Archive for avril 2009

Un peu de moi

28 avril 2009

abyss

Difficile de se soustraire à la vague de « questionnaires » (de Proust, de Pivot, de Raymonde, et autre « Valentina ») qui sévit ces temps-ci sur nos blogs printaniers. L’auteur — le toujours mystérieux auteur — est intimé de répondre, d’y aller franco. D’ouvrir un peu ses rideaux. Ses petits secrets. (Je ne parle pas des blogs, nombreux, où les rideaux, les portes, les orifices, sont ouverts 24h sur 24, et où l’exercice n’offre qu’un intérêt mineur.)  « Votre livre préféré ? », votre couleur, votre fleur, votre musique, votre film, votre musique de film. Votre plat. Votre plat en sauce. Votre surgelé. Votre patati. Vos patatas. Vos raplaplas. Non mais bon ! Et tiens, aussi : le métier que « vous aimeriez exercer ». Ah non quatre, nous demande Valentina ! Ha ha ha. Quatre métiers ! Euh voyons : pâtissière-confiseuse, capitaine dans une division blindée, cosmonaute et euh… fleuriste. C’est bien fleuriste, et ça sent bon. Mais je les exerce tous ces métiers ma puce ! non-stop ! « Le sexe que vous aimeriez avoir » pendant qu’on y est ! Ken ou Barbie. Le nombre de doigts ! Moi ? 10 !  Six à droite, quatre à gauche, je suis classique. Ah les conneries.
D’habitude je ne suis pas la mode. J’aime pas suivre. Je la crains la tendance, la fuis, et j’en profite même, levant la papatte, pour l’arroser de mon plus franc jet jaune, voilà. Mais là ok, d’akodac’, j’ai promis, je vais faire un effort. Bien obligé : je l’ai dit sur le très couru blog de Madame Lebrun. Et je reviens rarement sur. (ou alors j’oscille comme un oscilloscope, mais là c’est autre chose, c’est ma maladie.) Bon. Bien emmerdant cette histoire de questionnaire centenaire. On est bien assez fliqué comme ça, tu sais mon p’tit Marcel. A ton époque t’avais pas facebook, ni google, ni GPS, ni une camera dans chaque coin, ni les RG au cul, ni rien de tout ça ! Alors moi, mon « occupation préférée », à part les fillettes à la sortie des écoles et la pose de TNT sous les TGV, je crois que ça intéresse pas grand monde tu sais. Par contre, sur le principe, je suis pas contre. Je veux dire : sur le principe de ne pas me défiler. De « jouer le jeu », quoi. De me soumettre à la Question. Mais j’ai dû me débrouiller autrement, je suis comme ça, plutôt que de dépoussiérer ton machin et parler de mes « peintres et poètes préférés ». Surtout que j’aime pas les poètes, non mais tu rigoles. Aucun poète. Surtout les anciens, ceux qui voyageaient peinard, pas comme nous, qui fumaient de la drogue et qui mettaient des doigts dans des culs nubiles. Saligauds de poètes ! Obsédés du râle ! Mesclun gâté ! (oui, ouvre un paquet de mesclun « jeunes pousses » ne serait-ce qu’un seul jour après la date… Pas très poétique, tu verras.)
Me débrouiller autrement, donc.
Par chance, hier soir, alors que je dînais seul au Mac Do Champs-Elysées (une fois n’est pas coutume), et qu’à la table à côté, Bernard Tapie — joliment accompagné, lui — attaquait un Super Cheese Maxi-triple (on pense tous qu’à baiser et bouffer, y a rien à faire), me revient à l’esprit, grâce à cette présence carnassière un brin erratique, ce fameux « Questionnaire de Kimball », retrouvé dans la poche d’un GI pendant la guerre du Golfe. Un must du genre, jamais traduit en français. Celui-là, oui, pour vous, je veux bien m’amuser à y répondre.
C’est parti.

A quelle « célébrité » administreriez-vous volontiers 500mg de cyanure de potassium, hop, un soir de cocktail ? (le « hop » c’est moi qu’ai rajouté, pour faire plus cinéma.)
A Julien Bourremou, sans aucune hésitation. Qu’il se taise définitivement. Qu’il cesse de nous emmerder avec ses chansons mièvres, doucereuses et imbéciles. Pendant que le monde s’entre-tue dans la fièvre (porcine).

Quel est votre serial killer préféré ?
Jean-Luc Delarue. Son sourire en céramique, ses beaux yeux de marcassin, c’est quand même quelque chose. J’adore.

De qui craindriez-vous absolument une sodomie en règle ?
Euh… voyons… peut-être Jim « penetrator » Stormsteel, un géant black de 2M27, pilier de basket et acteur porno « freak » à ses heures. Une pine, quand il la déplie, comme mon bras complet. Respect. Pétage de cul assuré. Mais niveau sodomie de toute façon, entre Numéricable et Orange, ça va, je suis déjà bien entouré. D’ailleurs je vais aller me racheter du gel silicone, ça fait moins mal.

