Le festival de Zvovsk

avril 29, 2008 by Nicolaï Lo Russo

Zvovsk est un lieu de pèlerinage, tout au fond de l’Oural, entre Tcheliabinsk et Klabzniev, qui abrite en avril le très couru – et paradoxalement officieux – “Festival international de la Méchanceté”. Je me baladais dans la région avec mon fidèle chat Lumo, au vrai pour tout autre chose (une recherche éperdue de filles jeunes, sexy et très peu farouches) –, quand mon attention libidineuse fut en quelque sorte parasitée par un élégant écriteau publicitaire à vocation festive, qui indiquait une direction. J’ai suivi, vaguement intrigué par les trois jolis diablotins peints sur le panneau. Deux heures plus tard, à mon immense étonnement, j’ai pu enfin donner cours à tout ce que je réprime depuis si longtemps – trop longtemps : ce qu’il y a de plus méchant en moi. Eh oui : de plus méchant ! de plus abjecte ! Pas d’inquiétude : j’en ai pris pour mon grade tout autant – fairplay oblige.
En fait le Zvovsk нехороший Festival consiste en une sorte de foire du Trône, avec stands, guinguettes, animations, etc. Le plus saisissant quand on entre dans l’enceinte grillagée, c’est d’abord tous ces gens qui reniflent, qui étouffent leurs pleurs dans des mouchoirs gris (en vente sur place). Tous ces visages bouffis de vexations, d’ignominies qu’ils ont dû endurer depuis leur arrivée. Il y a des femmes, des hommes bien sûr, mais étrangement, aucun enfant. C’est pour les “grands”. Pour les vieux aussi. Et même les handicapés. On peut rester jusqu’à trois jours si l’on veut. L’entrée est gratuite mais il faut s’inscrire sur le net, un peu comme pour le Futuroscope. (J’ai dû ruser car il n’y avait pas de web-bar dans les environs.) Je ne me souviens pas avoir entendu parler de ce Festival dans les médias habituels mais bon. J’aime la découverte, au gré de mes pérégrinations de par le monde (vaste, oh si vaste ! ). Très rapidement une Italienne en fauteuil m’a demandé si j’en avais pas marre “d’avoir une gueule de vieux bouc”, si ça ne m’était pas venu à l’idée de me donner un coup de peigne et de faire un “petit régime”. Quelle conne alors ! de quoi j’me mêle ! Paraplégique de mes deux ! Du coup je ne me suis pas gêné pour lui lancer qu’avant le baisser de rideau (petite cinquantaine botoxée, la dame) elle gagnerait beaucoup à se faire un peu touiller la moulasse. Bref, on se fait vite à l’ambiance délétère. Dire que les gens y vont pour se faire insulter en toute quiétude c’est quand même formidablement navrant ! Je dis “en toute quiétude” car tout est sous haute surveillance. Pas de débordements. Il y a des gardiens partout, garnis de chiens d’arrêt. Les coups (et donc les blessures physiques), ne sont pas tolérés. Interdit de donner des baffes, de griffer, de donner des coups de pieds où je pense. Rien. On contient sa hargne. Ne sont bienvenues que les vilenies orales (ou écrites). A ce titre d’ailleurs j’ai pu observer que la diffusion de tracts délicieusement odieux – comme ceux de notre bâillonné barde en chef Marc-Edouard Nabe, traduits en six langues (chargées) – vont bon train. Les tracts, les flyers, et autres consternants papillons volètent un peu partout, c’est assez gai. Côté animations c’est plutôt stupéfiant pour le profane je dois dire. Il y a le Théâtre Acide, l’Entube à Malices, le Cercle Véritas aussi, où les inscrits se sont préparés, concertés à l’avance, pour balancer à “L’invité” (un notable généralement, ou un “pipole”) les pires vérités – car s’il est une chose qui blesse vraiment son homme c’est ça : la vérité. C’est terrible. L’ambassadeur Paquito Gonzales y Suza y Corriera est parti atrocement humilié, j’avais mal pour lui, jamais vu ça. Quels salauds. Ce qui est quand même bien foutu, c’est qu’à la sortie, tout le monde doit signer un certificat de non-représailles. Au cas que, sait-on jamais. Finalement c’est très bon enfant.
Pour ma part je suis sorti un peu après la tombée de la nuit, vexé comme une sauterelle épattée, j’en avais marre ; mais avec tout ce que je leur ai dit, aussi, le minimum c’était que j’en sorte pas indemne. Je suis très fairplay. Et puis j’aime pas trop qu’on se foute de mon bon vieux chat Lumo.

