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Où l’on se demande comment faire du neuf

2 février 2012

CC N.Lo Russo, 2006

Un article ce matin sur Slate.fr m’a replongé dans des reflexions qui me tenaillaient le cortex voilà cinq ans déjà – et qui me hantent toujours – lors de la rédaction de mon roman, HYROK (sorti en 2009 chez Léo Scheer). L’article en question, que voici, parle de cette difficulté à créer de la nouveauté (là il s’agit du domaine de la musique). De la réelle nouveauté. Il y est question de recycling, de remix, de revisiter le passé, de « re re re », on n’en sort pas… L’auteur de l’article fait référence à un livre, « Retromania » (de Simon Reynolds) à sortir le 9 février prochain, où il est exposé la création musicale, surtout depuis le rock, et ses limites dans une perspective historique. Un « passionnant essai ». Je veux bien le croire ; à suivre donc.

Pour ma part, et en forme d’écho rétroactif si j’ose dire, je me propose de mettre ci-dessous un extrait de HYROK (p.352-357) où le narrateur, Louison Rascoli, artiste maudit, résume et commente le mail que lui a envoyé un certain Lucio Badalamenti, sorte de mystérieux expert, mi scientifique, mi critique d’art… Nous sommes là non pas dans la musique, mais dans le monde de « l’image » et de la photographie. Voici :

*****

« Badalamenti maintenant. Ce cher Badal. Il m’a envoyé un mail pour me dire qu’il avait signé un article dans Mathematics & Life ; m’a même joint un fichier pdf. Très aimable j’ai trouvé. Il a dû estimer que j’étais pas totalement abruti. Bon, j’ai pas tout compris, c’est clair, mais en gros ça parle de cette difficulté forcément mathématique à créer de la vraie nouveauté. Problématique qu’on avait du reste abordée dans le train l’autre jour… Il y a quelques croquis dans son article (quinze pages de chiffres, de textes, d’équations…). C’est très parlant cette évolution de l’art pictural en Occident ; à partir de laquelle on peut établir des similitudes dans pas mal de domaines – la littérature, par exemple, ou la musique. Fortement résumé ça donne ceci (en noir, le champ du possible perceptif ) :

Après les dessins préhistoriques au fond des grottes humides, l’art est grosso modo soumis à deux forces : le Bien et le Mal, cette emprise bipolaire de l’Église et du pouvoir royal qui circonscrit les classiques… Fallait surtout pas que ça déborde… Ensuite… siècle des Lumières… influence des philosophes… réveil de l’Individu (il était temps)… On respire… C’est alors au romantisme, au réalisme, enfin à l’impressionnisme de prendre la relève… Puis hop ! on voit débouler l’art moderne début du XXe, avec des courants de plus en plus nombreux, en « isme » : cubisme, fauvisme, constructivisme, futurisme, surréalisme,expressionnisme, j’en passe et des dizaines… Y avait de quoi faire !

Pour aboutir, à l’aube du IIIe millénaire, au « pluralisme » (!) :

Ce qui est remarquable dans ces trois schémas, outre que le dernier me fait penser à une coupe de béton cellulaire (son fameux saut dans le plein…), c’est que le fond noir a, lui, toujours la même taille ; et l’air s’y raréfie considérablement.

C’est donc dans cet espace de liberté que l’art contemporain – entre autres – s’ébroue aujourd’hui et cherche la nouveauté. Chouette ! Faisons des pâtés ! Encore !

Ensuite Badal évoque une représentation fractale de l’histoire de l’art, avec Benoît Mandelbrot et autres illustres matheux… Les branches de l’art comparées à un chou-fleur coupé en deux verticalement, par exemple ; depuis le tronc chaque branche se sépare, puis se sépare encore, et encore, pour aboutir à ces mini-touffes visuellement indifférenciées, à la périphérie du légume… Chaque touffe est un module du tout, le système est complet et autoreproductif, mais dans un système fini : celui du chou-fleur définitif. On n’en sort pas, le champ est borné, semble ne pas avoir de successeur. En fait, selon lui, il faudrait modifier notre perception, faire évoluer nos valeurs si l’on ne veut pas s’écraser dans le Big Wall, le grand mur. Badal prétend que la notion d’individu a vécu (sur le plan de la création en tout cas) et que les temps futurs ne seront véritablement novateurs qu’à l’aide de la supra-intelligence collective. D’où ses théories sur les réseaux, les fragmentations synergiques, les bases de données, etc. À mon humble avis, ce sera un passage difficile avec tous ces ego ! Dont le mien, je l’avoue derechef. Sans compter qu’il y aurait un nouveau modèle économique à inventer. Son papier se termine avec cette surprenante vue 3D [cf. Image couleur ouvrant ce billet] qui étrangement me fait repenser à la fleur qu’il avait tatouée sur la partie interne de son avant-bras : une sorte de liseron. Surface qui ne cesse de croître et qui représente la totalité de la création artistique, soit « le nombre d’idées réalisées » ; la sensation de changement (axe vertical) étant de plus en plus faible à mesure que le temps passe et que l’on « sort de la fleur » en se rapprochant – sans jamais l’atteindre – du double axe orthonormé de l’espace-temps (plan horizontal du « Big Wall »).

Badal précise qu’il faut évidemment considérer cette surface exponentielle comme non lisse. Elle est parsemée çà et là de rares petits soubresauts, de « micro-révolutions ». De traces d’espoir. Mais dans l’ensemble – et dans une perspective historique – c’est cette forme évasée qui doit hélas être retenue.

Si j’en crois le domaine que je connais le mieux, la photo, cette approche, « plastique » si l’on peut dire, me semble particulièrement pertinente : malgré le nombre colossal de photographies produites (plusieurs dizaines de millions par seconde, depuis le numérique) il n’y a actuellement rien de résolument nouveau, contrairement au début du siècle dernier où le champ du possible était encore très vaste. Le futur d’alors était une réalité, un appel à l’exploration. Qu’on en juge : après les longs temps de pose « à la chambre », on allait bientôt pouvoir figer le mouvement au 1/125e grâce à l’invention du Leica ; photographier le sport par exemple ; partir en avion pour aller faire des reportages animaliers – ou photographier des filles dans les îles ! – ; faire sortir la mode du studio, etc. C’était tout à fait inédit. La photographie changeait de décennie en décennie. On projetait même d’en faire sur la lune ! On embrassait tous les possibles avec une sorte de voracité chaque fois renouvelée. C’était la « grande époque » (qu’a vécue Badal). Et que dire des reporters de guerre ? Capa, Nachtwey, McCullin, tous ces courageux qui partaient au front ! Des images pareilles ! On avait jamais vu ça ! Maintenant les photographes qui couvrent les conflits sont sans doute tout aussi courageux, mais leurs images nous font moins d’effet : au visuel, rien ne ressemble plus à une guerre qu’une autre guerre. Terrible banalisation de l’horreur. Alors on ajoute du texte. Pour faire passer l’info.

