Le festival de Zvovsk

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Zvovsk est un lieu de pèlerinage, tout au fond de l’Oural, entre Tcheliabinsk et Klabzniev, qui abrite début novembre le très couru – et paradoxalement officieux – « Festival international de la Méchanceté ». Je me baladais il y a peu dans la région, au vrai pour tout autre chose (une recherche éperdue de filles jeunes, sexy et très peu farouches), quand mon attention libidineuse fut en quelque sorte parasitée par un élégant écriteau publicitaire à vocation festive, qui indiquait une direction. J’ai suivi, vaguement intrigué par les trois jolis diablotins peints sur le panneau. Deux heures plus tard, à mon grand étonnement, j’ai pu enfin donner cours à tout ce que je réprime depuis si longtemps – trop longtemps : ce qu’il y a de plus méchant en moi. Eh oui : de plus méchant ! de plus abjecte ! Pas d’inquiétude : j’en ai pris pour mon grade tout autant – réciprocité oblige.
En fait le Zvovsk нехороший Festival consiste en une sorte de foire du Trône, avec stands, guinguettes, animations, etc. Le plus saisissant quand on entre dans l’enceinte grillagée, c’est d’abord tous ces gens qui reniflent, qui étouffent leurs pleurs dans des mouchoirs gris (en vente sur place). Tous ces visages bouffis de vexations, d’ignominies qu’ils ont dû endurer depuis leur arrivée. Il y a des femmes, des hommes bien sûr, mais étrangement, aucun enfant. C’est pour les « grands ». Pour les vieux aussi. Et même les handicapés. On peut rester jusqu’à trois jours si l’on veut. L’entrée est gratuite mais il faut s’inscrire sur le net, un peu comme pour le Futuroscope. (J’ai dû ruser car il n’y avait pas de web-bar dans les environs.) Je ne me souviens pas avoir entendu parler de ce Festival dans les médias habituels mais bon. J’aime la découverte, au gré de mes pérégrinations de par le monde (vaste, oh si vaste ! ). Très rapidement une Italienne en fauteuil m’a demandé si j’en avais pas marre « d’avoir une gueule de vieux bouc », si ça ne m’était pas venu à l’idée de me donner un coup de peigne et de faire un « petit régime ». Quelle conne alors ! de quoi j’me mêle ! Paraplégique de mes deux ! Du coup je ne me suis pas gêné pour lui lancer qu’avant le baisser de rideau (petite cinquantaine botoxée, la dame) elle gagnerait beaucoup à se faire un peu touiller la moulasse. Bref, on se fait vite à l’ambiance délétère. Dire que les gens y vont pour se faire insulter en toute quiétude c’est quand même formidablement navrant ! Je dis « en toute quiétude » car tout est sous haute surveillance. Pas de débordements. Il y a des gardiens partout, garnis de chiens d’arrêt. Les coups (et donc les blessures physiques), ne sont pas tolérés. Interdit de donner des baffes, de griffer, de donner des coups de pieds où je pense. Rien. On contient sa hargne. Ne sont bienvenues que les vilenies orales (ou écrites). Les tracts odieux, les flyers et autres consternants papillons volètent un peu partout, c’est assez gai. Côté animations c’est plutôt stupéfiant pour le profane je dois dire. Il y a le Théâtre Acide, l’Entube à Malices, le Cercle Véritas aussi, où les inscrits se sont préparés, concertés à l’avance, pour balancer à « L’invité » (un notable généralement, ou un « pipole ») les pires vérités – car s’il est une chose qui blesse vraiment son homme c’est ça : la vérité. C’est terrible. L’ambassadeur Paquito Gonzales y Suza y Corriera est parti atrocement humilié, j’avais mal pour lui, jamais vu ça. Quels salauds. Ce qui est quand même bien foutu, c’est qu’à la sortie, tout le monde doit signer un certificat de non-représailles. Au cas que, sait-on jamais. Finalement c’est très bon enfant.
Pour ma part je suis sorti un peu après la tombée de la nuit, vexé comme une sauterelle épattée, j’en avais marre ; mais avec tout ce que je leur ai dit, aussi, le minimum c’était que j’en sorte pas indemne. Je suis très fairplay.

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3 Réponses to “Le festival de Zvovsk”

  1. Marco Says:

    Ah! le charme sauvage de l’Oural!… Mais sans aller si loin… sur presque n’importe quel forum internautique à succès, il doit y avoir moyen de se faire méchamment mal sans dérapage physique, non?
    (sinon, dommage que les enfants n’aient pas accès à ce festival, ce serait très bon pour leur éducation… et puis quoi de plus drôle qu’un enfant qui se fait salement insulter et qui, sanglotant, ne sait pas quoi répondre?)

  2. Daniel Fattore Says:

    Sans blague, ça existe??? C’est du délire, ça dépote! Mais j’imagine que la barrière de la langue doit retenir plus d’un touriste venu de loin (vous me semblez maîtriser le russe, j’en ai quelques bases, mais je peinerais à comprendre les méchancetés qu’on m’adresserait dans ce contexte).

  3. Nicolaï Lo Russo Says:

    Oui c’est effrayant. J’en reviens à l’instant, là, de cette épopée au Pays de la Méchanceté. J’en frissonne encore. Et les télés locales s’y mettent (en russe, en anglais, italien, hongrois, espagnol, etc.). De plus en plus méchantes. Ça créé des torrents de larmes. A la météo ils ont même déclaré une « zone de dépression persistante » sur toute la zone. Tu m’étonnes.

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