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juin 22, 2009 by Nicolaï Lo Russo

La cause

Bonjour monsieur… Bienvenue à bord… 87K, oui, c’est un peu plus loin à gauche, près du hublot…
Ok…  L’allée centrale, moquette bleue… rangées de fauteuils alignés comme des soldats…   50… 60… 70… Voilà… classe cet Airbus quand même… tout est nickel… c’est spacieux pour les jambes… Pardon madame… Oui je suis au fond… merci… pardon…
Voilà.
J’aime pas son parfum à celle-là… pas du tout… C’est quoi ? Chanel peut-être… Chanel, ça doit être ça… Coco… ou un Guerlain… un truc avec de l’iris…
L’hôtesse est top, elle… joli port de tête, mignonne… vraiment bonne… elle sait faire, c’est clair…   pas mal ces Brésiliennes quand même…  enfin elle est peut-être pas Brésilienne en fait… sur Air France…
“Bonne”… Qu’est-ce que c’est con comme expression… comme si on avait déjà essayé… Ça veut vraiment rien dire… c’est nul…
Putain tout le voyage avec cette odeur de cocotte ça va pas être drôle… Y en a quand même tu te dis… des doses pareilles, merde…
Bon, ça se remplit…  quelle heure il est… bientôt 19h…
Los Angeles la nuit, ça c’était génial l’an dernier… génial…  la ville au décollage…  immense… comment ça va être sur Rio la vue ?… Fait pas assez nuit encore… pas tout à fait…
Fait chier son truc… ça devrait être interdit pendant les longs voyages les parfums lourds… Ah ok je vois le genre… Gala… Figaro Madame… Tu parles… Elle va me casser les couilles c’est sûr… Si au moins elle était baisable… Elle doit avoir quoi… cinquantaine… La bonne bourge qu’est venue se taper des bronzés… Ses mains sont moches… Bref… On est pas obligé de se parler en avion…
Sont trop petits ces hublots… Pourquoi ils font pas des sortes de baies vitrées plutôt ?… C’est chiant on voit pas grand chose avec leur vitre triple épaisseur… Y a de la buée en plus…  Comprends pas pourquoi ça a pas évolué ça… Y a des trucs, comme ça, qui évoluent pas… C’est étrange…
Tous ces rivets… comment ça tient sur les ailes… quel boulot les mecs qu’ont assemblé ça… ces carrés en titane… ça fait un peu casserole en alu…  Sont allés jusqu’à la lune avec ça…  ça tient super bien…  Encore heureux hahaha…
On voit plus grand chose là…  commence à faire bien noir…
Doudou… Qu’est-ce qu’elle fait en ce moment ma Doudou ?…. Quelle heure il est à Paris ?…  Elle est réveillée ma chouquette… sûrement…  Ah merde faut éteindre le portable… J’espère qu’elle a arrosé les plantes il a dû faire chaud aujourd’hui…
On se casse on dirait… Ouais c’est bon ça bouge…
Ça aussi tiens… leur truc de sécurité, là… Je me demande qui lit ça comme il faut… triple carton vernis… avec leurs dessins internationaux…  Avec cette miss qui fait les même mouvements depuis des années pour montrer… Elle doit en avoir marre non… masque à oxygène et compagnie… C’est un peu cheap ces trucs en plastique, j’ai toujours trouvé… ça doit être étudié pourtant… être assez efficace…  enfin si c’est bien utilisé…
J’étais sûr qu’elle allait ouvrir sur l’horoscope cette conne… Montre un peu pour voir… Sagittaire… merde pas mes lunettes… Premier décan… Santé… Ou sont mes lunettes ?… vous ne…  vous ne quoi ?… j’arrive pas lire, tant pis…
J’vais mater la video et je dormirai un peu après… Spiderman… bof… La Cité de Dieu…  paraît qu’c'est bien ce truc…  violent mais bien… C’est vrai qu’je suis pas trop allé voir les bidonvilles à Rio… J’aurais dû, je suis con… Profiter d’être là… C’est sûr que ça change de chez nous… Mais bon cinq jours c’est super short…

… your seat belts till the light turns off, thank you… … arder votre ceinture attachée jusqu’à l’extinction du voyant lumineux, merci…

J’me ferai jamais à ces putains de décollages, j’ai toujours les mains moites…  et puis là avec l’aile je vois rien…
T’imagines un pneu qui éclate à quatre cents à l’heure …. juste avant que ça décolle… La carlingue qui sort de son axe d’envol à cause d’un putain de pneu… la grosse cata hahaha… merci d’avoir choisi Air France…
Hola… Ouah putain ça y’est… Putain la montée en régime… la poussée… ça y’est ça dépote… Yeeesss… Houa… … …  Hop-là ça y’est ça monte… ça monte sec…
Mon reflet dans le hublot. Mon nez. Mon nez brillant. Le reflet de la rangée. On voit rien à travers la vitre, c’est un trou noir. Ah si quand même des petites lumières de rues là-bas… Si si. Et cette masse, là… C’est le Pain de Sucre avec la baie… Putain ça monte vite ce coup-ci…. Ils ont toujours le même angle ? je me demande… En principe oui, enfin y a pas de raison que ça change… Il est gros cet A-320… ou 330 je sais pas…

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Une chance sur dix millions il paraît… de finir dead dans un crash aérien… Au décollage ou à l’atterrissage…  Un peu plus à l’atterrissage d’ailleurs… C’est sûr c’est pas d’bol… L’avion c’est quand même le moyen le plus sûr de se déplacer maintenant… Tu m’étonnes… C’est très rare les avaries matérielles…  Hyper rare… Surtout sur ces compagnies-là…
Une chance sur dix millions par période d’un an, ils ont fait des stats assez précises… Ça veut dire… qu’en dix ans, t’as une chance sur un million d’y passer si tu voyages un peu régulièrement… En cinquante ans, plus qu’une sur deux cents mille, là ça commence à faire risqué…  surtout si t’es hôtesse ou pilote, eux ils sont toujours dans la carlingue, c’est leur boulot…
Bon, allez… Qu’est-ce que j’ai pris là-dedans… Ouah j’ai déjà mal à la nuque…  Un San-A… Vol de nuit… le Libé d’hier… et le fascicule du Congrès… J’vais mater la vidéo et je verrai après le repas… J’ai la dalle tiens… Pas sûr qu’ils servent un repas complet à cette heure-ci…  enfin je crois qu’on peut demander si jamais…

(((Ding)))

Ça y est… c’est bon…  on est à combien… dix mille mètres… non onze mille trois cents, là… T’imagines la température à cette altitude… Putain… Un petit trou dans le fuselage et c’est mort…
On voit que dalle… Black ocean… Pas grave…
Chier cette clim…
Pardon Madame, vous permettez j’aimerais me lever… … merci…

Jolis p’tits lots sur Air France dis donc… Ils doivent pas se faire chier les pilotes c’est clair… Comme sur Cathay ou Singapore…
Merde, “occupé”…
Bon…

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Wow ça secoue là… on dirait qu’on roule sur des troncs…

… and fasten your seat belt… Mesdames et messieurs, notre appareil entre dans une petite zone de turbulences, nous vous prions de regagner votre place et rattacher votre ceinture s’il vous plaît, merci…

