection Fictions&Cie au Seuil (de l’étouffement) me téléphone en fin d’après-midi. « Oui, bonjour Monsieur Lo Russo (…) excellent courrier (…) lire au plus vite votre manuscrit (…) à très très bientôt… » Putain. Déjà. Ça mord sérieux cette lettre haha ! C’est vraiment facile de les avoir en fait ! Génial, génial…  Ah si Wrath savait ça, qu’il suffit juste d’une bonne lettre d’accompagnement…

5- Mai 2007. Aucune nouvelle de Bernard Comment. Il doit lire lentement, c’est certain ; savourer ; et se garder les meilleurs pour la fin ; pour le dessert. Patience dans l’azur.
Les autres ? Rien, trois retours avec « lettre standard de refus » (je vous en fait grâce). Bon bon bon. On va passer un bel été je sens. (En fait, Bernard Comment me répondra par une lettre manuscrite presque illisible, début juin, dans laquelle « après lecture », il « renonce à publier HYROK », malgré « un matériau formidable, qui ne manque certes pas de qualités ni d’ambition ». Les vraies raisons du refus, qu’il éludera en m’envoyant « exceptionnellement » une note de trois pages d’un de ses lecteurs vaguement courroucé par ma prose, me resteront à jamais confuses, pas nettes. Je lui récrirai une longue lettre, demandant quelque explication, mais qui restera lettre morte. Bernard Parce Que.)

6- Ete 2007. Avec les premiers coups dans l’eau, les premiers renvois de manuscrits – « récupérations » à pied plus précisément –, j’aborde, un peu déçu, la liste des « moyens et petits éditeurs », à qui je livre les manuscrits retournés (m’efforçant de restaurer ceux qui me sont rendus maculés, d’effacer les taches de café, ou de merde (de pigeon ?), avec du papier de verre 000 – les saligauds). Entre deux rayons de soleil sur mon balcon, je tombe un peu par hasard sur le blog des éditions Léo Scheer, tiens il a un blog lui… (à vocation longtemps « interne », mais qui dépasse quand même de beaucoup dans la blogosphère « externe », eh oui, sans quoi je ne serais pas tombé dessus.) Léo Scheer qui visiblement n’a pas encore lu le manuscrit que je lui ai adressé personnellement. Je prends un pseudo, tiré de mon roman : Strangedays ; et commence à arpenter les murs gris de ce blog. Ça a l’air de parler bouquins, édition… Sait-on jamais. J’en profite pour ouvrir la brosse Gherta, histoire de, ça donne une contenance, un point de chute dans l’océan.

7- Automne-hiver 2007-2008. On est à vingt-trois éditeurs. Merde. J’ai quand même fait réimprimer 6 manuscrits d’une nouvelle version qui s’appellera « HYROK, ou la vérité sur la vie de Louison Rascoli ». Premiers retours de « lettres circonstanciées ». Qui me serviront d’une part à modifier mon texte (très légèrement, car les avis sont souvent contradictoires), et surtout à composer une nouvelle lettre d’accompagnement, pour mes envois de printemps, où je ferai, cette fois, le coup de la « revue de presse » (authentique, vérifiable, et bien évidemment élaguée des « points de réserve »).

8- Novembre 2007. Stand-by. Mon manuscrit est « en balance » chez Denoël, mais ça dure, ça dure, c’est terrifiant. C’est à se demander ce qu’ils veulent. Comment ils travaillent. (Je passerai tout l’hiver à attendre. Attendre qu’ils aient fini de se gratter.)  Pendant ce temps, »Strangedays » rencontre Léo Scheer pour la première fois à la galerie éponyme. Prix Sade 2007 (Salopes, de Denic Cooper,chez P.O.L). Ah c’est vous Strangedays. Oui c’est moi. Bonjour bonjour. Contact sympathique-tac. Je ne lui parle évidemment pas de HYROK (qu’il n’a sans doute pas vu passer), mais plutôt d’un autre projet, tout à fait hors monde de l’édition. Petite diversion galactique, sans suite.