Bref, avant ça évoluait constamment les images ! On était étonné quand on ouvrait un magazine, peu importe lequel. Désormais on baille dans les rédactions. Entre deux tsunamis si possible bien meurtriers. Ou les frasques pédophiles d’un people. Le numérique prend le relais, ok, mais qu’est-ce que ça change à part la vitesse de diffusion ? Pas grand-chose : on n’est toujours que sur une image à deux dimensions… C’est juste un petit hoquet. Aujourd’hui, bien sûr, toutes les photographies sont différentes ; mais pas neuves. Elles ne le sont plus. C’est fini. Sémiotiquement on arrive au bout, les carottes sont cuites. Et je crains qu’en effet ce soit irrévocable. Au Mikado, chaque jet est nouveau, unique, mais l’image du résultat sur la table est globalement la même. L’« esthétique nouvelle » se fait rare, dans ces conditions. Comme dit Badal, on ne peut guère que recommencer. Donner l’illusion de la nouveauté. Tel ce shampooing aux oeufs « de poules du Mexique » que j’ai vu l’autre jour.

De la même façon, ces « nouveaux maîtres du thriller », qui chaque été embobinent la vacancière « avec une rare maîtrise ». Ou ces « nouveaux talents de la chanson française », qui ont à peine chanté trois notes qu’ils sont remplacés par les « nouveaux » suivants. Et ça continue. Ça inonde les médias. Leurs jolis visages se confondent. Ça déboule de partout. On suffoque. On plie sous la quantité invraisemblable de nouveautés, de « jeunes espoirs ». Je ne peux qu’être affligé et triste devant cet épineux constat. Et m’interroger. Comment les générations de demain vont-elles se défaire de cette cruelle évidence mathématique ? Vont-elles, pour innover, aller chanter, écrire ou faire des photos dans un autre espace-temps ? Créer un nouveau « champ du possible perceptif » ? Par quelle astuce ? quel miracle génétique ? Que feront les cuisiniers du futur, une fois qu’ils auront « inventé » la « nouvelle world food moléculaire » ? Nous implanter une nouvelle race de papilles gustatives ? Nous faire manger des cailloux ? Tant de questions qui restent pour ma part sans réponse à cet instant.

Ou alors est-ce le mot « nouveau » lui-même qu’il faut interroger, soumettre à la « question » ? Qu’il avoue enfin n’être qu’un vieux filou masqué, un vieux brigand à l’haleine fourbe… Quoi qu’il en soit il m’apparaît clair que la société d’hyperconsommation va devoir très rapidement se poser la question de la société de l’hyperdéchet. Déchet humain compris, évidemment. J’espère que les spécialistes sont à l’établi parce que je vois un sacré boulot s’accumuler…

De manière plus générale, quand il laisse la question du neuf pour celle, plus essentielle peut-être, du progrès, Badal admet qu’il y a incontestablement un réel progrès scientifique (encore heureux !), de véritables avancées. Dans beaucoup de domaines. Mais qu’elles ne sont en dernière analyse qu’un petit groupe d’arbres qui cache une forêt en flammes autrement plus préoccupante. Il insiste sur le fait que tant que l’Homme n’aura pas compris qu’il lui faut atteindre un ordre supérieur de la vie, transcendant, tourné vers la communauté plutôt que vers son nombril et son fric, tant qu’il n’aura pas compris qu’un jour ou l’autre il lui faudra être généreux, accepter le sacrifice – notamment par rapport à la course au profit –, eh bien les progrès technologiques ne feront qu’accélérer son déclin, puis sa disparition : « Il faut se méfier, dit-il, de la notion de progrès – progrès pour qui ? – et tâcher de donner une nouvelle chance à l’utopie marxiste, en quelque sorte la réhabiliter, l’adapter à notre monde devenu fou. Le progrès, c’est très relatif ; ouvrons les yeux avant qu’il ne soit trop tard. » Puis, pour terminer, il renvoie le lecteur à une page du web sur You Tube, présentant une vidéo plutôt comique où un gros bébé épouvanté pleure dans une sorte de landeau propulsé par un moteur de tondeuse : « Is that really necessary ? »

Bon. J’espère juste que ce cher Badal pourra m’aider moi d’une façon ou d’une autre ; j’ai répondu à son mail un peu dans ce sens aussi, mais je crains que son esprit quitte de plus en plus le territoire de l’art et des galeries pour des contrées plus arides, plus scientifiques, plus utiles sans doute. Enfin on verra bien comme je dis toujours ! Sacré Badal ! Déjà pas mal que tu penses à moi ! À la tienne mon gros ! »

(En savoir plus sur HYROK – dont j’ai récupéré les droits –, ici.)

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36 degrés à Paris

27 juin 2011

Image/son : Nicolaï Lo Russo ©2003 ; petit souvenir de circonstance…

L’ivre de Z.O.B

20 juin 2010


Septembre 2012. Paris VIe arrondissement, Saint-Germain-des-Prés, vers 17 heures.
Dans le silence capitonné d’un bar d’hôtel, un homme seul, petite soixantaine étriquée, est assis à une table, un peu à l’écart. Il mange avec lenteur des oeufs brouillés.
Son iPhone 6G se manifeste discrètement au fond de son veston. Dans un geste mesuré, il prend l’appel.