Aladin et la langue merveilleuse

avril 19, 2008 by Nicolaï Lo Russo

L’intelligence artificielle fait de grandes avancées. Ça n’arrête pas. Premiers à en bénéficier (à part le Pentagone et Steven Spielberg) : les éditeurs. Voyez ce progiciel américain (évidemment) d’aide à la “décision de publication” : Aladdin Words Genius 1.0 (actuellement en version beta). Le principe est simple : On lui soumet un texte (roman, essai, etc.) et le logiciel donne son verdict quant à l’intérêt de ce texte – qu’il parvient à “lire” –, en fonction de critères pré-programmés et d’algorithmes basés sur l’analyse sémantique de grandes bases de données comparatives. Dans ces critères on a par exemple, pour les oeuvres de fiction :
– dramagraphe (diagramme du suspens).
– coefficient de pertinence socio-culturelle (pour une époque donnée)
– détection des (éventuelles) zones soporifiques
– détection de la tranche d’âge cible (avec indice de pénétration probable)
– coefficient d’intégrabilité (dans une collection, pour autant que l’éditeur nourrisse des critères pertinents)
– coefficient de traduisibilité (28 langues disponibles pour l’instant)
– indice d’adaptabilité (livre à film)
– taboumètre
– évaluation plastico-morphologique (le style, j’imagine)
et finalement,
– indice de publiabilité (en tenant compte – ou pas – de facteurs géopolitiques)

D’autres critères sont actuellement à l’étude, parait-il. Bon. Qui a dit qu’éditeur est un métier qui se perd? Il semble en tout cas qu’il soit en mutation.

Aux dires des concepteurs, les premiers essais sont assez concluants. Sur 1000 manuscrits analysés (envoyés par la Poste), 74 exemplaires auraient un indice de publiabilité passant la moyenne de 6 (sur une échelle de 10). Par contre, sur 500 manuscrits “copinage” – et dont un tiers a été édité ! – il est saisissant de constater que seuls 11 passent la barre fatidique. Marrant, ça. Surtout quand on sait qu’un manuscrit “postal” a (en France en tous cas) grosso modo une chance sur mille de se voir publier. Bref. Les progrès de la science ne cessent de m’étonner.
Et une bonne nouvelle : Une version grand public Aladdin Words Genius light, devrait sortir fin 2011 (selon des estimations non officielles). Sympa pour les écrivains en herbe désireux d’avoir une évaluation de leur travail, avant d’envoyer leur manuscrit aux éditeurs – toujours très occupés. (Et qui vont bientôt se munir, eux, de la version pro. Attention, donc…)

Le blister de l’ipod vert

avril 13, 2008 by Nicolaï Lo Russo

Mon formidable métier générant un revenu considérable (est-il utile de le rappeler?), j’ai tout loisir de me munir des derniers gadgets à la mode (que je suis – du verbe suivre – bien sûr assidûment). En complément de mon installation hi-fi haut de gamme, j’ai donc craqué pour cet iPod “shuffle” à 49 Euros TTC, qui désormais m’accompagne dans la plupart de mes compétitions sportives en short. Formidable compagnon printanier – et incroyable prouesse techno – que cette discrète boîte à musique de 15,6 grammes, pouvant contenir plus de 272 heures de musique concrète (en boucle). Ou de disco si l’on veut danser dans le métro.
En revanche.
En revanche, oui, là où ça bablesse, c’est au niveau de l’emballage. Les Etats-Unis si je me souviens bien, n’ont pas signé le fameux protocole de Kyoto (vous savez ce truc rapport à l’environnement, aux émissions de gaz industriels, tout ça). Désireux de conserver leur réputation de gros pollueur devant l’Eternel, ils ont jugé préférable de ne pas signer. (T’as un stylo John? (…) Désolé messieurs nous n’avons pas de stylo.) Et continuent sur leur lancée : Voyons par exemple de quoi est composé l’emballage de ce minuscule iPod : d’une boîte en plastique de dix fois son volume, entourée d’un épouvantable blister en polyvinyle triple couche (d’une dangerosité qui n’a d’égale que celle d’un Opinel n°13 dans les mains tendres de vos bambins.) Avez-vous essayé d’ouvrir un blister pareil sans vous blesser? Sans vous entamer le côté de l’index? C’est très difficile quand vous n’avez pas une lourde paire de ciseaux à disposition (car il faut bien ça). Moi j’en avais pas : je me suis copieusement esquinté. La dernière fois c’était avec une souris taïwanaise. A molette. Terrible. Le blister en coque dure est l’une des inventions les plus consternantes de l’homme moderne. Solidité, souci de “transparence produit”, design. Ok. Mais quasi impossible à ouvrir sans outillage. Et extrêmement polluant. On peut difficilement faire plus écologique.
Pour cet iPod, le vert fait partie des coloris disponibles. Magnifique ce vert d’ailleurs. Comme quoi.