9- Décembre. Léo Scheer sort de son P4 un concept de collection en ligne intitulée M@nuscrits, en carbure de titane. Suffit juste d’uploader des m@nuscrits pour se faire lire par la « communauté » (alors naissante). Et de pas oublier le « @ » désormais. Important le « @ ». Bon. Verra bien. Prudence est mère de sûreté. Ne pas se précipiter. Attendre encore. Hiver figé. Noël. Morne et froid. Saumon celte, huîtres et déception. Bilan de l’an. C’est vraiment dur d’être édité. C’est impossible. Si tu connais pas. Un gros machin pareil surtout, avec des poils. Impossible. Refusé refusé refusé. Ça y’était presque, pourtant. Merde de merde. Reste Denoël.  C’est que j’y tiens à ce bouquin, et sacrément. Enfin, ce pas-encore-bouquin. Qui à la fin de cette année m’a coûté pas loin de six cents euros ! Ça va vite les « manuscrits papier » mon enfant. Quand je pense à ce que gagne un « jeune auteur » pour son premier livre en général… Faut avoir envie !… Bref. La question n’est pas là.

10- Printemps 2008. Bon début d’année, autres projets prometteurs. Petit éclaircissement malgré un « non » chez Denoël du bout des doigts. Je fais le pitre sur le blog de Léo Scheer. Je bataille avec les Stalker, Müller, et autre Marco. On affûte les couteaux, croise les fers, parfois furieusement, pendant que Barberine prépare tranquillos sa sortie dans M@nuscrits en première mondiale. On se demande, on spécule, on se gratouille, on jase, on fait mine. C’est nouveau. Je me surprends à me dire et si. Et si Léo Scheer. Ce qui me refroidit un peu, c’est que je reçois à ce moment-là une lettre de refus-type des éditions… Léo Scheer ! Moi qui pensais – qui espérais – que depuis le temps ils avaient paumé mon manuscrit ! (sans @). Tu parles. Retour, à la queue leuleu, avec les autres, et sans un mot. Ça va pas être simple du coup.
En attendant, comme faut pas mollir, je prépare la suite, satanés nouveaux envois : sept HYROK version 8 toute fraîche, que j’enveloppe dans du papier noir avant dépôt. Noir comme la guerre. Plon ; Cherche-Midi ; Balland ; Le Passage ; Verticales ; Calmann ; Anne Carrière (bon là ce serait erratique, c’est vrai). On dirait des munitions, ces paquets ; des bombes que je vais aller lâcher à Saint Germain. Là ça va péter c’est sûr. D’autant que cette fois je joins la lettre « revue de presse », fruit de mes envois précédents, le sésame assuré, le pied de biche imparable. Pensais-je.

« Le récit de la destinée tragique de ce photographe possède un véritable souffle (…) Un réel talent d’écriture dont l’harmonie principale réside en un subtil mélange de force et de fluidité. » (P-G de Roux, Dir. litt, Le Rocher)

« Il y a là un matériau formidable, qui ne manque certes pas de qualités ni d’ambition… » (Bernard Comment, Dir. litt, Seuil)

« Ecriture fluide et inventive, au service d’un vrai sujet… »  (Claire Delannoy , éditrice, Albin Michel)

« On peut se prendre au jeu et se dire que le texte aurait une valeur sociologique et anthropologique pour les générations futures (…) au fond, le dispositif narratif est assez malin. Et puis le dénouement est une réussite. » (Comité de lecture ; Seuil)

« Originalité des jeux formels (enregistrements, blog, sms…), mais des passages un peu graveleux… » (Comité de lecture, Flammarion)

« Il y a plein de choses bien » (Guillaume Allary – par e-mail ; Hachette littérature)

« C’est très intéressant… (…) A mon avis, il ne faut surtout pas enlever les passages un peu limites… ». (Audrey Diwan – au téléphone ; conseillère éditoriale, Denoël)