– Allo.
– …
– Allo ?…
– …
(Bruits de respiration, à l’autre bout du fil…)
– Qui est à l’appareil ?
– …
– Je vais raccrocher. Allo ?
– … Mickael ?
– Oui, qui est–ce ?
– … Je viens de finir votre livre…
– Mon livre.
– Oui !
– Z.O.B ?
– Oui !
– Et ?
– C’est inadmissible !
– Inadmissible. Bien. Qui êtes-vous, je vous prie ?…
– …vos théories ! Tout ce fatras humain ! qui souffre !… Et ce sexe, partout ! Quel désastre ! La fin du Monde !… C’est terrifiant !…
– Ok, ok… Comment avez-vous eu mon numéro d’abord ?… Vous êtes critique littéraire ?
– …
– Allo ?…
– Je suis Dieu.
– Allons donc. Vous êtes Dieu et moi je suis un vilain pécheur, c’est ça ?
– …
– Bon… Ça vous a pas plu ce livre… C’est fort possible, remarquez… Pardonnez mes offenses Seigneur !… (Il étouffe un rire bref…)
– Vous allez entendre une déflagration.
– Une déflagration ?
– … Une déflagration et puis plus rien…
– C’est à dire ?…
– Plus rien vous entendez !
– Mais…
– Plus rien après la déflagration !
– Ecoutez monsieur… Vous allez déjà me dire qui vous êtes… D’accord ?
– …
– Et… qui vous a donné mon numéro… Je… J’aimerais d’abord vous situer vous comprenez… Vous…
– Vous êtes un dangereux mécréant Monsieur Wallbook ! Un envoyé de l’Enfer !
– Allons, allons… En plus vous tombez mal j’ai une séance de signatures dans un quart d’heure, j’allais m’en aller…
– … Salaud ! Suppôt de Satan !…
– Oh là, oh là… On se calme… Vous me paraissez bien agité… Voyons… Euh… Qu’est ce qui vous tourmente comme ça ?… Vous l’avez vraiment lu ce livre ?… Jusqu’au bout ?… Il y a un peu de lumière à la fin quand même… Une lueur d’espoir… Non ?
– …
– Vous trouvez pas ?…
– …
– Dites-moi quelque chose, je vais devoir raccrocher… C’est une farce ?… Non, franchement, c’est stupide ce petit jeu…
– J’ai un Glock.
– Un Glock ?… Qu’est-ce que c’est que ça encore ?…
– … avec une 9 millimètres Parabellum dans le canon… pas loin de la tempe…
– Ecoutez cher monsieur… Si vous êtes Dieu, vous allez parfaitement maîtriser la situation n’est-ce pas ?.. et tout va s’arranger, vous allez voir… Je…
– On va rien voir du tout !… Vous êtes un fumier, voilà l’histoire !… Un
fumier qui a complètement anéanti mes projets !… C’est abominable ce que vous écrivez sur le sexe ! Abominable et… et… et dégueulasse !
– Comme vous y allez… Non, vraiment… Je vous en prie détendez-vous! … Je suis très ouvert au dialogue vous savez… Je vous assure… Je… J’ai pas beaucoup de temps là mais je vous promets…
– Ha ha ha ha ha !… Eh Mickael !!!… Eh man !… Rilax!… Cool ! …. On s’décontracte !… Tu vas bien ?….
– … !!!…
– C’est MOI, Mickael !…
– … François ?… T’es con toi alors…. je reconnais pas ta voix…
– …
– C’est toi François ?…
– … Comment qu’elle va ta chemise à carreaux ? Bien repassée ?
– … ?!?…
– Hé Mickaeeeeel ! …
– J’apprécie pas du tout… Qui que vous soyez !… C’est quoi ces conneries ??
– Ben quoi ? Tu t’es fait opérer du sens de l’humour, fils ?
– Je trouve pas ça drôle. Vraiment ! C’est même tout à fait déplorable… Je ne sais pas qui vous êtes… Ni qui vous envoie… Vous m’insultez… C’est facile. (…) (Il entend des gémissements de l’autre côté, comme des sanglots étouffés…) (…) Allo ?… Vous êtes là ?… Allons… remettez-vous, quoi… Je suis désolé si…
– Vous en avez dans le pantalon en tout cas !… Rien ne vous fait peur Mickael !…
– Qu’est-ce que vous lui voulez à Mickael, merde à la fin !…
– T’en as une grosse ?…
– Je vous demande pardon ?!…
– Comment elle est ?…
– …
– Allez dis!…
– Bon… Là ça devient grotesque. Je vais vraiment raccrocher…
– Minute ! c’est pas fini… Tu connais le nitrate d’ammonium, fils ?
– … Pas plus que ça… Pourquoi ?
– Tu veux plastiquer l’Islam… la guerre sainte, tout ça… et tu sais pas ce que c’est le nitrate d’ammonium ?… Ben dis donc, fils !… Faut te renseigner !
– QUI est à l’appareil ??? Dites-moi au moins qui vous êtes, enfin !
– Y a un pote à moi, Farid, dans ta librairie à la con… y s’balade au milieu des chefs-d’oeuvre de la rentrée littéraire… Wha ha ha ha… Paraît qu’y a un monde fou qui t’attend… des belles gonzesses… jeunes… J’suis en contact direct avec lui…
– Et ?…
– Et y a deux trois kilos de nitrate qui traînent dans son costard à Farid !… Suffit d’un rien pour que ça pète ce truc… Une petite contrariété… Enfin ch’te dis ça, fils… c’est toi qui vois !…
– C’est des conneries ou quoi ? Qu’est-ce que vous voulez putain ? (Il sort un mouchoir, s’éponge le front…) Ça commence à bien faire je vais appeler la police…
– Avec quoi, fils ? Tu raccroches, tu fais un faux pas, et ta librairie elle  est pulvérisée.. comme à la page 340 tu te souviens ?… Et arrête de faire des grimaces au barman… arrête de bouger !…
– Ça va, ça va… Vous êtes où, là ?… C’est quoi le deal ?… (Il se lève, éprouvé, scrute les alentours, cherche une aide improbable, un regard…)
– Y’a pas de deal, fils… Allah négocie pas avec les intellos dans ton genre… J’ai dit bouge pas, tu bouges pas !…
– … Qu’est-ce qui me prouve que vous…
– Attends, fils, j’te passe une admiratrice, attends… (…) Allez parle salope !… (Une voix féminine, apeurée, remplace celle de l’inconnu…)

