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La Méthode Luftenberg

15 mai 2009

balance perso

La Terraillon, ce matin, est cinglante : 102 kg. Françoise Duplon n’y croit pas. Furieuse, elle descend du plateau, fait une courte pause, remonte : 102,5, accuse alors le cadran, intraitable. Bienvenue dans les nombres à trois chiffres ! Non. C’est pas possible. Elle déconne complet cette balance. Quelle saloperie. Quatre kilos en dix jours. C’est pas possible. Bon, c’est vrai on s’est lâchées avec Odette, sacrément, ils cuisinent bien ces saletés de Tunisiens. Mais gras, gras. Et sucré, beaucoup trop. Leur buffet à volonté. Saloperie. A volonté. C’est la dernière fois qu’on part là-bas. La toute dernière. Chier de chier de merde. J’aime pas la salade de toute façon, c’est ça le problème. La verdure a pas de goût. Même avec de la feta j’aime pas ça. Mais quand même. Quatre kilos. C’est dégueulasse. Jamais passer la barre des cent, je m’étais pourtant jurée. Tu parles. Je me déteste. De la tête aux pieds. Regarde-moi cette panse d’hippopotame. C’est affreux. Il va falloir que je « passe à l’action » comme ils disent sur auféminin. Dès midi, c’est régime sec.

Kurt Luftenberg est designer. C’est un phénomène : en treize mois, il a perdu 47 kilos. Objectif « très largement atteint », selon les dires de son nutritionniste, d’autant que depuis cinq ans son poids est « stabilisé ». Inutile de préciser que son séant ne déborde plus des chaises anorexiques qu’il dessine depuis maintenant trois décennies. Dans ses bureaux de Londres, New York, Dubaï et Tokyo, le monte-charge n’est qu’un vieux souvenir :  Kurt Luftenberg goûte désormais au vif plaisir de prendre les escaliers quatre à quatre lors de ses aériennes visites. Léger, « redessiné », libre. Une magnifique victoire, applaudie par tous.
Kurt Luftenberg, Comte de Weltz, arrière-petit-fils du Roi Petzi de Walkyrie, est un homme de poigne, d’aucuns disent de rudesse. Ce qui n’ôte rien à la sûreté de son goût, rien non plus à sa germanique noblesse. Son entourage l’admire, le vénère même, mais craint fort son courroux. Rien ni personne ne lui résiste. C’est un vainqueur. Aussi décide-t-il, un mémorable lundi de printemps, en séducteur avisé, de mettre un terme à « l’encombrement pondéral » qui l’essouffle trop vite en période de rut — il pèse alors plus du double quintal et ça le gêne. Nous sommes en 2003. Il réunit ses collaborateurs au QG de Düsseldorf pour un conseil de guerre. Où il sera question, bien entendu, d’image. Il s’agit non pas de faire un régime — surtout pas, quelle disgrâce ! — mais de mettre au point la « Méthode ». Méthode Luftenberg d’ « inhibition fonctionnelle » qui fera le tour du monde, comme chacun sait.

Françoise Duplon, quant à elle, est pour ainsi dire une vétéran des régimes « yoyo ». A quarante-deux ans elle a tout essayé. Tous les régimes. Le régime « hyperprotéiné », par exemple. Viande, poisson, oeuf, du matin au soir. Cyclique, mais on peut inverser : poisson, oeuf, viande. Pas le moindre petit bout de pain. Pas la plus petite croûte du plus arriéré des fonds de boulangerie. Exit les éclairs au café, les pâtes carbo, le truffé au chocolat, la Häagen Dazs caramel. Viande, poisson, oeuf. Un enfer. Ah si quand même, juste un peu de crème pour faire passer. Au bout de trois jours vous commettez un meurtre. Le régime « Hollywood », elle a essayé aussi : oranges, ananas, kiwi, pastèque, bananes (ouf), papaye, etc., 24h / 24. A proximité des toilettes si possible. Intenable sans sphincters musclés. Oublie. Le régime « mayo », tiens. Eh non les filles : mayonnaise interdite ! : que des oeufs ! 10 par jour ma poule ! Artères obstruées en quinze jours. Arrêt cardiaque si poursuite effrénée du supplice. Stoppé au bout d’une semaine épouvantable. Il y a eu l’époque du Weight Watchers, aussi. « Watcher », en anglais, ça veut dire « regardeur ». Regarde comme t’es moche ! Comme t’as pas maigri ! Vilaine ! On est en groupe. La honte si t’as pas perdu au moins cinq cents grammes la semaine. Le régime au fouet psychologique c’est. Terrifiant. Et les participants ont l’oeil, attention ; la langue fourchue lors des tordantes « réunions de contrôle ». Faut aimer. Et Françoise Duplon, qui y a laissé deux mois de salaire, a fini par abandonner. Même si diététiquement c’était « pas si mal ». Bref, elle a repris les six kilos perdus. Et de beaucoup. Ensuite ? Régime « fourchette », régime « couleurs », régime « bulles », régime « flex », régime « cubes »… Tous. Même le Demis Roussos. Et le Montignac. Tout essayé. Rien à faire. Ça yoyote. Moins cinq, plus six. Moins trois, plus quatre. Il y a eu malgré tout un moins treize… plus onze ! mais en général ça finit toujours par grignoter dans le mauvais sens. Saleté de yoyo.

