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« Comme ça, au hasard »

18 avril 2009

visseriebhv

Paris, 26 septembre 1982, 17h02. André Chance est au sous-sol du BHV. Le Bazar de l’Hôtel de Ville. Rayon visserie, il choisit des vis. Il hésite. Zinc ou laiton. J’en sais rien. Non, ce jaune va pas aller : la pendule est en inox et bois ; chrome serait mieux. Ou alors celles-là en acier, à tête en croix ? Trop longues. N’existent pas en 10mm. Même au détail. André Chance tergiverse, plonge ses gros doigts dans les caissettes scintillantes. Il ne sait pas très bien. Tellement de vis. De possibilités. Que choisir ? André Chance n’aime pas se perdre en conjectures. Normalement il fait vite. Il sait rapidement ce qui est adapté. André Chance est un homme qui sait. Or ce qu’il ignore totalement, en ce bel après-midi d’automne, ô combien ironique on va le voir, c’est qu’il va mourir dans dix-sept minutes.

Paris, ce même 26 septembre 1982, 17h07. L’Est-Allemand Jörg Doldinger, dit « Jöd », est affairé sur un toit, rue de Rivoli, pas loin du BHV. Il a mis en place un trépied à 200 mètres environ du « point d’impact ». Un trépied aluminium sur lequel il installe tranquillement une Winchester PW-40 à silencieux.

« Comme ça, au hasard », sont les mots simples qui dictent la conduite de Jörg Doldinger quand vient pour lui le délicat « moment critique de l’expérience » ; ce que ses collègues mathématiciens, peu avares d’euphémismes, appellent quant à eux la « perturbation à créer ».

Au début des années quatre-vingts, Jörg Doldinger est engagé par Hamid Stoll pour procéder aux premières modélisations numériques de « mouvements de foule en phase panique », sur le dossier « contrôle et variabilité » du Commettee for Economic Research basé alors en Forêt Noire. Des modélisations ont été établies pour Berlin, Tokyo, Milan, Los Angeles, New-York, Moscou, Tel-Aviv, Shanghai, Islamabad, Sydney, quelques autres villes test, mais pour Paris, où la foule est réputée « cognitivement glissante », l’expérience est à reconduire. (La première fut un désastre ; une grosse bêtise qui termina en carnage.) On recommande cette fois l’utilisation d’une arme à feu discrète, efficace, de moyenne portée. Prudence, propreté, professionnalisme.

Le soleil tape sur le toit de l’immeuble où « Jöd » achève ses petits préparatifs. La chaleur est intenable, tant est forte la réverbération. Qu’à cela ne tienne : l’été indien, copieux cette année-là, presse les gens dans les rues, des milliers de fourmis excitées, les conditions sont parfaites. Le magma humain, absolument idéal. Calme, les gestes nets, « Jöd » rencontre néanmoins un sérieux problème avec la vis de serrage de la colonne centrale de son trépied. Scheisse Scheisse Scheisse ! Merte et merte ! Petit énervement étouffé, sous le bleu dense du ciel. Bref contretemps, qui ne fait que repousser de quelques secondes la « perturbation à créer ». Rien de grave, on fera autrement.

André Chance a finalement opté pour des « 10/3 » cruciforme et des « 30/6 » en acier zingué. Ça ira impeccable. Satisfait, il quitte le rayon par l’allée des perceuses pour se rendre à la caisse. Bosch, Black&Decker, Hilti, Moss, Hutchinson, Yamaha, tiens ils font des perceuses Yamaha ?… Bösendorfer, Yves Saint Laurent, Burton&Hollen…, je devrais racheter des mèches en carbure YSL, ça perce bien le carbure, le carbure de tungstène… Une perceuse sans fil, ça c’est pas con… Moins puissant peut-être. Moins puissant. (ndlr : précisons tout de même à l’attention des distraits, que depuis 1983, la maison Yves Saint Laurent a abandonné son secteur outillage professionnel pour se concentrer exclusivement sur la confection et la cosmétique. Pour ma part, je ne lui en tiens pas rigueur.)

La Fronto à télécommande est prête, 96 images/seconde. Objectif 19 millimètres orthoscopique. Marqueurs en place. Jöd, sur son toit, épaule, respire calmement. Tant pis pour le trépied. Moteur. Regarder dans le viseur. Ces petits moucherons imparfaits, à la sortie du BHV, qui s’agitent, vont, viennent, se mélangent dans le collimateur… casquettes, lunettes, foulards de soie… bleu, orange, chair, brun, noir… gris du trottoir, poussette, jaune, chair, rouge, toute cette chair molle, rayures qui filent, ces femmes, bulles arc-en-ciel, vives et vivantes… Bloquer la respiration, attendre, transpiration, suée, cibler le centre de la masse informe, tous ces imbéciles indifférenciés, allez, peu importe, ces gros cons bedonnants… bronzés… inutiles… des enfants aussi, pourquoi pas, un enfant, pour une fois, (non, pas homologué…), adulte, ils ont dit « adulte », n’importe lequel, appuyer sur la détente doucement, comme ça, au hasard… comme ça, oui, au hasard… Fermer les yeux, goutte salée… Petit bruit de sarbacane… Theuuh… Petit oiseau de métal brûlant… au milieu de la foule de cette fin d’été… Rien de grave…

André Chance tombe à 17h19, sur le bitume sec au milieu des passants, avec ses vis et dans un hoquet de sang.

Tout a été enregistré (affaissement de l’item, mouvement global après la « singularité », cris). A été estimé « parfait ».

(Dossier N°45A-H1983, RG ; les noms des protagonistes ont été changés. A l’époque, l’affaire fut classée sans suite ; vite étouffée, vite oubliée. Aujourd’hui, avec Internet, ça ne se passerait pas comme ça. Oh non. Pas du tout comme ça.)

Note au lecteur : Quand vous achetez des vis, ou quoi que ce soit d’autre, n’hésitez pas trop longtemps.


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