Ok…
Pardon monsieur…  madame… excusez-moi… voilà merci…
C’est chiant de rien voir putain… quand ça bouge comme ça on sait pas ce qui se passe… C’est un peu flippant ce train fantôme… Moi qui voulais bouffer un truc je vais un peu attendre… Les gens ont l’air pas trop rassurés d’ailleurs…
Putain…
C’est les masses d’air sûrement qui font ça… Différences de densités… Les vides, les pleins… Comme en peinture… C’est ça la nature… Qui pourtant a horreur du vide…

Tiens c’est quoi ce truc ?… On dirait un rayon…
Doit y avoir des éclairs…
Ça m’étonne des orages à cette altitude…

Madre de Dios !…
Putain !…
Y a…  l’aile… L’aile, monsieur, regardez au bout… toute rouge !…
Qu’est ce qui se passe?… Aaaahh..  au secours…
Le rayon ! C’est quoi ce rayon nom de Dieu !
Je…  Aaaah…
On nous tire dessus ou quoi ??? Ça brûle !!!…
On peut avoir des informations ????
On perd de l’altitude…

(((Viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…)))

Mesdames et messieurs ne quittez p…  Aaaah… Gardons… Je… C’est… allo ?  C’est le Commandant de bord qui vous parle…  Nous allons essayer de nous poser rapidement, l’appareil a été touché par… par… par la foudre probablement… Les procédures de secours sont enclenchées, gardez votre calme et votre ceinture attachée…

Mais non ça fait cage de Faraday un avion !… Quelle foudre ???
On se fait tirer dessus oui !!!
Au secouuurs!!!
Regardez !!!
Oh my god!!!!!
Aaaaaaaaaaaaaahhhhh!!!…  Au secooooooouuurs !….
Mamaaaaa!!!…

Non. Non. Pas possible. Je rêve. C’est un rêve. Tout va bien. Tout va bien. Je suis en train de rêver. Non. Nooooooooon!!! Pas moi !!! Pas là !!! Pas moi!!! Mon Dieu!!!! Ma Douce!!! Esteban !!! Maelle !!! Maman. Le jardin. Le lac. Vivre. Je… Non non non… Tenir. Mes oreilles. Chercher les enfants… leur dire…  Mais non je rêve je rêve… C’est pas vrai C’EST PAS VRAI ça va aller ça va aller… On va se poser… Tranquille. C’est rien c’est pas grave ça arrive…  je non. On perd de l’altitude…  On je aaaaaahhhh….  Au secouuuurs… Mon Dieuuuuu…. Je peux je rien non vite… lâchez-moi lâchez-moi le bras… je v…
Masque à oxygène…  enfiler ce truc…. jaune… jaune..  soleil, lumière, plage sable infini… ça va aller pas de panique ça va… Le..  comme ça Madame, comme ça… dans ce sens… Moi aussi… Je vous nous allons nou….
CRRRRRAAAA!!!!! BAAAAM.!!!  BADAAAAAAM!!!!!
(((Viiiiiiii Viiiiiiiii Viiiiiiii Viiiiiii Viiiiiii Viiiiiii Viiiiiii Viiiiii…)))
Mayday Mayday Mayday…
… gilets de sauvetage…

8200…
7300…
On tooombe!!!!
6500…
5400…
4200…

Le feu !…
Nooon Nooooooooon Pitiééééééééé mon Dieuuuuu… Ma Doudoouuuuu!!! Je t’aaaiiiiiiime!!!
La carl…  le feuuuu!!!  Aaaahhhh au je non ja ahhh je veux paaaaaaalààààààà la meeeeeerrr  auseeeec paas çaaaaaaaaaaa AAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHH!!!!!!!!!/

/… /

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Le 1er juin 2009, le vol 447 d’Air France Rio-Paris – vol régulier – sort des écrans de contrôle puis “s’abîme dans l’Atlantique” dans des circonstances encore mystérieuses – d’aucuns évoqueront l’entropie des systèmes complexes, la Loi d’aggravation dite “de Murphy”. Tragédie épouvantable quoi qu’il en soit, abondamment commentée, qui fera hélas 228 victimes (dont 51 retrouvées à ce jour par l’aide internationale).
Le scénario imaginé par l’auteur, ci-dessus, symbolisant l’Irrationnel mais dont, d’un autre côté, la fantaisie ne peut écarter totalement l’hypothèse (on y croit ou pas, aux OVNIS), est certes infiniment peu probable. Des essais balistiques tirés d’un sous-marin furtif ont été également évoqués, sur certains forums ; un attentat terroriste, sur d’autres ; une collision avec un aéronef non identifié ; la conjugaison d’une météo très critique avec une cascade d’avaries techniques non maîtrisables. Tout, ou presque, a été imaginé. Sauf, sans doute, la vérité.
Les recherches se poursuivent. L’enquête est en cours. Qui nous dira, peut-être, ce qui s’est exactement passé.
Troublé, touché par ce drame, voire, comme certains, un peu perturbé, l’auteur exprime ici ses pensées sincères, sa profonde sympathie, aux familles et aux proches des victimes.

Punaise

mai 27, 2009 by Nicolaï Lo Russo

Je vole

Tout ce bleu, cette étendue sous moi !… Je vole !… Un grand lac… Non !… La mer ! Oui la mer ! Même l’océan !… Immense surface de cobalt… Je suis un goéland femelle, un hydravion monoplace, un moustique de l’air… Je pique, je pique, je pars en vrille, je loope, libre, libre myriade cellulaire,  je remonte, verticale, au soleil zénithal ! disque essentiel, au sommet du bleu, toujours ce bleu, irréel…
Des balafres dans l’azur ! On me tire dessus ! On me mitraille !… Ces balles bien visibles, je les évite ! Je suis la plus leste, la plus maline, vous ne m’aurez pas !… Vous, sales bestioles terrestres ! Rampantes, salaces, poisseuses, voraces !… Pas que je m’échappe, disiez-vous, mais il est trop tard ! Je fonds vers d’autres terres, sous d’autres cieux ! Une autre vie m’appelle, allez-vous faire !
Ah ! Touchée ! Parbleu ! Pointe vive dans ma carlingue de chair, funeste piqûre, mais sans conséquence : je suis immortelle !