Pas mal hein ? Un éditeur qui reçoit ça avec le manuscrit, merde, il s’intéresse, non ? Il jette un coup d’oeil. Eh ben non. Rien. Rien de positif se passe. Juste Verticales et Plon (une catastrophe, Plon, hallucinante, que j’ai déjà relatée ici.) Pour Verticales, on m’adresse une réponse en juillet, où il est dit dommage que le style de la première partie ne se poursuive pas dans la suite du roman ; que ça « tombe dans l’oralité ». Z’ont rien compris, eux, rien. Pas bien lu. Pas lu, plutôt. Pas le temps. Faut les comprendre. Merci quand même Verticales pour vos mots horizontaux. Les autres, rien, on est en juillet, pas de nouvelles. Et là on est à pas loin de huit cents euros ! pas loin de trente éditeurs contactés ! Ça commence à faire. Energie, argent, mauvais sang. Quelle merde. Envie de poser un pain de plastic dans ma boîte aux lettres. Qu’il n’y ait plus de boîte aux lettres. Plus de refus. Houellebecq était dans ces eaux-là pour son premier, avant Nadeau. Trente éditeurs. Ça console, mais bon.

Bientôt deux ans que je cherche un éditeur. Un mec qui comprenne.

Léo Scheer c’est cuit, ok.  Mais imaginons : si, soudain, après la « rétro-publication » (son dada de rendre concrets certains textes venus du net – six à ce jour),  il accrochait au concept de rétro… résurrection ?! : le manuscrit noyé, trucidé par la voie dite « normale », mais sauvé des eaux par M@nuscrits ! Ça serait-t-y pas une belle histoire, hein Balthazar ?
Reste qu’à essayer, j’ai plus rien à perdre.

11- Eté 2008. J’envoie une nouvelle, une historiette un peu marrante, en format pdf dans M@nuscrits. En mon vrai nom. Pour tester le truc. Tâter le terrain. L’Ivre de Zob. Et ça se passe bien. J’ai rapidement des commentaires positifs, d’internautes de passage, de blogeurs, d’habitués, d’autres « m@nuscrivants ». Je me dis tiens, il y a peut-être quelque chose par-là. Une petite fissure où je pourrais m’enfiler. En plus, ce comité de lecture est autrement plus disponible et accessible que les « lecteurs des maisons d’édition », cette trop sombre brigade.

La suite est connue de certains. Rapidement : Léo Scheer, en vacances en Corse « mais avec une connexion » me propose de lui envoyer une version pdf de HYROK (version 9), dont je lui ai fait lire le prologue. Depuis le temps, grâce au blog, à mes interventions fréquentes, il me connaît un peu. Connaît aussi mes déboires avec ce sacré gros texte, ce rorqual malheureux. Il décide alors, depuis sa crique bleue, de le mettre en ligne en entier, après l’avoir copieusement tronçonné en dix tranches. (Ce qui m’a fait un choc terrible, quand j’ai vu ça sans avertissement.) Mais je lui fais confiance. Dés septembre, débutent les lectures de commentateurs courageux – près de cinq cents pages à lire en ligne, faut s’y coller. Dahlia, blogueuse influente,  étonnante d’assiduité, fera le premier pas décisif. Trouve le livre « dément ». Ouvrira la porte à d’autres, avec beaucoup de bienveillance. HYROK, tranquillement, s’enfonce dans l’automne, puis dans l’hiver, recueille pas mal de commentaires, d’avis favorables de lecteurs divers. J’en suis heureux mais abasourdi, quoique je sache, au fond de moi, que c’est un bon texte.

12 – Printemps 2009. Sélectionné dans la Revue Littéraire N°38 des ELS pour un extrait (le prologue), j’apprends par Florent Georgesco, éditeur maison, que HYROK est un roman « à paraître ». Quand ? peu importe. On verra. Je suis fou de joie. A paraître ! Miraculé.
Un peu plus tard, une date tombe. Ressuscité.
Mi-juin, j’envoie à Florent une version 10, la toute dernière de mon crû, pour corrections, dans une vraie allégresse.