–…Mi…Mi..ckaeeeel !…. Je vous en priiie !… Faites… faites ce que…

– Oui ??… Dites-moi !… (Un coup de feu, à l’autre bout du fil, le fait sursauter…) Allo ??? Qu’est ce qui se passe bordel ?!! Qu’est-ce que vous foutez putain de bordel ?!! (L’inconnu reprend le combiné.)
– Y s’passe que la cervelle… Je viens de changer la moquette… Ça m’embête ces taches, fils… Ça me désoblige un petit peu… Tu vois ?
– Mon Dieu !… (Il se rassoit, livide, se tenant à la table…)
– Comme tu dis, fils… Ton Dieu… Tu m’as pas répondu tout à l’heure…
– Comment ça ?…
– Got a fuckin’ big ?… T’en a une grosse, fils ?
– Une grosse ??… Vous voulez dire…
– Oui…
– Euh… ben… ça va…
– Plus grosse que tes p’tits bras ?
– C’est quoi ces questions…
– Tu peux nous montrer ça ?
– Hein ? Comment ça ?… Ah !… j’ai un double appel… excusez-moi un instant…
– Stop fils ! Réponds pas !… Tu’m prends pour un bouffon ?…. Sors-la !…
– Quoi sors-la ?
– Ta queue. Tu la sors ta queue de branleur et tu commences à te branler…
– … Je suis dans un bar !
– Je sais. Justement !… Sors-la j’ai dit !
– Mais…
– Y a pas d’mais… Elle est comment ?
– Euh…
– Tu bandes ?
– Non.
– Allez !
– Pas facile.
– Fais un effort.
– Non mais c’est quoi ce délire franchement ?… Où êtes-vous ?
– Ferme-la et bande, fils !
– Je peux pas… Enfin… si.. ça commence…
– Te fous pas d’ma gueule ! Tu vas sortir de ton hôtel la queue à l’air, vu ? Si je vois rien, BOUM !!!… T’as quoi comme pantalon ?
– Un velours côtelé bleu marine.
– Parfait, ça va bien contraster. Je veux une massue t’as compris, fils ? Une massue rose sur fond bleu marine…
– Je vous garantis rien…
– Qu’est-ce que j’ai dit Mickael ?…
– Je ferai ce que je peux…
(Il ouvre sa braguette, en extrait à grand peine une verge totalement flasque…)
– Et pas de geste brusque ou quoi que ce soit… j’t ai à l’oeil… Tu sors, tu traverses la rue en t’astiquant le chibre, ok. Direction la librairie…
– Vous êtes vraiment….
– Aggrave pas ton cas, fils… Allez z’y va ! tous tes fans t’attendent… Et raccroche pas surtout ! T’écoutes mes instructions !… Autrement ?!…
– …
– Autrement ?!…
– … Ben euh.. Boum ?
– C’est ça !!! BOUM !!! Tu vois quand tu veux !… Et mets l’oreillette…
(Mickael Wallbook se lève, s’exécute, visage tendu, sexe un peu moins… Il se dirige vers la sortie, comme téléguidé, ignorant les rares clients hébétés… puis se lance sur le trottoir, parmi les passants…)
– Je… je continue jusqu’à la librairie ?…
– Ch’te dirai…. Marche, fils… marche ! C’est bien… T’es dans la Lumière d’Allah… (…)
– (…) Je traverse au feu, là ?
– Ouais… traverse… mets bien le bassin en avant… voilààà !… Magnifique !… Ha ha ha…
(Un peu plus loin, Wallbook se fait interpeler par un gardien de la paix.)
– Attendez y a les flics !… allo ?
– …
– Je fais quoi ?
– C’est bon tu peux ranger ta murène, fils, on a ce qu’il faut… Allez… Bonnes dédicaces et merci pour le scoop !
– … Allo ?… Allo ??… Merde…
(L’inconnu coupe la communication. Mickael Wallbook adopte instinctivement une posture plus décente… Quelques instants plus tard, un véhicule de la police s’arrête à sa hauteur…)

* * *

LA NOUVELLE FRANCE, 11 septembre 2012
(édition du soir)

Mickael Wallbook arrêté jeudi à Saint-Germain-des-Prés.

Alors qu’il s’apprêtait à se rendre à une séance exceptionnelle de signatures au milieu de ses plus proches fidèles pour fêter la sortie européenne de « Zéphyr, Ombres, Bonheur », son dernier opus–evènement, Mickael Wallbook, le sulfureux et cultissime auteur franco-irlandais de « La Tartelette méritoire » (Prix Méditerranée 2010), a été appréhendé par la police hier en fin d’après-midi, non loin du fameux Café de Flore. L’écrivain, de toute évidence ivre, déambulait dans le quartier – un des plus animés de la capitale – « la bite au vent », pour reprendre la jolie expression d’un témoin effaré. En semi-érection, le visage cramoisi, il semblait aux dires de certains « pas entièrement maître de lui-même, bizarre », « comme soumis à une étrange force… ».
Les images du délit, prises par des badauds et immédiatement diffusées sur le net, ont rapidement fait le tour des rédactions et, évidemment, de la planète – est-il nécessaire de souligner que Wallbook, traduit en soixante-neuf langues, connaît une admiration et une influence grandissantes.
Refusant d’obtempérer aux injonctions d’un agent qui se trouvait sur place, c’est manu militari que l’interessé à été emmené quelques instants plus tard par les forces de l’ordre ; non sans avoir tenté de justifier les raisons de son comportement erratique – érotique diraient certains –, notamment en hurlant qu’un kamikaze néosalafiste allait faire sauter la librairie La Hune, où il était attendu quelques dizaines de mètres plus loin. Poussée délirante qui semble bien confirmer la thèse de la consommation immodérée d’alcool, voire d’une autre substance psychoactive.
Une enquête a été ouverte, mais il est vraisemblable que l’attentat à la pudeur sera le principal chef d’accusation retenu, d’autant que de nombreux enfants se trouvaient sur les lieux, ainsi qu’on peut l’observer sur les édifiants clichés en circulation. A l’heure où nous imprimons, Mickael Wallbook serait encore en garde à vue, ainsi que nous l’a annoncé Jean-René Abdelaoui, son avocat.
Kinésithérapeute de formation, Wallbook commet en 1994 un premier roman remarqué, « Les tensions du dos mènent à la chute », puis obtient la reconnaissance du public quelques années plus tard avec « Articles épars et mules austères », objet très vite culte, mêlant subtilement essai gastronomique, science-fiction, et misère sexuelle. Suivront « Flat Porn », ode aux grands voyageurs musulmans, tout de délices et d’espièglerie, « l’Impôt ciblé du Nil », qui marqua moins les esprits, puis « la Tartelette… » il y a deux ans, qui emportera alors l’adhésion internationale à l’unanimité, malgré le courroux de la consternante “Collégiale des Fils de Phébus”. (Le film éponyme, Palme d’Or à Cannes en 2011 et que l’auteur réalisa lui-même avec un téléphone portable – après l’échec de l’adaptation de son livre précédent –, n’eut pas moins de succès.)
Wallbook nobélisable ? Telle est la question qui fait couler beaucoup d’encre et de fiel ces temps-ci, autour de la parution de son fort courageux dernier roman. Espérons que la sottise de notre burlesque héros national, dont on ne compte plus les facéties, ne mette pas en péril cette ultime consécration.
Quoi qu’il en soit – et à l’instar des provocations d’un Gainsbourg ou d’un Bukowski – l’incident de jeudi saura faire parler de celui qui, non content d’être considéré comme un écrivain de génie, peut d’ores et déjà se réjouir d’être intronisé Roi du néomarketing.