Brigitte Morel se retourne lourdement dans son vieux lit. Paupières closes, elle se palpe l’épaule,  la petite brûlure qui l’a sortie du sommeil. C’est visqueux. Brigitte Morel, demi-consciente, porte un doigt instinctif à sa bouche, qui lui délivre le goût du sang. Piquée. Par quoi ? Non. Non non. Replonger. Il faut que je replonge dans ce rêve… Dans l’immensité sidérale de cette autre vie… dans la saveur magique de ce temps parallèle !… Il faut oublier.  Survoler Les Bermudes, Les Iles de la Sonde, les Aléoutiennes… Il faut !… Que je tournoie au-dessus de la Place Rouge, de la Grande Pyramide, des Jardins suspendus de Babylone ! Que j’atterrisse dans les parcs embaumés des palaces… Où des garçons gominés m’attendent, des bien virils, qui se pavanent sur les terrasses en bois rares. Moi aussi j’en veux de cette vie ! De ces hommes ! Partager avec eux des cocktails ingénieux, des silences fruités, des promesses, et des fous rires sous la lune… La lune du clown des tropiques… Mon clown, mon petit clown chéri… n’oublie pas ton goûter… Des dahlias bleus, étranges, autour de ton visage, Mon Amour impossible… ton petit nez peinturluré, rouge écarlate, comme un fruit qui éclate… et ce jus, ce suc que tu lèches de ta langue d’écureuil….
Tu joues avec d’autres enfants, vous courez, il y a une piscine qui donne sur la mer. Ce doit être dans la Grèce Antique, quelque part là-haut, vers l’Olympe, où les Dieux du Monde règnent sur les blancheurs, décident des reflets… Tu brilles, mon enfant ! De partout tu brilles, ta peau irradie, élastique, sublime, ton petit corps doré, où scintillent les mille feux de l’eau vive.
Fière, magistrale sculpture, moi je suis debout, au centre d’un cadran solaire, à côté du bassin turquoise, l’ombre de ma silhouette indique la course des heures, et je brûle sous les rayons imparables, je me consume !… Il ne restera rien si je persiste dans cette lutte immobile, perdue d’avance… Rien de moi… Je dois partir, partir encore. Et te laisser, petit clown sans visage… Tu es une plume, mais bien trop lourde pour ce qui reste de mes ailes…  Adieu mon Amour, mon seul Amour, sois bon, et fort, dans ce faux paradis.
Je cours pour reprendre mon envol, agitant mes bras de haut en bas, mais le Ciel ne veut plus de moi. Je suis la honte des nuées, la grande absente des nuages ricanants et moqueurs : « Alors comme ça on se prend pour un oiseau ? Ha ha ha ha ha ! » C’est méchant un cumulus qui éclate de rire, méchant et tellement effrayant !… Happée, je me retrouve dans sa gueule humide, épais brouillard puant dans lequel je distingue, malgré tout, une forme noire, mobile, humaine ! Signe de vie essentiel en ces limbes soudaines…
C’est toi, Jacques ! ma providence !… Tu es nu… tu as froid… homme sans sexe, tu t’approches de moi, Mon Homme ! J’entends tes sanglots d’homme. Viens, entre en moi ! Encore une fois, donne-moi ta semence infertile ! J’en ferai des étoiles, tu verras ! des nouvelles galaxies ! Que nous irons toi et moi visiter, à des années-lumière !
Dans la nappe grise, les contours flous d’une maisonnette aux tuiles cassées ; c’est notre Chez Nous, à la lisière du Bois des Chaux ; la barrière a été défoncée, un énorme feu crépite dans le coin des églantiers, il y a des gens tout autour. Des gens avec des manteaux épais, des écharpes et des regards d’illuminés. Les Chasseurs de l’Apocalypse. Qui brûlent des meubles,  des jouets, des chaises de bébés !…   Nooon ! Seigneur Dieu ! Nooon !!!….
Un lapin marronnasse, à moitié carbonisé, avec des fumerolles qui s’échappent des pattes, couine dans le tintamarre de son tambour déchiré… Drrrrrrrrrrrriiiiii…

(((07 : 45)))

Appuyer sur la touche. Ne pas ouvrir les yeux. Rester comme ça, suspendue.
Brigitte Morel soupire, s’étire lentement, revient au jour dans sa chambre pâle. C’était quoi cette piqûre.  C’était quoi ce truc-là, nom de bleu. Mouvement brusque des chairs amples, marquées par la nuit. Brigitte Morel se redresse, regarde, scrute son matelas près de l’oreiller. Il y a de petites taches sombres. Une punaise. Une saleté de punaise ! Qui l’a mise là ? Pas venue toute seule !
Les gamins à Françoise, peut-être. Trop sages. Ou alors Jacques. Pour se venger. Sacré Jacques. Le beau Jacques. T’es même incapable de m’faire un gosse ! elle lui a lâché un soir, alors qu’il cuvait sa bière. J’en peux plus de toi ! tu fous plus rien, t’arrêtes pas de rôder ! Les petites salopes du Riverside, là t’as du jus, hein, mais avec moi !… Moi, Jacques !  Moi je peux me gratter jusqu’à la Saint glin-glin ! Moi c’est foutu ! Alors ça va bien !
Ça a chauffé sec, ce soir-là. D’abord il a filé doux, Jacques, il ne veut plus d’histoires. Il est parti sans rien dire s’installer dans la caravane — c’était ça ou rien. Il a repris ses petites affaires et voilà. Or c’est pas son genre de rien dire, à Jacques. Possible que ce soit lui cette punaise, oui, possible, songe Brigitte Morel en se levant tout à fait.

Un jour comme tous les autres jours, à peu de choses. Faire chauffer l’eau pour se laver, pour le café aussi. Allumer le poste, la belle voix de Lucien Desarzens, Lucien le poète, qui vous raconte ses histoires, vous invite aux confins du Monde, tous les matins à huit heure et demie. Rêver un moment. Puis se mettre au travail quelques heures, devant la fenêtre, toujours le même travail, devant la même fenêtre. Ce matin les carreaux sont couverts de givre, on voit même pas les mélèzes. L’hiver sera rude.

Brigitte Morel, pensive, frissonne dans son sweat en polaire. Alors elle s’avance près de l’âtre, place une grosse bûche de fayard sur la cendre tiède… Puis elle se tourne vers la chaise adossée à la partie du mur où le salpêtre ne prend pas, juste au-dessous des livres… Elle la regarde longuement : une belle chaise vernie, haute sur pieds, avec le boulier d’origine. Toujours astiquée, impeccable ; la poussière en a presque peur. Une affaire, cette chaise de bébé ! lui avait dit le brocanteur, une véritable affaire !

C’est dans le bois de cette chaise muette que Brigitte Morel a planté la punaise.

La Méthode Luftenberg

mai 15, 2009 by Nicolaï Lo Russo

balance perso

La Terraillon, ce matin, est cinglante : 102 kg. Françoise Duplon n’y croit pas. Furieuse, elle descend du plateau, fait une courte pause, remonte : 102,5, accuse alors le cadran, intraitable. Bienvenue dans les nombres à trois chiffres ! Non. C’est pas possible. Elle déconne complet cette balance. Quelle saloperie. Quatre kilos en dix jours. C’est pas possible. Bon, c’est vrai on s’est lâchées avec Odette, sacrément, ils cuisinent bien ces saletés de Tunisiens. Mais gras, gras. Et sucré, beaucoup trop. Leur buffet à volonté. Saloperie. A volonté. C’est la dernière fois qu’on part là-bas. La toute dernière. Chier de chier de merde. J’aime pas la salade de toute façon, c’est ça le problème. La verdure a pas de goût. Même avec de la feta j’aime pas ça. Mais quand même. Quatre kilos. C’est dégueulasse. Jamais passer la barre des cent, je m’étais pourtant jurée. Tu parles. Je me déteste. De la tête aux pieds. Regarde-moi cette panse d’hippopotame. C’est affreux. Il va falloir que je “passe à l’action” comme ils disent sur auféminin. Dès midi, c’est régime sec.