13 – Fin août. Retard monstre. No news. Mais j’attends en sifflotant. Pas encore signé. Parfois j’imagine le pire. Non, ils n’en seraient pas capables. Quand même pas. Non, je déconne. Tout va bien. Faut juste attendre encore. Profiter pour changer un mot çà et là. Toucher une phrase. Passe-moi la lime, Brigitte.
Florent est sur trois feux simultanés. Il n’aura pas le temps de s’asseoir à côté de moi. Navré – il a aimé et défendu HYROK –, il passe la main. Ah zut.
C’est finalement l’excellente Julia Curiel, « assistante » éditoriale qui s’y collera – éditrice, allez : en fait, tout le monde fait tout, là-bas, ou presque.
Le temps presse. Heureusement, peu de corrections. Les règles typos, quelques virgules, un alinéa à faire, une phrase un peu bancale à régler. Du beurre, mais faut « scanner » plus de 500 pages, l’œil bien ouvert pour traquer les coquilles, faire la maquette, la quatrième de couv’, ça prend un temps considérable. Dizaine de jours de travail.

Là, ça sort tout chaud de l’imprimerie. Séquence émotion.

Le bébé fait un peu moins d’un kilo. C’est pas très gros pour un bébé, mais je peux vous dire qu’il est beau. Bientôt dans vos bras, si vous le voulez bien.

Semaine prochaine, je vois Anne Procureur, attachée de presse fort sympathique-tac. Tic-tac…

L’ère du masque

26 juillet 2009

masques blog

Cher Monsieur,

J’ai bien reçu votre courrier du 14 mai dernier qui faisait suite à notre entretien, vous remercie de votre intérêt et de votre confiance.

Débordés comme rarement, c’est avec vigueur et bien navré que je tiens tout d’abord à m’excuser pour cette réponse un peu tardive. Ce qui m’a permis en revanche me pencher personnellement sur les éléments que vous surlignez dans votre missive, questions qui tout comme vous continuent de nous inquiéter aujourd’hui, je puis vous l’affirmer sans détour.

Peut-être les lignes ci-jointes en copie (extrait libre du dossier), matrice mise en forme à l’époque par nos services pour la procédure de contumace, vous aideront-elles dans vos investigations. Que les quelques tournures littéraires et autre cosmétique que vous y trouverez, – ce ton qui peut aider la défense dans sa préparation –, ne vous empêche pas, le cas échéant, de voir ce que vous recherchez pour votre émission – fameuse, et toujours intéressante.

(…)

Me Gaspard de Hauteville, Avocat à la Cour.

*

(…)

Ce 12 septembre 1989, – autant dire il y a un siècle –, quand Pierre Bonnefoy tape pour la première fois « Bo JH TTBM » sur le clavier de son minitel, il entre sans le savoir dans un univers qui finira par l’empoisonner. L’empoisonner et, ce qui n’est pas moins grave, l’emprisonner tout à fait.

Pierre Bonnefoy s’ennuie dans la vie. Il a un travail, marionnettiste, une femme, quelques amis, même un projet d’enfant, mais il s’ennuie ferme. D’autant qu’il présente aux yeux d’autrui le profil type de « l’homme moyen » tel que certains le conçoivent encore, avec une once de mépris bourgeois. L’homme incolore, avec son court mètre soixante-douze, son visage mou de poupon craintif, et, pour entrer comme il faut dans le tableau, son début d’alopécie et sa propension à la transpiration excessive. Or s’il est une chose que Pierre Bonnefoy redoute avant tout, c’est, paradoxalement, la mollesse palote de l’existence. Le train-train quotidien, sans aspérité aucune, sans chemin qui s’enfonce, sans mystère qui happe, sans excitation particulière. Sa jeunesse festive et protégée à Neuilly ne l’a pas habitué, encore moins préparé, à la grisaille commune des jours. On arguerait pourtant qu’un projet d’enfant est quelque chose de lumineux, qui risque de déboucher sur des joies longues ; qu’on va oublier son petit nombril d’intermittent du spectacle un temps, mais non : Pierre Bonnefoy n’en a cure ; il ne peut que se résoudre à admettre qu’il s’ennuie trop souvent ; c’est comme ça, c’est son sentiment. Ce qui le chagrine, surtout, faut-il le redire, c’est son aspect physique ; on le regarde fort peu : il eut préféré de loin être plus grand, plus beau, globalement mieux bâti, plus viril aussi, plus résistant ; mais la nature, sans avoir été cruelle, ne l’a doté que moyennement des atours du corps ; le minimum vital en somme ; charpente, cœur, poumons, et sang, pour faire bref. Ce qui, nous allons le voir, est un peu juste, pour les ambitions démesurément sensuelles de Pierre Bonnefoy – que ses marionnettes ne peuvent absorber.