(Article signé : Allison Orioscu.)

Fugu

1 avril 2010

Ha mais que vois-je ? Le calme revenir, dame ! La toute grande tranquillité cordiale ! (Tu vas bien ? — Oui, super bien ! et toi ?) Les logis et les blogs en sont aux nettoyages de printemps, on vide les dernières poubelles, on récure dans les coins, on tue les cancrelats, on envoie le chlore à grands seaux ! Qu’est-ce que ça fait du bien cette blancheur retrouvée ! Cette pureté pleine de gazouillis d’aise ! Vive le soleil et la sécurité ! Vive les embrassades sur le gazon tendre de la félicité ! Et de la riante justice ! Vive la France clean !

C’est que ça a été dur cet hiver.

Ces combats, ces luttes, ces guet-apens, ces mitraillettes dans la nuit, ces flaques de sang, ces bottes noires qui glissaient sur les intestins fumants. On a voulu comprendre, connaître la vérité, tirer les bons fils, trier le bon groin de l’ivresse des cochons. Trouver les fils d’or. On a voulu démonter les systèmes, ausculter les images,  traquer les impostures, débusquer l’infamie, voir ce qu’ils cachaient ces traquenards, disséquer les expériences, mettre à plat les évidences, soumettre les papes à la question, leur faire cracher le foie sur le gris des rivages… Mais rien n’est aussi visqueux qu’un pape de guerre, qu’un seigneur bifide, aussi vicieux ; à côté Machiavel est un sac de guimauves. La citadelle est imprenable mes amis. La citadelle a toujours raison, en haut de la dune. Toujours raison.
Quelqu’un disait : Ils sont très forts, ils ont des moyens inimaginables, colossaux. Et c’est vrai. Outre qu’ils savent s’entourer, ha les finauds, de tristes vassaux qui leur mangent dans la main, leur ventilent les petons. On avance ouaté maintenant dans ces acropoles. On exige les cartes voyez-vous, on filtre les accès, on interdit les hoquets, toutes les dissonances. Que des chansons douces et mesurées. Des tartines de miel et des geishas. Les invités sont priés d’ôter leurs chaussures, de marquer courbette et d’afficher un sourire permanent : car tout va bien. Tout va bien ! tout va bien ! tout va bien ! harangue le pontife, rubicond : nous avons été infiltrés par l’ennemi un temps, mais là c’est bon mes tout chéris, il est mort l’ennemi ! Irradié ! Et il ne reviendra (donc) plus ! Toutes les entrées sont férocement gardées, je vous le dis : l’ennemi est a-né-an-ti ! Vive le roi ! Vive Moi ! Dansons !

« Mais il faut laisser des traces dans le néant ; donner consistance au vide, le cerner, le décrire, lui donner matière à ce vide, l’enrichir, ne pas en avoir peur car il n’y a que lui comme nouvelle matière. Le vide – notre vide – est la matrice des temps futurs. La nouvelle Origine. L’Autre Monde ne pourra tomber que sous le feu nourri des Armées du Vide.
Notre seule chance. »
HYROK, p. 218

En attendant, moi, le sinistre, le vilain nauteur, le tripanosome aux yeux ouverts, j’aiguise ma lame à la meule triple zéro, elle tourne toute la nuit. Tssssssszzzzzzsschhh ! Autant vous dire que ça va couper net.

A part ça, les Philippines, d’où je vous écris sous un parasol, c’est vraiment un pays formidable. J’avais besoin de prendre un peu de distance avec le monde alors hop ! un petit bond ! Douze mille kilomètres ! A moi l’archipel aux sept mille îles ! Les felouques en bois creusé ! Et de ces petits plats à l’huile de palme, terrible ! Mouette rieuse farcie, singe au kari-kari, Tinolang de tigre au binakul, fruits poilus et polychromes ! First class, comme bouffe ! Rien à voir avec les asiates de chez nous.
Demain je prends l’avion pour aller rejoindre mon éditeur à Kyoto, un peu plus haut. On va se faire, hilares, un fugu au Nishiyama Hotel******. Un bon gros fugu en sashimi (ou en nabe). Vous connaissez le fugu ?

Que les bêtes se croisent

3 février 2010

L’étouffer. Avec un sac en plastique bien maintenu sur la tête. Jouer de l’effet de surprise. Peut-être l’assommer d’abord, ce serait plus sûr. Dans un endroit tout à fait tranquille, où l’on ne serait que tous les deux. C’est difficile de tuer en assommant, sans s’acharner, d’un coup net. C’est difficile de tuer tout court, quand on n’a pas l’habitude. Quand on n’est pas un tueur. Mais là, à ce point de non retour, il n’y a pas d’autre moyen. Il est nécessaire d’agir. Définitivement. Tragiquement. Aucune discussion n’est plus possible. On a tout essayé. La gentillesse. La rigolade. Le ping-pong. Ça ne sert à rien. Je ne vois que l’élimination sans autre forme de procès. Que meure la bête et je serai guéri.
Avec un couteau le sang gicle, c’est gênant. J’ai pensé à l’incendie, bien sûr. Mais comment être certain qu’il n’y ait personne d’autre à ces heures ? Il y a toujours un quidam qui traîne. Une visite impromptue. C’est trop risqué. Et puis un incendie c’est le bordel, ça manque de précision. Les meubles, les objets, les murs, tous ces innocents, pourquoi ? Non, ça n’aurait aucun sens. Il faut être juste.
On l’attendrait. Ses amis. Ses collaborateurs peut-être. Son réseau. Personne au bout du fil. Pourquoi ce retard sans avertir. Pourquoi cette disparition soudaine. C’est pas du tout son genre. Ah son genre. Son petit genre à la con.

Et son corps étendu.