Kurt Luftenberg est designer. C’est un phénomène : en treize mois, il a perdu 47 kilos. Objectif “très largement atteint”, selon les dires de son nutritionniste, d’autant que depuis cinq ans son poids est “stabilisé”. Inutile de préciser que son séant ne déborde plus des chaises anorexiques qu’il dessine depuis maintenant trois décennies. Dans ses bureaux de Londres, New York, Dubaï et Tokyo, le monte-charge n’est qu’un vieux souvenir :  Kurt Luftenberg goûte désormais au vif plaisir de prendre les escaliers quatre à quatre lors de ses aériennes visites. Léger, “redessiné”, libre. Une magnifique victoire, applaudie par tous.
Kurt Luftenberg, Comte de Weltz, arrière-petit-fils du Roi Petzi de Walkyrie, est un homme de poigne, d’aucuns disent de rudesse. Ce qui n’ôte rien à la sûreté de son goût, rien non plus à sa germanique noblesse. Son entourage l’admire, le vénère même, mais craint fort son courroux. Rien ni personne ne lui résiste. C’est un vainqueur. Aussi décide-t-il, un mémorable lundi de printemps, en séducteur avisé, de mettre un terme à “l’encombrement pondéral” qui l’essouffle trop vite en période de rut — il pèse alors plus du double quintal et ça le gêne. Nous sommes en 2003. Il réunit ses collaborateurs au QG de Düsseldorf pour un conseil de guerre. Où il sera question, bien entendu, d’image. Il s’agit non pas de faire un régime — surtout pas, quelle disgrâce ! — mais de mettre au point la “Méthode”. Méthode Luftenberg d’ “inhibition fonctionnelle” qui fera le tour du monde, comme chacun sait.

Françoise Duplon, quant à elle, est pour ainsi dire une vétéran des régimes “yoyo”. A quarante-deux ans elle a tout essayé. Tous les régimes. Le régime “hyperprotéiné”, par exemple. Viande, poisson, oeuf, du matin au soir. Cyclique, mais on peut inverser : poisson, oeuf, viande. Pas le moindre petit bout de pain. Pas la plus petite croûte du plus arriéré des fonds de boulangerie. Exit les éclairs au café, les pâtes carbo, le truffé au chocolat, la Häagen Dazs caramel. Viande, poisson, oeuf. Un enfer. Ah si quand même, juste un peu de crème pour faire passer. Au bout de trois jours vous commettez un meurtre. Le régime “Hollywood”, elle a essayé aussi : oranges, ananas, kiwi, pastèque, bananes (ouf), papaye, etc., 24h / 24. A proximité des toilettes si possible. Intenable sans sphincters musclés. Oublie. Le régime “mayo”, tiens. Eh non les filles : mayonnaise interdite ! : que des oeufs ! 10 par jour ma poule ! Artères obstruées en quinze jours. Arrêt cardiaque si poursuite effrénée du supplice. Stoppé au bout d’une semaine épouvantable. Il y a eu l’époque du Weight Watchers, aussi. “Watcher”, en anglais, ça veut dire “regardeur”. Regarde comme t’es moche ! Comme t’as pas maigri ! Vilaine ! On est en groupe. La honte si t’as pas perdu au moins cinq cents grammes la semaine. Le régime au fouet psychologique c’est. Terrifiant. Et les participants ont l’oeil, attention ; la langue fourchue lors des tordantes “réunions de contrôle”. Faut aimer. Et Françoise Duplon, qui y a laissé deux mois de salaire, a fini par abandonner. Même si diététiquement c’était “pas si mal”. Bref, elle a repris les six kilos perdus. Et de beaucoup. Ensuite ? Régime “fourchette”, régime “couleurs”, régime “bulles”, régime “flex”, régime “cubes”… Tous. Même le Demis Roussos. Et le Montignac. Tout essayé. Rien à faire. Ça yoyote. Moins cinq, plus six. Moins trois, plus quatre. Il y a eu malgré tout un moins treize… plus onze ! mais en général ça finit toujours par grignoter dans le mauvais sens. Saleté de yoyo.

Quel régime pour Françoise Duplon, qui vit avec trois enfants, divorcée d’un maçon, en emploi précaire ? Quel régime, tu veux me dire ?

Kurt Luftenberg a la grâce féline des créateurs à qui tout réussit. Une classe folle, une élégance, qui participent pleinement de sa réputation. Outre ses quatre lieutenants qui l’assistent en permanence, c’est très entouré qu’il a choisi de mener tambour battant son “extraordinaire amaigrissement” : nutritionniste, diététicien, cardiologue, cuisinier étoilé, designer culinaire, psychologue, coach sportif, maître yogi, podologue, astrologue, géologue, sans compter l’incontournable Ruedi Holzer, acheteur “bio” pour le Grand Marché. Une fine équipe de spécialistes en somme. De renommée internationale pour la plupart. Et puis c’est une question de volonté de toute façon. Eh oui, de volonté. Ça tombe pas du ciel : Kurt Luftenberg est précisément un homme de grande volonté. C’est d’ailleurs grâce à lui, grâce à son légendaire jusqu’au-boutisme, que toutes les “bonne librairies” du monde (et même, avouons-le, quelques “grandes surfaces”) proposent depuis quatre ans la “Méthode Luftenberg” dans leur assortiment “minceur”. Succès planétaire — quoique la “méthode” ne soit pas simple à gérer, à moins d’y consacrer tout son temps en courses, préparations fastidieuses, pesages rébarbatifs, mesures et autre  “règle de trois”. Aucune importance : Witold Horstbach, patron de Crispa Presse, ami intime de Kurt, est là pour assurer une diffusion massive de l’ouvrage miracle. Kein problem Herr Luftenberg. Un redoutable génie, ce Kurt. Dans tous les domaines.

C’est dans un long soupir d’espoir que Françoise Duplon glisse “La Méthode Luftenberg” dans son caddie, entre le jambon d’Aoste et le cake aux raisins. La belle couverture chic avec “vu à la télé”, ainsi que le commentaire avisé du Dr.Cohen (le Monsieur Plus de la béatitude acalorique), ont eu raison des réticences émises par Odette, son amie de toujours. “Non tu te trompes là, Odette, 47 kilos c’est quand même super. Regarde comme il est beau ce Kurt, avec son costume. Si moi j’en perds la moitié, ça sera déjà pas mal.”

Ainsi vont les bateaux, sur les eaux noires du monde crédule.

Moleskine

mai 5, 2009 by Nicolaï Lo Russo

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« Danielle épousseta sa robe et se remit en route. »

La phrase est nette, ramassée, ouvre sur la clarté. Elle invite à poursuivre. Le roman sera vif. Et puis Danielle c’est parfait. Tout de sagesse et d’espièglerie. Mais ensuite ?

« Richard posa une main rugueuse sur l’épaule d’Urbain, le plus fort de ses trois garçons. »

Pas mal. On sent pointer ici le drame familial. Une histoire rude sur fond de paysannerie, sans aucun doute. Le choix des mots est une merveille d’intelligence synthétique. Richard et Urbain. Rat des champs, rat des villes. C’est bien lui, ça. Ces allitérations en R évoquent immédiatement l’âpreté. Faulkner est la chambre à côté, c’est clair.