Quel régime pour Françoise Duplon, qui vit avec trois enfants, divorcée d’un maçon, en emploi précaire ? Quel régime, tu veux me dire ?

Kurt Luftenberg a la grâce féline des créateurs à qui tout réussit. Une classe folle, une élégance, qui participent pleinement de sa réputation. Outre ses quatre lieutenants qui l’assistent en permanence, c’est très entouré qu’il a choisi de mener tambour battant son « extraordinaire amaigrissement » : nutritionniste, diététicien, cardiologue, cuisinier étoilé, designer culinaire, psychologue, coach sportif, maître yogi, podologue, astrologue, géologue, sans compter l’incontournable Ruedi Holzer, acheteur « bio » pour le Grand Marché. Une fine équipe de spécialistes en somme. De renommée internationale pour la plupart. Et puis c’est une question de volonté de toute façon. Eh oui, de volonté. Ça tombe pas du ciel : Kurt Luftenberg est précisément un homme de grande volonté. C’est d’ailleurs grâce à lui, grâce à son légendaire jusqu’au-boutisme, que toutes les « bonne librairies » du monde (et même, avouons-le, quelques « grandes surfaces ») proposent depuis quatre ans la « Méthode Luftenberg » dans leur assortiment « minceur ». Succès planétaire — quoique la « méthode » ne soit pas simple à gérer, à moins d’y consacrer tout son temps en courses, préparations fastidieuses, pesages rébarbatifs, mesures et autre  « règle de trois ». Aucune importance : Witold Horstbach, patron de Crispa Presse, ami intime de Kurt, est là pour assurer une diffusion massive de l’ouvrage miracle. Kein problem Herr Luftenberg. Un redoutable génie, ce Kurt. Dans tous les domaines.

C’est dans un long soupir d’espoir que Françoise Duplon glisse « La Méthode Luftenberg » dans son caddie, entre le jambon d’Aoste et le cake aux raisins. La belle couverture chic avec « vu à la télé », ainsi que le commentaire avisé du Dr.Cohen (le Monsieur Plus de la béatitude acalorique), ont eu raison des réticences émises par Odette, son amie de toujours. « Non tu te trompes là, Odette, 47 kilos c’est quand même super. Regarde comme il est beau ce Kurt, avec son costume. Si moi j’en perds la moitié, ça sera déjà pas mal. »

Ainsi vont les bateaux, sur les eaux noires du monde crédule.

Fat light

19 novembre 2008

fatlight

Caisse d’un supermarché, rue des Filles du Calvaire. Un type dans la queue, la trentaine sportive, fashion cute, c’est son tour. Le mec énerve d’emblée : beau, grand et sec, hâlé, (il revient des Bahamas probablement), sourire scotché au visage (il repart la semaine prochaine), un petit mot pour rire, relax, détendu, la caissière qu’en peut plus, qui se trémousse en bipant les courses du mec qui avancent sur le tapis. Faut voir ça : Lait entier, biip, Chivas, biip, six-pack de bière brune, biip, foie gras, biip, avocats, biip, quatre-quarts à la vanille, biip, boîte de truffes au cognac, biip, saucisson de Morteau, biip, 3 kilos de sucre en poudre, biip biip biip, pizza aux merguez, biip, Mamie Nova à la crème double, biip, Panettone, biip, ravioles aux quatre fromages, biip, Pomerol 2005, biip, côte de boeuf, biip, cailles farcies, biip, miel de châtaignier, biip, beurre d’Echiré à la motte, biip, pâté de sanglier, biip, rigatoni carbonara, biip, roulade de porc aux deux poivres, biip, mayonnaise, biip, brioche au beurre, biip, confit de canard, biip… C’est terrifiant cette assurance qu’il a ce mec, pas un gramme de choléstérol sans doute. C’est fou. Ce mec fascine. Un demi-dieu. Il paye, Visa Gold, rassemble ses courses, s’en va dans un gai saut de carpe, en faisant bander ses biceps. Yeah.
Après lui, une jeune femme, forte, triple menton, cent-ving kilos, un mètre soixante, une quasi boule. L’air gentil. Doux derrière ses lunettes. Elle regarde le mec sortir, les yeux exorbités, la lippe humide. C’était bien son genre, ce « bomec » ah là là. Qui l’a même pas regardée. Tant pis, allez, bonjour madame — Bonjour : Thon au naturel, biip, endives braisées, biip, jambon de dinde, biip, aspartame en doseur, biip, mandarines, biip, Silhouette 0% au kiwi, biip, émincé de poulet, biip, « crème » 3%M.G, biip, bouteille de Vittel, biip, six-pack de Tourtel, biip, ananas, biip, médaillons de lotte, biip, concombre, biip, confiture allégée, biip, soupe aux légumes 0%, biip, petit pot de Nutella (oulà vous êtes sûre ?) oui oui, allez, biip, Emmental « light », biip, Bridelice 4%, cabillaud aux brocolis, biip, boîte de salsifis, biip, boîte de tomates pelées, biip, salade composée, biip, chips « light », biip, steaks hachés 2%, biip, biscottes braisées « fitlight », biip… Voilà madame… vous payez comment ? — En carte bleue… Ah excusez-moi, encore ce journal, là : (…) BIEN DANS MA VIE, biip…


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