L’inviter à dîner dans un grand restaurant. Si si si : un très grand restaurant, pour l’occasion. (Eh bien ! Si j’m attendais !…) Puis, plus tard, dans la nuit, la petite promenade digestive. Le petit rot partagé, après son dernier repas. Son tout dernier dessert. (Une merveille cette crème brûlée !) Le problème c’est qu’il y aurait des témoins. On les a vus sortir vers 23 h, ils étaient deux. Non, arrêtons, c’est trop compliqué cette histoire de restaurant. Trop m’as-tu-vu. Et puis ça revient cher pour une simple nuit de meurtre. Beaucoup trop cher, malgré la réelle beauté du geste.
L’attendre sur son chemin. Voilà. Son trajet. Il y a bien un moment calme sur son trajet, si j’en crois mes investigations. Oui oui, c’est juste : il y a un moment de vraie tranquillité, de solitude, même. Une grosse minute bien abritée des regards. Il me faut juste être là à ce moment-là. (Ha tiens !… Ça va ?… Si c’est une surprise !… Euh…  on fait un bout ensemble ?)
Si ça va. Quelle question. Tu vas voir si ça va. Si on va faire un bout ensemble. Ça va aller mieux en tout cas. Dans quelques instants. Un bout ensemble, ok.
Tonk ! derrière la tête. Et puis le sac et voilà.
Des gants bien sûr, et un bonnet. Le cheveu témoin plein d’ADN c’est pas pour moi. Vous me prenez pour qui. Non : rapide, net et sans traces, la seule manière.
On lui cherchera des ennemis, on cherchera des mobiles, on remontera loin. Ennemis, mobiles, territoires. Le jeu est vaste. C’est parfait.
Il faut juste attendre son heure. Que les agendas concordent et que les bêtes se croisent.

Attracteur étrange

5 juillet 2009

attracteur

En cette période estivale et faste, quoique tourmentée par les feux d’une actualité pas toujours réjouissante, j’aimerais rappeler la mémoire morte de Lucien Reivax, poète méconnu, horticulteur de grand talent, que l’Histoire a, par une injustice dont elle fait souvent son lit à ressorts, oublié dans un coin sombre et fort peu fréquenté.
Ce qui caractérise surtout Lucien Reivax, garçon plutôt mal loti par la nature, – disgracieux est le mot juste –, c’est qu’il n’aimait que le Beau. Plus précisément et depuis ses tout premiers jours, il ne supportait que le Beau. A la sortie de sa mère, on rapporte qu’il hurla si fort et si longtemps, qu’on dut faire venir la plus belle infirmière de la région – du côté de Brives – où il naquit, un 11 septembre 1911. (Notre distraction de lecteur exténué et peu féru de géométrie ne devrait pas nous faire manquer l’absolue symétrie de cette date fatidique. Plus qu’une coïncidence : un funeste présage.)
Très vite, autour du petit Lucien Reivax, on s’organisa ; tout changea ; ne fut qu’harmonie, symétries savantes, équilibre des volumes et des formes. Sous peine d’affreux cris d’angoisse, de manifestations de colère, d’agressivité, qui non seulement inquiétèrent la mère, le père, mais sidérèrent une bonne partie de la communauté pédiatrique – et plus tard scientifique.  Qu’il manque une peluche sur une étagère, ou un livre, qu’un rai de lumière se fracasse un peu brutalement sur un mur, que la fenêtre s’ouvre sur un nuage mal dessiné, que la flamme d’une bougie soit abîmée par un courant d’air, et la maison se mettait à trembler des hurlements déchirants du terrible nourrisson. On dut fabriquer des biberons spéciaux, munis de tétines sans défaut, surveiller le décor en permanence, interdire l’accès à la chambrette à une bonne partie de la famille et à presque tous les proches. Tout le voisinage était terrifié, rasait les murs : Pour le petit, le simple fait de croiser en landau un être difforme, ou mal habillé, de voir une sale tête se pencher sur son alcôve de coton, et c’était le drame. Les cris de bête sauvage. C’est que dans cette région, le Limousin, tout le monde ou presque était laid à part les vaches. Les becs de lièvres couraient allègrement dans les champs, les faces de rats infestaient les salons et les cuisines, au milieu des têtes de cochon. Les gens étaient trop gras, trop petits ou trop larges, leur jambes trop courtes ou leur cous trop épais. La laideur était partout. Il n’y avait guère que la miraculeuse Lola, fille de laitière, gracile comme une libellule blonde, qui put approcher le petit sans que ça tourne vinaigre. Elle devint d’ailleurs rapidement sa nourrice. Car la mère de Lucien Reivax, elle, Bernadette Reivax née Duplot, quoique pas vilaine et même fort courtisée, avait dû « lâcher l’affaire » à cause de ses yeux vairons ; pouponner les yeux fermés, comprenons bien que c’est ennuyeux, à la longue.

Lucien Reivax, en ses jeunes années, posait problème, c’est le moins qu’on puisse dire ; il n’en « loupait pas une », comme le répétait sans cesse son opticien de père. La mochesse le faisait agonir. Tout ce qui n’était pas net, lisse, bien balancé, bien proportionné, c’était ouste ! loin caca ! du balai ! D’aucuns, consternés, évoquèrent le Diable. On fit venir un prêtre, qui n’y put rien. Ce satané gamin va finir par rendre tous les gens fous, s’écriait-on aux alentours. Avec ses exigences grandissantes. Car oui, les années passaient, le petit Lucien grandissait, et son goût du Beau, son irrépressible besoin de perfection formelle, avec lui ; goût qui s’affina, intransigeant comme une serpe. Les neurosciences en étaient quant à elles à leurs balbutiements, et personne, personne, malgré force tests, séjours en clinique et autres expériences à souris, ne put diagnostiquer avec certitude l’origine du « mal ». Le pourquoi de cette intolérance absolue envers ce qui n’était pas beau. Ou défini comme tel par l’animal. A ce propos, crucial, on peut se demander ce qu’était la beauté, en ce début de siècle mouvementé qui vit naître le cubisme analytique – cette horreur –, et se renforcer les totalitarismes. Était-ce toujours la beauté canonique du fameux nombre d’or ? les suites de Fibonacci, de Moralezza et Galbani ? ou ces équilibres athénoïdes aujourd’hui révolus quoiqu’issus des Origines ?  – et qui par extraordinaire auraient infiltré le code génétique du bambin à son stade foetal ? Que dire de sensé sur la beauté à cette époque agitée ? Chaque époque à ses canons, ses affreuses grâces et ses Raymond Loewy, il y a des milliers de livres contradictoires sur la notion de beauté, sur son jugement (Kant), nous ne nous y attarderons pas ici. Quoi qu’il en fut, ce qui n’échappait point à Lucien Reivax, – qui dans un souci de cohérence et pour se venger des miroirs se fit appeler xavieR, avec majuscule finale, (Xavier reivaX, comment trouver plus équilibré ?), ce qui ne lui échappait point, donc, c’était par exemple la légèreté avec laquelle une bulle de savon de bonne taille se déplaçait dans l’air transparent, pour aller mourir brutalement sur une épine de rose. La beauté fugace de Dame Nature, voilà ce qui le séduisait, et en particulier celle de ses lois physiques. Economie énergétique, tensions minimales, pureté des contours. Le monde comme un vase de Chine. Dans lequel Lucien Reivax longtemps s’abrita.