Le carnet Moleskine, au cuir fatigué, contient des amorces d’histoires, des fragments brefs, des éclats. Parfois même seulement des premières phrases, les unes sous les autres, des « incipits », comme on les nomme. Sans rature aucune. C’est très étrange. « Anita sortit de son Austin et glissa sur le lit de feuilles mortes. » ; « Floriane raccrocha dans un soupir, puis se mit doucement à pleurer. » ; « Didier regarda par la fenêtre et songea qu’il n’y arriverait jamais. » Ce qui frappe, quand on parcourt les premières pages, c’est la présence d’un prénom en début de chaque phrase. Chantal, Josselin, Pierre-Charles, Gustave, etc. ; il y en a des dizaines – le mien n’y figure pas. Avec, tout de suite, un verbe au passé. Un verbe de mouvement. Lucien se leva. Catherine résolut. En tout cas un verbe qui imprime une dynamique forte à l’ensemble, tire vers l’avant. Ce qui est plutôt bon signe. « Hermine souleva le couvercle et poussa un cri d’effroi. » Mais ça s’arrête. Rien après le cri. Qu’y a-t-il dans la boîte, on n’en sait rien. On ne saura pas. L’écriture, appliquée et minuscule de mon ami N, toujours de la même encre verte, se crispe et l’élan est stoppé net. Changement de décor. Histoire suivante. Ce carnet noir, qu’il avait dû faire tomber en reprenant sa veste un soir, est une bibliothèque en puissance. Incroyable. Première fois que je lis ça. Il y a là des centaines de romans. De récits fous à venir. Je suis sidéré par cette effervescence. Ces envies qui se bousculent ; qu’il faut bien considérer hélas comme autant d’avortements. N, pour parler de lui, n’avait de cesse de me seriner avec son « œuvre », sa fameuse « grande oeuvre » qu’il devait coûte que coûte « terminer ». Tu parles. Commence-la, déjà. Creuse seulement dans le marbre un bout, mon ami.

Le chapitre des titres – je m’en veux d’être aussi curieux – est quant à lui tout aussi édifiant : LA REVANCHE DU CASTOR. En majuscules évidemment. Bof. Pas terrible comme titre. Ça fait un peu camp de scouts ; j’imagine un jeune pédé qui rumine, se venge, tue peut-être. Pas mon truc. Le sien, bien sûr. JUSTE UN PEU D’AMOUR. Oui, et puis quoi encore ? Non. DEMAIN, LA NEIGE. Non plus. A part si tu bosses à Météo-France, mais sinon. Franchement, tu déconnes mon pauvre N. T’étais mauvais en titres, y a pas à dire. LES ÉVADÉS DU SILENCE. Un peu mieux. J’aime assez ce contraste, ce chaud-froid entre le tapage étouffé d’une évasion et le ouaté du silence ; il y a de la métaphore dans l’air. Pas si mal. CARMEN AUSSI. Aussi quoi ? Non. Trop vague. SANS GABRIELLE. Ha ha ha. Sans Gabrielle. Il aurait pu changer le prénom pour le coup cet imbécile. Enfin peut-être que c’est bien la vie sans Gabrielle. Après tout. J’espère que t’en auras profité, mon cher. Je suis dur, pardonne-moi. Tiens, en voilà un de titre qui m’a l’air bon : BALISTIQUE DU DÉSASTRE. Oui, ça c’est très bon. La charge sémantique est immédiate, très visuelle. On imagine bien la saloperie de trajectoire. (Un côté Nothomb, dans ce titre, mais c’est pas grave, elle n’a pas le monopole de cette structure binaire, la chapelière.) Bref. Balistique du désastre. Tu parles d’un désastre ! Dommage qu’il n’y ait rien après le titre, on n’a rien trouvé nulle part, ça aurait sans doute expliqué des choses.

Et puis ces phrases, ces amorces de dialogues. Débuts ? Fins ? Milieux ? « La première photo de la série montre une mouche écrasée sur une vitre. L’abdomen bleu a éclaté en une sorte de bouillie crémeuse ». Putain. C’était bien noir dans ta tête, mon con. Bien noir. Ou : « Il aurait pu la tuer, cette nuit-là, dans son sommeil de jeune pute éthérée. Mais elle était brune. Il ne tuait jamais les brunes. » Ben tiens. Jamais les brunes.

« Tu m’aimes encore ?

–        Oui.

–        On dirait pas.

–        Pourtant je t’aime encore.

–        Tu m’aimes comment ?

–        Comme le Coca.

–        Le Coca Light alors. »

« Tu devrais leur en parler.

–        Non.

–        Tu leur as jamais dit ?

–        Non.

–        Pourquoi ?

–        Mon père me tuerait. »

De petits dialogues hasardeux, sans liens et sans buts, s’approprient ainsi la fin du « carnet n°3 ».(Où sont les autres carnets, il faudrait chercher dans tout son bordel.) Il y a aussi des réflexions, des aphorismes çà et là. « On serait prêt à tout, les quelques minutes qui précèdent l’orgasme. C’est terrible. La bite prend les commandes, on se déconnecte de soi. Je l’ai souvent remarqué. » Dans un autre registre : « Le monde entier est une illusion. Toutes les images sont des illusions. On est tous l’illusion d’une autre illusion. Alors allons-y gaiement : soyons tous illusionnistes.» Quoiqu’il en soit il n’y a jamais eu d’œuvre. Pas à ma connaissance. Aucun livre ni aucun manuscrit complet n’est jamais sorti de sa soupente, à N. Lui qui se voyait écrivain. Romancier, même. Grand romancier. Pauvre N. Qui ne sortait jamais. « Non je reste, je reste là. Ça va pas s’écrire tout seul », qu’il nous lançait depuis sa petite fenêtre, quand on allait boire des coups à L’Océan.

Il ne s’agit pas d’un accident, faut arrêter. J’y crois pas. Sans alcool, on ne dévie pas comme ça de sa trajectoire sur une ligne droite. Pas comme ça.