Qui auriez-vous aimé ne pas être ?
J’aurais bien aimé ne pas être Gérard Lenorman. Ni Loana, Ni Obama. Encore moins Picasso ou pire : Ben Laden. Mais que voulez-vous, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Parmi les blancs, pour lequel avez-vous le plus de sympathie ?
Le blanc d’oeuf. On fait tout avec. Même des maisons.

Votre outil de bricolage favori.
Ma tronçonneuse Stihl « Viking » modifiée. 250 CV, double turbo, 1m20 de longueur de coupe. 42 kg. Pour défricher sévère c’est l’idéal. Pour faire table rase aussi. Ou pour abréger une discussion qui s’éternise (et où j’ai pas raison).

A quel chanteur français souhaiteriez vous une rupture d’anévrisme de courant pendant un concert ?
Pierre-Alain Bourremou (le cousin de Julien). Et que le courant ne revienne jamais. Qu’il se mette à pleuvoir. Un orage terrible. De la boue jusqu’au cuisses. Yo, man.

Si la science pouvait vous rallonger un membre de 10 centimètres, lequel choisiriez vous ?
Va savoir. La main droite en fait. Pour mettre des bonnes baffes sans me déplacer. Ouais. Quoi ? Hein ? Caisse tu dis ? T’en veux une ?

Quel don de la nature, quel miracle, pourriez vous souhaiter que votre concierge possédât ?
Le don de disparaître avec ses seaux et tout son bordel pendant que j’accède à ma boîte aux lettres pour choper mes factures.

Toit de chaume ou toit de tuiles ?
Tuile, tuile. Forcément. Des bonnes tuiles en A34, bien massives. Protectrices. Et électrifiées (à cause du chat du voisin, que je déteste).

Pour quel poisson avez vous la plus profonde admiration ?
Chascanopsetta lugubris. Sorte de poisson-mâchoire solitaire et lumineux, qui ne s’exprime que lorsque c’est vraiment nécessaire. Ceci dit il est très écouté, dans le noir abyssal. Et il aime pas trop qu’on le contredise.

Votre proverbe saoudien favori ?
« Ouaf’ hadat shirf sharaf ed’ assd el sharaf » : « Quand on n’a pas de pétrole on a du pétrole ». J’ai hésité avec « tizak tah’ila hous’san rak’bid’ saad el farouf » :  « Tout ce qui ne brille PAS, n’est pas or ». Mais je préfère quand même le premier, il sonne mieux en V.O.

L’explosif le plus simple d’utilisation, selon vous ?
Le posk russe (farine d’épautre + maïzéna + jus de citron + jaune d’oeuf + huile de ricin + polonium en barres) Il est quand même conseillé de porter lunettes et gants.

Le plus compliqué ?
Les mots. Là, même avec des gants, c’est pas évident.

Quel attribut(s) du sexe opposé aimeriez-vous vous voir greffé ?
Un énorme clitoris. A la place du nombril.

Dans quelle dangereuse zone de conflits pourriez-vous passer vos prochaines vacances de Pâques en famille, si vous y étiez obligé ?
Sur l’Ile d’Oléron. (On dirait pas comme ça, mais il y a des conflits terribles entre les pauvres cyclistes qui roulent sur la nationale et les frimeurs en 4X4 chromée — ces gros cons.) Le bar y est bon malgré tout, sur cette île enfumée.

Quel artiste contemporain auriez-vous plaisir à voir changé en statue sans autre forme de procès ?
Jeff Koons. Direct. Et pas la peine de faire une statue, un sac de plâtre suffira.

Avec quel écrivain échangeriez-vous, un beau dimanche, quelques passes de frisbee ?
J’hésite entre A.Moldavski et O.Steppenwolf. Les deux ce serait super. Ou alors Guillaume Musso. Mais là faudrait que je lance le frisbee en premier, et qu’il soit garni de lames de rasoir horizontales dans son pourtour…

Que prépareriez-vous si vous aviez le Pape à dîner ?
Asperges mayonnaise en entrée.
Tripes à la diable.
Glace, deux boules. Des grosses.
Le tout arrosé d’un Châteauneuf. (Non, pas « du Pape ». Surtout pas.)
Dans des goblets en plastique. Evidemment.

Et Nicolas Sarkozy ? (ça c’est pas dans la version d’origine, mais j’en profite héhé)
Terrine de faisan aux boulons.
Mouclade des boucholeurs.
Rôti du dimanche, si si, du dimanche, bonzaï de carottes.
Fraisier aux anchois.
Café 120 % arabica.