« Bo JH TTBM », donc. Le pseudo brille de son éclat le plus vif sur l’écran de pixels ; intrigue, en ce tout début d’époque des « réseaux sociaux ».  Et puis ça n’est pas rien « TTBM », sigle emprunté aux codes gays naissants ; « très très bien membré », ça attise sacrément ; le truc hors norme, la puissance vitale qui fait tant défaut à Pierre Bonnefoy. Lui soudain en Apollon-étalon ! pectoraux, abdominaux, barre à mine à mi-hauteur. Magnifique avatar ! Dieu grec, mesdames et messieurs les jurés ! Au travers duquel il conversera longuement, fièrement, avec « Corinne mariée », « Julia 95C », « Couple pour trio », voire même « Bruno bonne suceuse », sources inépuisables d’excitation, de dialogues salaces et prometteurs qui parfois l’emmèneront jusqu à tard dans la nuit, sexe en main, en transe, alors que sa femme Sophie dort. Ou qu’elle ne dort pas.

Dans la vie tristement pâle de Pierre Bonnefoy, cette découverte qu’on peut s’inventer vite fait une identité en kit – fut-elle fallacieuse – va s’avérer d’abord providentielle, quoique ce jeu de rôles, comme on pourrait le définir sans pousser trop l’analyse, n’occasionnera aucune rencontre véritable. (Plus besoin de rencontrer d’ailleurs : le tchat, comme chacun sait, permet d’obtenir une distance si proche – curieux oxymore -, si tactile, qu’il est devenu tout à fait décevant et superflu de rencontrer qui que ce soit ; d’autant plus quand, comme dans le cas de Pierre Bonnefoy, il y aurait clairement « tromperie sur la marchandise ».) Providentielle découverte, disais-je, car cette forme de schizophrénie virtuelle et délibérée, contrôlée au début, va se trouver comme porteuse d’une vie augmentée, annonciatrice d’un espace de plus à parcourir (assis, devant la peau si douce de l’écran), d’un champ sensoriel nouveau à investir ; il serait trivial et taquin d’affirmer qu’elle invite à une Second Life (ici, essentiellement sexuelle). En tout cas à une other life. Ce qui ne connaît aucun précédent dans l’histoire des technologies de communication.

Par parenthèse, le cas Bonnefoy n’est pas sur ce plan un cas isolé, loin s’en faut. Des hordes de mâles assoiffés, qui s’ennuient tout autant, l’enquête l’a montré,  rejoints bientôt par des grappes de femelles tout aussi seules, vont se retrouver, régulièrement, sur des « sites de rencontres ». (Parfois, d’ailleurs, une rencontre a lieu. Une vraie. Avec, la plupart du temps, étreinte mécanique, expédiée, désillusion à la clé, et retour à la case solitude pour refaire un tour. Mille tours. Myriades de solitudes tout agitées de mouvement brownien, erotico-erratique, c’est très amusant à observer. Moins à vivre, forcément, à la longue.) De nos jours, ces sites se sont perfectionnés, chacun bénéficie d’une « fiche produit » personnelle permettant l’évaluation rapide et réciproque de la marchandise. Il fut un temps, notons-le au passage avant de clore la parenthèse, où le chaland espérait, en s’inscrivant sur ces sites, faire une « vraie rencontre », sérieuse, durable ; surtout sur ceux où le motif de consommation sexuelle était plus sournoisement éludé au niveau fonctionnel. Mais ne nous leurrons pas mesdames et messieurs : dans ce monde du jetable-roi, chacun cherche son chat d’un soir, comme dirait l’autre, comme-ci ou comme ça. Puisqu’on s’ennuie. Puisqu’on doit consommer jusqu’à la mort, abrutis que nous sommes.