Un peu de moi

avril 28, 2009 by Nicolaï Lo Russo

abyss

Difficile de se soustraire à la vague de “questionnaires” (de Proust, de Pivot, de Raymonde, et autre “Valentina”) qui sévit ces temps-ci sur nos blogs printaniers. L’auteur — le toujours mystérieux auteur — est intimé de répondre, d’y aller franco. D’ouvrir un peu ses rideaux. Ses petits secrets. (Je ne parle pas des blogs, nombreux, où les rideaux, les portes, les orifices, sont ouverts 24h sur 24, et où l’exercice n’offre qu’un intérêt mineur.)  “Votre livre préféré ?”, votre couleur, votre fleur, votre musique, votre film, votre musique de film. Votre plat. Votre plat en sauce. Votre surgelé. Votre patati. Vos patatas. Vos raplaplas. Non mais bon ! Et tiens, aussi : le métier que “vous aimeriez exercer”. Ah non quatre, nous demande Valentina ! Ha ha ha. Quatre métiers ! Euh voyons : pâtissière-confiseuse, capitaine dans une division blindée, cosmonaute et euh… fleuriste. C’est bien fleuriste, et ça sent bon. Mais je les exerce tous ces métiers ma puce ! non-stop ! “Le sexe que vous aimeriez avoir” pendant qu’on y est ! Ken ou Barbie. Le nombre de doigts ! Moi ? 10 !  Six à droite, quatre à gauche, je suis classique. Ah les conneries.
D’habitude je ne suis pas la mode. J’aime pas suivre. Je la crains la tendance, la fuis, et j’en profite même, levant la papatte, pour l’arroser de mon plus franc jet jaune, voilà. Mais là ok, d’akodac’, j’ai promis, je vais faire un effort. Bien obligé : je l’ai dit sur le très couru blog de Madame Lebrun. Et je reviens rarement sur. (ou alors j’oscille comme un oscilloscope, mais là c’est autre chose, c’est ma maladie.) Bon. Bien emmerdant cette histoire de questionnaire centenaire. On est bien assez fliqué comme ça, tu sais mon p’tit Marcel. A ton époque t’avais pas facebook, ni google, ni GPS, ni une camera dans chaque coin, ni les RG au cul, ni rien de tout ça ! Alors moi, mon “occupation préférée”, à part les fillettes à la sortie des écoles et la pose de TNT sous les TGV, je crois que ça intéresse pas grand monde tu sais. Par contre, sur le principe, je suis pas contre. Je veux dire : sur le principe de ne pas me défiler. De “jouer le jeu”, quoi. De me soumettre à la Question. Mais j’ai dû me débrouiller autrement, je suis comme ça, plutôt que de dépoussiérer ton machin et parler de mes “peintres et poètes préférés”. Surtout que j’aime pas les poètes, non mais tu rigoles. Aucun poète. Surtout les anciens, ceux qui voyageaient peinard, pas comme nous, qui fumaient de la drogue et qui mettaient des doigts dans des culs nubiles. Saligauds de poètes ! Obsédés du râle ! Mesclun gâté ! (oui, ouvre un paquet de mesclun “jeunes pousses” ne serait-ce qu’un seul jour après la date… Pas très poétique, tu verras.)
Me débrouiller autrement, donc.
Par chance, hier soir, alors que je dînais seul au Mac Do Champs-Elysées (une fois n’est pas coutume), et qu’à la table à côté, Bernard Tapie — joliment accompagné, lui — attaquait un Super Cheese Maxi-triple (on pense tous qu’à baiser et bouffer, y a rien à faire), me revient à l’esprit, grâce à cette présence carnassière un brin erratique, ce fameux “Questionnaire de Kimball”, retrouvé dans la poche d’un GI pendant la guerre du Golfe. Un must du genre, jamais traduit en français. Celui-là, oui, pour vous, je veux bien m’amuser à y répondre.
C’est parti.

A quelle “célébrité” administreriez-vous volontiers 500mg de cyanure de potassium, hop, un soir de cocktail ? (le “hop” c’est moi qu’ai rajouté, pour faire plus cinéma.)
A Julien Bourremou, sans aucune hésitation. Qu’il se taise définitivement. Qu’il cesse de nous emmerder avec ses chansons mièvres, doucereuses et imbéciles. Pendant que le monde s’entre-tue dans la fièvre (porcine).

Quel est votre serial killer préféré ?
Jean-Luc Delarue. Son sourire en céramique, ses beaux yeux de marcassin, c’est quand même quelque chose. J’adore.

De qui craindriez-vous absolument une sodomie en règle ?
Euh… voyons… peut-être Jim “penetrator” Stormsteel, un géant black de 2M27, pilier de basket et acteur porno “freak” à ses heures. Une pine, quand il la déplie, comme mon bras complet. Respect. Pétage de cul assuré. Mais niveau sodomie de toute façon, entre Numéricable et Orange, ça va, je suis déjà bien entouré. D’ailleurs je vais aller me racheter du gel silicone, ça fait moins mal.

Qui auriez-vous aimé ne pas être ?
J’aurais bien aimé ne pas être Gérard Lenorman. Ni Loana, Ni Obama. Encore moins Picasso ou pire : Ben Laden. Mais que voulez-vous, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Parmi les blancs, pour lequel avez-vous le plus de sympathie ?
Le blanc d’oeuf. On fait tout avec. Même des maisons.

Votre outil de bricolage favori.
Ma tronçonneuse Stihl “Viking” modifiée. 250 CV, double turbo, 1m20 de longueur de coupe. 42 kg. Pour défricher sévère c’est l’idéal. Pour faire table rase aussi. Ou pour abréger une discussion qui s’éternise (et où j’ai pas raison).

A quel chanteur français souhaiteriez vous une rupture d’anévrisme de courant pendant un concert ?
Pierre-Alain Bourremou (le cousin de Julien). Et que le courant ne revienne jamais. Qu’il se mette à pleuvoir. Un orage terrible. De la boue jusqu’au cuisses. Yo, man.

Si la science pouvait vous rallonger un membre de 10 centimètres, lequel choisiriez vous ?
Va savoir. La main droite en fait. Pour mettre des bonnes baffes sans me déplacer. Ouais. Quoi ? Hein ? Caisse tu dis ? T’en veux une ?

Quel don de la nature, quel miracle, pourriez vous souhaiter que votre concierge possédât ?
Le don de disparaître avec ses seaux et tout son bordel pendant que j’accède à ma boîte aux lettres pour choper mes factures.

Toit de chaume ou toit de tuiles ?
Tuile, tuile. Forcément. Des bonnes tuiles en A34, bien massives. Protectrices. Et électrifiées (à cause du chat du voisin, que je déteste).

Pour quel poisson avez vous la plus profonde admiration ?
Chascanopsetta lugubris. Sorte de poisson-mâchoire solitaire et lumineux, qui ne s’exprime que lorsque c’est vraiment nécessaire. Ceci dit il est très écouté, dans le noir abyssal. Et il aime pas trop qu’on le contredise.

Votre proverbe saoudien favori ?
“Ouaf’ hadat shirf sharaf ed’ assd el sharaf” : “Quand on n’a pas de pétrole on a du pétrole”. J’ai hésité avec “tizak tah’ila hous’san rak’bid’ saad el farouf” :  “Tout ce qui ne brille PAS, n’est pas or”. Mais je préfère quand même le premier, il sonne mieux en V.O.

L’explosif le plus simple d’utilisation, selon vous ?
Le posk russe (farine d’épautre + maïzéna + jus de citron + jaune d’oeuf + huile de ricin + polonium en barres) Il est quand même conseillé de porter lunettes et gants.

Le plus compliqué ?
Les mots. Là, même avec des gants, c’est pas évident.

Quel attribut(s) du sexe opposé aimeriez-vous vous voir greffé ?
Un énorme clitoris. A la place du nombril.

Dans quelle dangereuse zone de conflits pourriez-vous passer vos prochaines vacances de Pâques en famille, si vous y étiez obligé ?
Sur l’Ile d’Oléron. (On dirait pas comme ça, mais il y a des conflits terribles entre les pauvres cyclistes qui roulent sur la nationale et les frimeurs en 4X4 chromée — ces gros cons.) Le bar y est bon malgré tout, sur cette île enfumée.

Quel artiste contemporain auriez-vous plaisir à voir changé en statue sans autre forme de procès ?
Jeff Koons. Direct. Et pas la peine de faire une statue, un sac de plâtre suffira.

Avec quel écrivain échangeriez-vous, un beau dimanche, quelques passes de frisbee ?
J’hésite entre A.Moldavski et O.Steppenwolf. Les deux ce serait super. Ou alors Guillaume Musso. Mais là faudrait que je lance le frisbee en premier, et qu’il soit garni de lames de rasoir horizontales dans son pourtour…

Que prépareriez-vous si vous aviez le Pape à dîner ?
Asperges mayonnaise en entrée.
Tripes à la diable.
Glace, deux boules. Des grosses.
Le tout arrosé d’un Châteauneuf. (Non, pas “du Pape”. Surtout pas.)
Dans des goblets en plastique. Evidemment.