Moi qui avait des facilités en orthographe…

avril 6, 2008 by Nicolaï Lo Russo

Ah oui ? Quelle horrible faute ! “moi qui avais” voyons ! Avec un S ! Moi c’est “je” et “je” donne ‘j’avais”, voilà.
Ce qui est tout à fait exact. Grammaticalement. L’ami Grevisse est intransigeant là-dessus. Mais mais mais. Et si nous allions plutôt rendre visite à Google le Brave, le (mauvais?) génie du Savoir, en tout cas le Maître absolu de la base de données
A l’invite tapons, entre guillemets, “moi qui avais”. On obtient 65.200 occurrences. Essayons maintenant “moi qui avait” : 148.000 occurrences. Paf dans l’os ! Rebelote : “moi qui étais” : 64.300 occurrences ; contre “moi qui était” : 87.000. Ce qui veut dire (dans le premier cas) que plus de deux tiers des gens – des gens qui “écrivent” en plus – seraient nuls en grammaire. Ça, on le savait déjà avec l’orthographe, tout se perd, on ne sait plus écrire, on ne lit plus assez, ou pas les “bonnes choses”, les SMS bouffent tout, les jeux vidéo aussi, etc. Ce serait enfoncer une porte ouverte que de dire que le “bon usage” de la langue française va mal. Bien.

On peut malgré tout se demander pourquoi les 2/3 des écrivants se laissent avoir par ce “Moi qui…” Le cerveau semble connecter davantage sur le “qui” que sur le “moi” (ce “je” masqué). Le “qui avait” est tellement représenté – je dirais graphiquement – dans la lecture, qu’il l’emporte naturellement sur le “qui avais”, qui du coup semble presque laid, et partant, faux.
Quand on met la proposition au présent, la faute est tout de suite moins fréquente. “Moi qui suis” et non “moi qui est”. Là, le Moi l’emporte (je dirais presque forcément...)

Il y a évidemment une quantité astronomique d’exemples similaires. Où Google nous montre en temps réel ce qu’il en est de cet avachissement du “bon usage”. (A tel point que si vous écrivez juste, cela risque désormais d’être perçu comme faux par la majorité écrasante.) Alors qui va l’emporter? Google ou Grevisse ? L’usage commun, la netocratie du Verbe, ou la haute autorité de la Grammaire ? Epineuse question sans doute. Si vous avez des réponses, des vues là-dessus, c’est à vous…