(…)

Voilà notre Pierre Bonnefoy rendu en juillet 2006, plus de quinze ans d’expériences virtuelles derrière lui. Il est divorcé, sans enfant, au chômage, fiché pour « détention et diffusion d’images numériques à caractère pédophile », fatigué chronique, sujet à de fréquents maux de tête, accès de torpeur morbide et autres vertiges difficilement supportables. Son généraliste (Dr. Rubinstein) y voit surtout une dépression bien installée, consécutive à une monomanie désocialisante, de type addictif, doublée d’un manque total d’activité physique. Ce que le praticien ne voit pas, en revanche, qui est fondamental et que révèlera plus tard l’expertise psychiatrique, c’est qu’il n’y a plus de Pierre Bonnefoy : Pierre Bonnefoy a quasiment disparu. Il y a bien son patronyme sur sa carte de sécu, sur tous ses papiers, sur sa boîte aux lettres remplie des courriers qu’il reçoit à son nom, il y a bien çà et là de réelles traces d’identité, mais lui, Pierre Bonnefoy, le vrai, l’habile marionnettiste, le mari timide et effacé, n’existe plus. Il s’est dissout, liquéfié ; ou plus exactement il a éclaté en monades identitaires multiples, cent fois renouvelées. Pierre Bonnefoy, en homme intelligent et créatif, a été non seulement un jeune homme fortement doté, le « bo jeune homme » des débuts, mais aussi, une « fée des enfants », un « fan de Barbapapa », un « prof de lettres cokin », une « salope à blacks » ; il a été Bobby la gaule, Cul d’or, Lili Pute, Heavy Cock, Hot Psy, Tarzette, China girl, Blanche fesse, Urubu, Penetrator, etc. ; il a rempli des dizaines de fausses fiches, agrémenté ses « pages perso » de photos volées sur le web – portraits, nus –, de renseignements précis et invérifiables sur « lui » (mais lequel ?); il a parcouru des forums en anonyme, des blogs, affublé de pseudos étranges, parfois drôles, ou consternants, ou effarants. Il est resté des heures, des milliers d’heures, hébété, drogué, loin de Pierre Bonnefoy du vrai monde, loin de la vraie vie, s’inventant des destinées, créant des marionnettes inédites, assis devant sa fenêtre magique avec ses masques d’halluciné, aspiré par les courants forts de l’océan bleu, son seul et unique horizon.

Dans ce qu’on entend d’habitude par « monde réel », analogique, Pierre Bonnefoy a fini par totalement inexister. Avant l’incident il ne mangeait plus, ou si peu, si mal, son bureau où il s’est longtemps calfeutré était devenu un indescriptible foutoir, un cloaque aux relents aigres. Sans travail, sans confident véritable, seul dans sa citadelle, il disait pourtant vivre « intensément », échanger avec ses « nombreux amis » MySpace, quand sur ordre de police on est venu le chercher pour l’interner en urgence. Pour « l’écarter du monstre et le mettre à l’abri », rectifie Madame sa mère, éplorée (Lucette B., née Daumier, troisième témoin).

Voici venue l’ère du masque, mesdames et messieurs les jurés, sinistre et redoutable ; cet avènement que permet Internet avec une facilité et une efficacité inégalables, et qui, soyons clairs, ne fait que commencer.

Dépassé par la Machine, avec comme seule boussole sa passion, l’Homme est faible s’il est livré à lui-même. Aussi j’en appellerai à votre clémence, à votre intelligence sensible surtout. Comment ne pas avoir une pensée émue pour Pierre Bonnefoy, ce pauvre homme qui, m’a-t-on signalé lors de ma dernière visite à Sainte-Anne, souffre maintenant d’effrayants délires hallucinatoires. Le service où il se fait soigner reçoit de plus en plus de cas semblablement tourmentés. De plus en plus jeunes. Des « gamers », des « fous de la toile », comme on les appelle. Indépendamment du passage à l’acte qui nous occupe avec Bonnefoy et pour lequel les dernières expertises montrent bien des lacunes, je laisse à votre sagacité le soin de juger combien tout ceci est préoccupant pour la Santé Publique.

(…)

Note NLR : si un brin d’éclairage sur la dimension psychopathologique de cette affaire était jugé nécessaire, le lecteur intéressé pourra notamment se référer au « syndrome de Lerne », curieuse affection décrite dans quelque sombre pli de HYROK, roman social à paraître le 7 octobre 2009 aux éditions Léo Scheer.


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