Et Nicolas Sarkozy ? (ça c’est pas dans la version d’origine, mais j’en profite héhé)
Terrine de faisan aux boulons.
Mouclade des boucholeurs.
Rôti du dimanche, si si, du dimanche, bonzaï de carottes.
Fraisier aux anchois.
Café 120 % arabica.

Quel magazine féminin mériterait, selon vous, la Légion d’Honneur en 2010 ?
Cosmo. Et tout le groupe Marie-Claire, tant qu’on y est. Indéniablement. Avec le Prix Nobel de la Paix en 2012, si c’est possible.

La photo au-dessus de votre lit c’est ?
Monica Bellucci. Qui se cure les dents avec un stylo Bic quatre couleurs. Magnifique.

Et celle dans le tout dernier tiroir de votre bureau, fermé à double-tour ?
Bernard Tapie à la caisse de ED l’Epicier, avec une boîte de thon, un bouquet de persil et un litre de Vieux-Papes. Elle vaut des millions cette photo. Je la sortirai en cas de besoin et la balancerai à VSD. Non pas à VSD.

Pour quelle catastrophe naturelle avez-vous le plus d’indulgence ?
La chute des cheveux. Ou des seins chez les dames.

Quelle trace(s) aimeriez-vous laisser au monde ?
Un petit croquis au crayon gras, au dos d’un couvercle de Caprice des Dieux, que je fis la nuit du 25 décembre 1971 avec mes petits doigts gelés.
En tout cas pas des traces de freinage. Ça non.

Votre épitaphe en cas de sinistre ?
“Merci d’éviter l’arrosage des fleurs en plastique.”

(Je précise que vous pouvez vous servir, partiellement ou complètement, de ce désormais traduit “Questionnaire de Kimball”, pour votre blog, vos vacances, vos amis, vos parents, et même votre chat s’il comprend le français — le mien, celui avec des patins isolants, le comprend.)

“Comme ça, au hasard”

avril 18, 2009 by Nicolaï Lo Russo

visseriebhv

Paris, 26 septembre 1982, 17h02. André Chance est au sous-sol du BHV. Le Bazar de l’Hôtel de Ville. Rayon visserie, il choisit des vis. Il hésite. Zinc ou laiton. J’en sais rien. Non, ce jaune va pas aller : la pendule est en inox et bois ; chrome serait mieux. Ou alors celles-là en acier, à tête en croix ? Trop longues. N’existent pas en 10mm. Même au détail. André Chance tergiverse, plonge ses gros doigts dans les caissettes scintillantes. Il ne sait pas très bien. Tellement de vis. De possibilités. Que choisir ? André Chance n’aime pas se perdre en conjectures. Normalement il fait vite. Il sait rapidement ce qui est adapté. André Chance est un homme qui sait. Or ce qu’il ignore totalement, en ce bel après-midi d’automne, ô combien ironique on va le voir, c’est qu’il va mourir dans dix-sept minutes.

Paris, ce même 26 septembre 1982, 17h07. L’Est-Allemand Jörg Doldinger, dit “Jöd”, est affairé sur un toit, rue de Rivoli, pas loin du BHV. Il a mis en place un trépied à 200 mètres environ du “point d’impact”. Un trépied aluminium sur lequel il installe tranquillement une Winchester PW-40 à silencieux.

“Comme ça, au hasard”, sont les mots simples qui dictent la conduite de Jörg Doldinger quand vient pour lui le délicat “moment critique de l’expérience” ; ce que ses collègues mathématiciens, peu avares d’euphémismes, appellent quant à eux la “perturbation à créer”.

Au début des années quatre-vingts, Jörg Doldinger est engagé par Hamid Stoll pour procéder aux premières modélisations numériques de “mouvements de foule en phase panique”, sur le dossier “contrôle et variabilité” du Commettee for Economic Research basé alors en Forêt Noire. Des modélisations ont été établies pour Berlin, Tokyo, Milan, Los Angeles, New-York, Moscou, Tel-Aviv, Shanghai, Islamabad, Sydney, quelques autres villes test, mais pour Paris, où la foule est réputée “cognitivement glissante”, l’expérience est à reconduire. (La première fut un désastre ; une grosse bêtise qui termina en carnage.) On recommande cette fois l’utilisation d’une arme à feu discrète, efficace, de moyenne portée. Prudence, propreté, professionnalisme.

Le soleil tape sur le toit de l’immeuble où “Jöd” achève ses petits préparatifs. La chaleur est intenable, tant est forte la réverbération. Qu’à cela ne tienne : l’été indien, copieux cette année-là, presse les gens dans les rues, des milliers de fourmis excitées, les conditions sont parfaites. Le magma humain, absolument idéal. Calme, les gestes nets, “Jöd” rencontre néanmoins un sérieux problème avec la vis de serrage de la colonne centrale de son trépied. Scheisse Scheisse Scheisse ! Merte et merte ! Petit énervement étouffé, sous le bleu dense du ciel. Bref contretemps, qui ne fait que repousser de quelques secondes la “perturbation à créer”. Rien de grave, on fera autrement.

André Chance a finalement opté pour des “10/3″ cruciforme et des “30/6″ en acier zingué. Ça ira impeccable. Satisfait, il quitte le rayon par l’allée des perceuses pour se rendre à la caisse. Bosch, Black&Decker, Hilti, Moss, Hutchinson, Yamaha, tiens ils font des perceuses Yamaha ?… Bösendorfer, Yves Saint Laurent, Burton&Hollen…, je devrais racheter des mèches en carbure YSL, ça perce bien le carbure, le carbure de tungstène… Une perceuse sans fil, ça c’est pas con… Moins puissant peut-être. Moins puissant. (ndlr : précisons tout de même à l’attention des distraits, que depuis 1983, la maison Yves Saint Laurent a abandonné son secteur outillage professionnel pour se concentrer exclusivement sur la confection et la cosmétique. Pour ma part, je ne lui en tiens pas rigueur.)

La Fronto à télécommande est prête, 96 images/seconde. Objectif 19 millimètres orthoscopique. Marqueurs en place. Jöd, sur son toit, épaule, respire calmement. Tant pis pour le trépied. Moteur. Regarder dans le viseur. Ces petits moucherons imparfaits, à la sortie du BHV, qui s’agitent, vont, viennent, se mélangent dans le collimateur… casquettes, lunettes, foulards de soie… bleu, orange, chair, brun, noir… gris du trottoir, poussette, jaune, chair, rouge, toute cette chair molle, rayures qui filent, ces femmes, bulles arc-en-ciel, vives et vivantes… Bloquer la respiration, attendre, transpiration, suée, cibler le centre de la masse informe, tous ces imbéciles indifférenciés, allez, peu importe, ces gros cons bedonnants… bronzés… inutiles… des enfants aussi, pourquoi pas, un enfant, pour une fois, (non, pas homologué…), adulte, ils ont dit “adulte”, n’importe lequel, appuyer sur la détente doucement, comme ça, au hasard… comme ça, oui, au hasard… Fermer les yeux, goutte salée… Petit bruit de sarbacane… Theuuh… Petit oiseau de métal brûlant… au milieu de la foule de cette fin d’été… Rien de grave…

André Chance tombe à 17h19, sur le bitume sec au milieu des passants, avec ses vis et dans un hoquet de sang.