Après une adolescence contrariée, toute de solitude onanique et d’austérité, Lucien Reivax – l’administration rejeta son « xavieR » – tenta, après force réflexions et mois d’hésitations (de sa part et de celle de son entourage déboussolé), des études d’arts décoratifs. Décoratifs, oui ! Ce fut un désastre.  Non seulement ces études se soldèrent par un renvoi définitif, pour des raisons qu’on imagine sans peine, mais cette période conforta l’intraitable élève dans son idée que tout dans la vie était décidément hideux. Hideux et peu digne d’intérêt. Son raisonnement s’arrêtait là ; puis, artiste maudit, il se refermait comme une moule apeurée.

Lucien Reivax était malade, un grand malade, certes, déséquilibré incurable, et honni de beaucoup.  Seul un petit groupuscule, parfait et bien cousu, se forma autour de lui pour essayer de le comprendre, pour essayer de « voir avec ses yeux » ce qui clochait tant et lui interdisait toute société durablement. On se pencha sur ses productions. Sur ses aphorismes calligraphiés, ses poèmes (Kayak, oWo + iHi, parmi d’autres), ses innombrables croquis, qu’il conservait pour la plupart à l’abri des regards. Minimaliste avant l’heure, ce Lucien Reivax ! on s’en serait douté ! Des lignes, des croisements, d’étonnantes équations filifères, des nuages de points, dans un équilibre – et une modernité ! – qui eût fait frissonner Kandinsky de jalousie s’ils s’étaient connus. Bizarrement, un élément géométrique revenait souvent dans son oeuvre graphique : une sorte de courbe logarithmique à épuisement progressif, comme un pavillon de trompette ou une fleur de liseron.  Il y avait aussi ce court texte, mis en évidence, signé d’un « savant russe », Boris Koustenov, et qui aujourd’hui encore ne manque pas d’attirer l’attention de nombre d’analystes de la perception ; il est bon de le lire attentivement pour le bien saisir : « La sensation étant proportionnelle au logarithme du stimulus, comme l’a montré Fechner en acoustique, l’impression de bonheur, quand elle est stationnaire, tend à disparaître. Donc ce qui procure le bonheur doit s’accroître, mieux encore s’accélérer. Ce qui signifie que plus le nanti est possédant, moins il aura de chance de connaître le bonheur, car la différence entre son état présent de nanti et un échelon sensiblement supérieur devra être considérable pour qu’il le ressente. Il en va de même pour toute sensation, en particulier la sensation de beauté, ou de nouveauté. » On ne trouve plus trace de ce Koustenov dans la littérature scientifique et c’est bien dommage. Englouti dans les abysses de l’Histoire, lui aussi. En tous les cas, ce que tentait d’exprimer Lucien Reivax, ce sentiment précoce et diffus qu’il peinait à partager (sur ce qui pour lui était beau), ce pourquoi il voulait vivre et se battre malgré tout, est resté sans réelle explication à ce jour. Une énigme.

C’est au cours de son service militaire – pour lui obligatoire car malgré ses tares il était costaud –, puis dans le maquis pendant la Deuxième, que Lucien Reivax vit son désir inextinguible d’absolue beauté s’assoupir. Les horreurs de la guerre, les camarades perdus au front, les atrocités en série qui martelèrent sa rétine, lui firent apprendre que la laideur était bel et bien de ce monde. Surtout qu’elle était ce monde dans sa chair la plus vraie, la plus crue. Qu’il fallait bien compter avec. Tout comme la sensation de bonheur se raréfie quand les données sont stables, la sensation de malheur durcit l’âme quand le malheur se répète, la rendant peu à peu insensible, inaltérable. Au bout d’un moment on ne sent plus la douleur. Comme anesthésié, on ne sent plus rien. Lucien Reivax guérissait. Trouvait un nouvel équilibre. Dans son cerveau, le Laid s’était fait une place au soleil, magnifique, avec vue sur la Mort. Et il avait bien dû l’accepter. Dès lors sa vie changea, à en devenir presque banale.

Avant de conclure, et pour évoquer brièvement sa carrière professionnelle et le peu de ce qui constitua sa vie privée, ajoutons que Lucien Reivax se maria après la guerre avec Paulina Polovitch, une petite fleuriste d’origine juive qui avait échappé aux rafles et à qui, ironie du sort, il donna deux garçons identiques et très beaux.
Horticulteur par nécessité, il fut, ce n’est pas anodin, à l’origine de l’introduction en France de l’arum palaestinum, une des rares fleurs en forme de logarithme, dont il perfectionna la courbe et le coloris.
Fatigué, il mourut avec méthode le 9 septembre 1999, d’un simple coup de revolver dans la tempe droite.
On l’enterra dans l’intimité, sous un immense bouquet d’arums et un peu de terre.
Ses deux fils sont aujourd’hui co-directeurs du Revaags Institut vör Mathematik de Hampstaedt.

La vie est semée d’attracteurs étranges. Tout comme l’imagination.

Punaise

27 mai 2009

Je vole

Tout ce bleu, cette étendue sous moi !… Je vole !… Un grand lac… Non !… La mer ! Oui la mer ! Même l’océan !… Immense surface de cobalt… Je suis un goéland femelle, un hydravion monoplace, un moustique de l’air… Je pique, je pique, je pars en vrille, je loope, libre, libre myriade cellulaire,  je remonte, verticale, au soleil zénithal ! disque essentiel, au sommet du bleu, toujours ce bleu, irréel…
Des balafres dans l’azur ! On me tire dessus ! On me mitraille !… Ces balles bien visibles, je les évite ! Je suis la plus leste, la plus maline, vous ne m’aurez pas !… Vous, sales bestioles terrestres ! Rampantes, salaces, poisseuses, voraces !… Pas que je m’échappe, disiez-vous, mais il est trop tard ! Je fonds vers d’autres terres, sous d’autres cieux ! Une autre vie m’appelle, allez-vous faire !
Ah ! Touchée ! Parbleu ! Pointe vive dans ma carlingue de chair, funeste piqûre, mais sans conséquence : je suis immortelle !