Le rhume de l’homme heureux

mars 31, 2008 by Nicolaï Lo Russo

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J’aime bien avoir un petit refroidissement de temps en temps. Progressif. Qui commence chez moi par la sensation d’avoir un Lego coincé dans la gorge. Ce plastique aux coins piquants, vous savez. Et puis le nez ensuite. Qui ferme lentement ses portes aux premières senteurs du printemps. Les yeux coulent, les narines sont bouchées, la tête est comme enflée, trop lourde. Le mal s’installe pour quelques jours et le corps va devoir lutter.
J’aime cette lutte. Elle me rassure. Oh une escarmouche, rien de bien violent ; une ou deux boîtes à la pharmacie, un peu de patience et s’est réglé. Pourquoi est-ce que j’aime ça? Pourquoi est-ce que je l’attends presque ce refroidissement? avec comme une étrange impatience? Parce qu’il me permet de me dire que ce qui m’arrive n’est pas très grave. Mais que, malgré tout, quelque chose m’arrive. Que mes anticorps ne sont pas là pour rien, en arrêt de travail. En arrêt maladie. Non : ils vont pouvoir montrer leurs muscles, là. Sortir leur bleu. C’est pas bon du tout de ne rien faire pendant trop de temps. De rester bras croisés à attendre la Dame. C’est même angoissant à la fin de ne jamais rien avoir.
Le rhume commun, quant à lui, ne connaît aucun adversaire à sa taille. C’est un virus qui échappe a toute tentative d’éradication. Depuis des millénaires il est le plus fort. Il rentre dans une carcasse, reste un peu, batifole, et puis s’en va comme il est venu : tranquillement. On ne traite que les symptômes, en fait. On ferme les vannes des liquides, mercenaires chimiques, et on attend. C’est un véritable plaisir, je trouve, de sentir cette victoire proche, cette fin annoncée.
Qui n’est pas sans me rappeler d’ailleurs ce petit rituel saisonnier, qui me prend quand il commence à faire très chaud : ces jours d’août où je porte des mocassins une pointure en-dessous, pour avoir le plaisir infini de les ôter en rentrant. Quelle bénédiction quand j’ôte ces saloperies de mocassins trop petits ! Et que mes pieds retrouvent leur espace vital, leur respiration ! leur belle ampleur de pieds heureux !

Constellation

mars 19, 2008 by Nicolaï Lo Russo

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Un agent d’entretien de la voirie, à la pause ; il fume une cigarette. Je m’approche :

– Bonjour.
– ‘jour
– Dites m’sieur, sans vouloir vous déranger… vous savez d’où ça vient ces petites taches claires qu’on voit un peu partout sur le bitume?…
– Chewing gum…
– Mais il y en a partout ! je viens de remarquer ça… C’est pas des crottes de pigeons?…
– Non non c’est du chewing gum… la gomme ça reste des années… ça s’incruste…
– Y’en a autant sur le trottoir que sur la chaussée c’est fou ça…
– Eh oui… en même temps ça habille… et ça date la chaussée…
– C’est à dire?
– Au bout d’une année vous avez en moyenne deux taches de chewing gum au mètre carré… en vingt ans on passe facile à 30 ou 40… Si vous comptez qu’à Paris il y a pas loin de 2000 hectares de voie publique… plus de 6000 voies… Une vingtaine de taches au mètre carré mettons… ça fait.. voyons…
– C’est dingue… attendez j’ai une calculette dans mon portable…
– Un hectare c’est dix mille m2…
– Ouais… ça fait… 20 millons de m2… 400 millions de taches !… de chewing gum !
– A Paris on est a un peu plus de 2 millions d’habitants…. 200 taches par habitant… Ah les saligauds… heureusement qu’on est là…
– Y a les touristes aussi… Japonais, Américains… Dégueulasse…
– Et les crottes de chien aussi…
– Dégueulasse…
– Dégueulasse oui…
– A bientôt m’sieur…

Le saviez-vous ?

mars 8, 2008 by Nicolaï Lo Russo

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Le règne animal réserve parfois de bien curieuses surprises. Un comédon d’éléphant peut peser jusqu’à 40 grammes. A la saison des amours, quand il s’agit de se faire beau, les mâles se livrent à des contorsions pour le moins ridicules, se mirant dans les eaux calmes du Congo, afin de voir si leur pores ne sont point trop dilatés ; le cas échéant, de tenter d’extraire quelques vilains points noirs, en s’entr’aidant à coups de trompes, de pattes, et de sottes cabrioles.
Les femelles quant à elles, ne souffrent que rarement d’un excès de sébum. Leur peau parfaitement hydratée, épaisse et pure comme un tournedos, elles demeurent à distance, trompant leur ennui en mangeant des bananes. Comme c’est aujourd’hui la journée de la femme, je ne pouvais manquer de livrer cette information capitale.