Tout a été enregistré (affaissement de l’item, mouvement global après la “singularité”, cris). A été estimé “parfait”.

(Dossier N°45A-H1983, RG ; les noms des protagonistes ont été changés. A l’époque, l’affaire fut classée sans suite ; vite étouffée, vite oubliée. Aujourd’hui, avec Internet, ça ne se passerait pas comme ça. Oh non. Pas du tout comme ça.)

Note au lecteur : Quand vous achetez des vis, ou quoi que ce soit d’autre, n’hésitez pas trop longtemps.

A pic

avril 9, 2009 by Nicolaï Lo Russo

el-condor

Dans les hauteurs glacées de la Bolivie d’aujourd’hui, parmi les condors mais loin des chèvres et des femmes courtes, habite un homme étonnant. Son nom est Pedro Almanzor de Huanchaca. Un écrivain de quatre-ving trois automnes. Un écrivain qui a la particularité d’écrire un mot par jour depuis 1964. Pensez : lorsque mon ami Takoshi Kamato, reporter-caméraman, l’a interviewé en mars dernier, son “dernier roman”, en cours, comportait 16.489 mots (sans les pronoms, les interjections, les conjonctions et autres liants ; Pedro Almanzor de Huanchaca ne compte que les mots “véritables et pesés”). Né en 1926, cet étrange et prolifique écrivain ne figure dans aucun dictionnaire, aucune encyclopédie, malgré une oeuvre tout à fait considérable. Car disons-le, l’homme est un insatisfait chronique doublé d’un perfectionniste redoutable – ce qui est souvent lié, convenons-en. Son impressionnante bibliothèque, outre les classiques de la littérature mondiale, comptait plusieurs centaines de manuscrits, de recueils de poèmes, d’essais, de polars andins, de récits terribles et inédits, qu’il rédigea entre 1945 et 1964 sans les adresser jamais à la moindre maison d’édition. Quand je dis sa bibliothèque comptait – forme passée –, c’est parce qu’on ne peut se figurer cette bibliothèque que sur photo : En effet, le 1er janvier 1964, Pedro Almanzor de Huanchaca a consciencieusement tout brûlé. Livres, documents, étagères, tout. Ne reste qu’un album avec quelques photos qu’avait pu prendre sa femme à l’époque, avant et après le sinistre, alors qu’elle avait – miracle d’intuition ! – “senti le coup venir”. Les photographies de la bibliothèque calcinée sont assez saisissantes, d’aucuns diront hérétiques, tout ce noir, ce brûlis fumant, épouvantables images de disparition. Que s’est-il passé dans la tête de Pedro Almanzor de Huanchaca ce jour-là, jour neuf et gai de la Saint-Sylvestre 1964 ? Que s’est il passé pour qu’il décide, avec toute sa belle tête de Bolivien érudit, de supprimer toute une vie d’écriture, de création, quand bien même il la jugeait imparfaite ? ” Très simple : j’ai voulu faire tabula rasa sur ces années d’esquisses, ces informations redondantes, ce vertige poussiéreux, cet indécrottable passé” ; “Basta la mierda”, conclut-il dans un sourire à peine édenté.
Interprète, correcteur au Ixiamas Pepe au début des années soixante, Pedro Almanzor de Huanchaca à tout lâché en 1964 (femme, enfant, chien, lapins), tout vendu (voiture, vélo, maison à Sucre), pour s’installer en altitude, à 5200 mètres, au coeur du massif hostile de la Hogna. Où il a fait construire – voilà quarante-cinq ans – une petite demeure blanche, baignée d’un silence à peine troublé par le rire des pierres et le crissement sec des chicunias (sorte de petits lézards venimeux).
On accède chez lui – il reste ouvert aux visites, bien que les visiteurs ne soient pas légion – à dos de lama ou par hélicoptère ; c’est assez peu pratique. Autant dire qu’outre les inconvénients respiratoires, une certaine dose de motivation est requise pour aller à la rencontre de cet écrivain, que beaucoup considèrent d’ailleurs comme un psychopathe, et de toute façon comme un incurable misanthrope. Mais une fois là-haut, assure Takoshi, alpiniste à ses heures, on est happé, tout fascine ; à commencer par la pièce, la seule et unique, où travaille, vit et reçoit l’incroyable ascète : pièce vide et entièrement blanche. Un cube de craie. Pas un meuble, pas un tapis, pas un tableau, rien ; si ce n’est un fort monacal bureau, un peu de vaisselle dans un coin, des couvertures en alpaga, et une épaisse natcacha pour dormir. “L’hiver il fait facilement – 40°C, parfois moins, c’est assez dur ; pour résister, à part le feu la nuit, je pelle la neige aux alentours, des tonnes et des tonnes, tout en cherchant le mot du jour”, déclare l’écrivain. “Lorsque le soleil tombe, le mot tombe aussi” confie-t-il. “Le seul mot possible ; le mot qui va, unique et parfait.” Un chef d’oeuvre s’écrit à ce prix, sans doute.
Rayon alimentation, on ne peut qu’être ébahi par le très sommaire apport calorique que constitue l’essentiel de ses repas : tubercules de montagne, concombre sauvage, racines diverses, quelques oeufs de choucas, blattes séchées, fourmis laineuses ; la liste n’est pas complète, mais caractérise de manière sidérante le parti pris on pourrait dire philosophique – ou bouddhiste – de cet homme phénoménal. Qui, poursuit-il, ne reviendrait “pour rien au monde” à sa vie à Sucre. On comprend que le principe de rareté, totalement oublié dans nos sociétés d’abondance, fait toute l’essence, le piquant, et partant l’intérêt de cette existence tournée vers la beauté pure des cimes. Pedro Almanzor de Huanchaca précise ne jamais avoir été malade depuis qu’il est là-haut. Juste un petit mal des hauteurs, au début, d’anodins vertiges, lesquels se sont vite dissipés. Il s’estime globalement “heureux et surtout dégagé“. L’idéal pour la création, en somme, cette vie simple et brute. Immense Page Blanche, vierge de tout.

On est en droit de se demander, bien sûr, comment cet homme encore solide a fait pour survivre dans de telles conditions d’isolement – cet emprisonnement minéral – pendant plus de quarante années. Je me fais donc un devoir de porter à la connaissance du lecteur de ces lignes, exclusivité francophone !, qu’un hélicoptère de la garde nationale bolivienne, piloté par sa lieutenant-colonel de fille, lui largue une fois par mois son courrier, du linge propre, deux ou trois tablettes de chocolat suisse (son unique péché mignon), du bois sec, et parfois une petite surprise (lors de la visite de mon ami reporter, il s’agissait de la revue Playboy datée décembre 2008, avec un Père Noël ; mais il préfère les choses sans images ni textes).

Du haut de son piton rocheux, Pedro Almanzor de Huanchaca, l’écrivain fou au visage de granit, pense que son ultime oeuvre porte en elle sa propre fin ; que le tout dernier mot du livre sera, comme tous les autres et indépendamment du Dernier Jour, juste. Qu’il tombera, pour ainsi dire, A PIC.