Brigitte Morel se retourne lourdement dans son vieux lit. Paupières closes, elle se palpe l’épaule,  la petite brûlure qui l’a sortie du sommeil. C’est visqueux. Brigitte Morel, demi-consciente, porte un doigt instinctif à sa bouche, qui lui délivre le goût du sang. Piquée. Par quoi ? Non. Non non. Replonger. Il faut que je replonge dans ce rêve… Dans l’immensité sidérale de cette autre vie… dans la saveur magique de ce temps parallèle !… Il faut oublier.  Survoler Les Bermudes, Les Iles de la Sonde, les Aléoutiennes… Il faut !… Que je tournoie au-dessus de la Place Rouge, de la Grande Pyramide, des Jardins suspendus de Babylone ! Que j’atterrisse dans les parcs embaumés des palaces… Où des garçons gominés m’attendent, des bien virils, qui se pavanent sur les terrasses en bois rares. Moi aussi j’en veux de cette vie ! De ces hommes ! Partager avec eux des cocktails ingénieux, des silences fruités, des promesses, et des fous rires sous la lune… La lune du clown des tropiques… Mon clown, mon petit clown chéri… n’oublie pas ton goûter… Des dahlias bleus, étranges, autour de ton visage, Mon Amour impossible… ton petit nez peinturluré, rouge écarlate, comme un fruit qui éclate… et ce jus, ce suc que tu lèches de ta langue d’écureuil….
Tu joues avec d’autres enfants, vous courez, il y a une piscine qui donne sur la mer. Ce doit être dans la Grèce Antique, quelque part là-haut, vers l’Olympe, où les Dieux du Monde règnent sur les blancheurs, décident des reflets… Tu brilles, mon enfant ! De partout tu brilles, ta peau irradie, élastique, sublime, ton petit corps doré, où scintillent les mille feux de l’eau vive.
Fière, magistrale sculpture, moi je suis debout, au centre d’un cadran solaire, à côté du bassin turquoise, l’ombre de ma silhouette indique la course des heures, et je brûle sous les rayons imparables, je me consume !… Il ne restera rien si je persiste dans cette lutte immobile, perdue d’avance… Rien de moi… Je dois partir, partir encore. Et te laisser, petit clown sans visage… Tu es une plume, mais bien trop lourde pour ce qui reste de mes ailes…  Adieu mon Amour, mon seul Amour, sois bon, et fort, dans ce faux paradis.
Je cours pour reprendre mon envol, agitant mes bras de haut en bas, mais le Ciel ne veut plus de moi. Je suis la honte des nuées, la grande absente des nuages ricanants et moqueurs : « Alors comme ça on se prend pour un oiseau ? Ha ha ha ha ha ! » C’est méchant un cumulus qui éclate de rire, méchant et tellement effrayant !… Happée, je me retrouve dans sa gueule humide, épais brouillard puant dans lequel je distingue, malgré tout, une forme noire, mobile, humaine ! Signe de vie essentiel en ces limbes soudaines…
C’est toi, Jacques ! ma providence !… Tu es nu… tu as froid… homme sans sexe, tu t’approches de moi, Mon Homme ! J’entends tes sanglots d’homme. Viens, entre en moi ! Encore une fois, donne-moi ta semence infertile ! J’en ferai des étoiles, tu verras ! des nouvelles galaxies ! Que nous irons toi et moi visiter, à des années-lumière !
Dans la nappe grise, les contours flous d’une maisonnette aux tuiles cassées ; c’est notre Chez Nous, à la lisière du Bois des Chaux ; la barrière a été défoncée, un énorme feu crépite dans le coin des églantiers, il y a des gens tout autour. Des gens avec des manteaux épais, des écharpes et des regards d’illuminés. Les Chasseurs de l’Apocalypse. Qui brûlent des meubles,  des jouets, des chaises de bébés !…   Nooon ! Seigneur Dieu ! Nooon !!!….
Un lapin marronnasse, à moitié carbonisé, avec des fumerolles qui s’échappent des pattes, couine dans le tintamarre de son tambour déchiré… Drrrrrrrrrrrriiiiii…

(((07 : 45)))

Appuyer sur la touche. Ne pas ouvrir les yeux. Rester comme ça, suspendue.
Brigitte Morel soupire, s’étire lentement, revient au jour dans sa chambre pâle. C’était quoi cette piqûre.  C’était quoi ce truc-là, nom de bleu. Mouvement brusque des chairs amples, marquées par la nuit. Brigitte Morel se redresse, regarde, scrute son matelas près de l’oreiller. Il y a de petites taches sombres. Une punaise. Une saleté de punaise ! Qui l’a mise là ? Pas venue toute seule !
Les gamins à Françoise, peut-être. Trop sages. Ou alors Jacques. Pour se venger. Sacré Jacques. Le beau Jacques. T’es même incapable de m’faire un gosse ! elle lui a lâché un soir, alors qu’il cuvait sa bière. J’en peux plus de toi ! tu fous plus rien, t’arrêtes pas de rôder ! Les petites salopes du Riverside, là t’as du jus, hein, mais avec moi !… Moi, Jacques !  Moi je peux me gratter jusqu’à la Saint glin-glin ! Moi c’est foutu ! Alors ça va bien !
Ça a chauffé sec, ce soir-là. D’abord il a filé doux, Jacques, il ne veut plus d’histoires. Il est parti sans rien dire s’installer dans la caravane — c’était ça ou rien. Il a repris ses petites affaires et voilà. Or c’est pas son genre de rien dire, à Jacques. Possible que ce soit lui cette punaise, oui, possible, songe Brigitte Morel en se levant tout à fait.

Un jour comme tous les autres jours, à peu de choses. Faire chauffer l’eau pour se laver, pour le café aussi. Allumer le poste, la belle voix de Lucien Desarzens, Lucien le poète, qui vous raconte ses histoires, vous invite aux confins du Monde, tous les matins à huit heure et demie. Rêver un moment. Puis se mettre au travail quelques heures, devant la fenêtre, toujours le même travail, devant la même fenêtre. Ce matin les carreaux sont couverts de givre, on voit même pas les mélèzes. L’hiver sera rude.

Brigitte Morel, pensive, frissonne dans son sweat en polaire. Alors elle s’avance près de l’âtre, place une grosse bûche de fayard sur la cendre tiède… Puis elle se tourne vers la chaise adossée à la partie du mur où le salpêtre ne prend pas, juste au-dessous des livres… Elle la regarde longuement : une belle chaise vernie, haute sur pieds, avec le boulier d’origine. Toujours astiquée, impeccable ; la poussière en a presque peur. Une affaire, cette chaise de bébé ! lui avait dit le brocanteur, une véritable affaire !

C’est dans le bois de cette chaise muette que Brigitte Morel a planté la punaise.


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