Quel magazine féminin mériterait, selon vous, la Légion d’Honneur en 2010 ?
Cosmo. Et tout le groupe Marie-Claire, tant qu’on y est. Indéniablement. Avec le Prix Nobel de la Paix en 2012, si c’est possible.

La photo au-dessus de votre lit c’est ?
Monica Bellucci. Qui se cure les dents avec un stylo Bic quatre couleurs. Magnifique.

Et celle dans le tout dernier tiroir de votre bureau, fermé à double-tour ?
Bernard Tapie à la caisse de ED l’Epicier, avec une boîte de thon, un bouquet de persil et un litre de Vieux-Papes. Elle vaut des millions cette photo. Je la sortirai en cas de besoin et la balancerai à VSD. Non pas à VSD.

Pour quelle catastrophe naturelle avez-vous le plus d’indulgence ?
La chute des cheveux. Ou des seins chez les dames.

Quelle trace(s) aimeriez-vous laisser au monde ?
Un petit croquis au crayon gras, au dos d’un couvercle de Caprice des Dieux, que je fis la nuit du 25 décembre 1971 avec mes petits doigts gelés.
En tout cas pas des traces de freinage. Ça non.

Votre épitaphe en cas de sinistre ?
« Merci d’éviter l’arrosage des fleurs en plastique. »

(Je précise que vous pouvez vous servir, partiellement ou complètement, de ce désormais traduit « Questionnaire de Kimball », pour votre blog, vos vacances, vos amis, vos parents, et même votre chat s’il comprend le français — le mien, celui avec des patins isolants, le comprend.)

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« Comme ça, au hasard »

18 avril 2009

visseriebhv

Paris, 26 septembre 1982, 17h02. André Chance est au sous-sol du BHV. Le Bazar de l’Hôtel de Ville. Rayon visserie, il choisit des vis. Il hésite. Zinc ou laiton. J’en sais rien. Non, ce jaune va pas aller : la pendule est en inox et bois ; chrome serait mieux. Ou alors celles-là en acier, à tête en croix ? Trop longues. N’existent pas en 10mm. Même au détail. André Chance tergiverse, plonge ses gros doigts dans les caissettes scintillantes. Il ne sait pas très bien. Tellement de vis. De possibilités. Que choisir ? André Chance n’aime pas se perdre en conjectures. Normalement il fait vite. Il sait rapidement ce qui est adapté. André Chance est un homme qui sait. Or ce qu’il ignore totalement, en ce bel après-midi d’automne, ô combien ironique on va le voir, c’est qu’il va mourir dans dix-sept minutes.

Paris, ce même 26 septembre 1982, 17h07. L’Est-Allemand Jörg Doldinger, dit « Jöd », est affairé sur un toit, rue de Rivoli, pas loin du BHV. Il a mis en place un trépied à 200 mètres environ du « point d’impact ». Un trépied aluminium sur lequel il installe tranquillement une Winchester PW-40 à silencieux.

« Comme ça, au hasard », sont les mots simples qui dictent la conduite de Jörg Doldinger quand vient pour lui le délicat « moment critique de l’expérience » ; ce que ses collègues mathématiciens, peu avares d’euphémismes, appellent quant à eux la « perturbation à créer ».

Au début des années quatre-vingts, Jörg Doldinger est engagé par Hamid Stoll pour procéder aux premières modélisations numériques de « mouvements de foule en phase panique », sur le dossier « contrôle et variabilité » du Commettee for Economic Research basé alors en Forêt Noire. Des modélisations ont été établies pour Berlin, Tokyo, Milan, Los Angeles, New-York, Moscou, Tel-Aviv, Shanghai, Islamabad, Sydney, quelques autres villes test, mais pour Paris, où la foule est réputée « cognitivement glissante », l’expérience est à reconduire. (La première fut un désastre ; une grosse bêtise qui termina en carnage.) On recommande cette fois l’utilisation d’une arme à feu discrète, efficace, de moyenne portée. Prudence, propreté, professionnalisme.

Le soleil tape sur le toit de l’immeuble où « Jöd » achève ses petits préparatifs. La chaleur est intenable, tant est forte la réverbération. Qu’à cela ne tienne : l’été indien, copieux cette année-là, presse les gens dans les rues, des milliers de fourmis excitées, les conditions sont parfaites. Le magma humain, absolument idéal. Calme, les gestes nets, « Jöd » rencontre néanmoins un sérieux problème avec la vis de serrage de la colonne centrale de son trépied. Scheisse Scheisse Scheisse ! Merte et merte ! Petit énervement étouffé, sous le bleu dense du ciel. Bref contretemps, qui ne fait que repousser de quelques secondes la « perturbation à créer ». Rien de grave, on fera autrement.

André Chance a finalement opté pour des « 10/3 » cruciforme et des « 30/6 » en acier zingué. Ça ira impeccable. Satisfait, il quitte le rayon par l’allée des perceuses pour se rendre à la caisse. Bosch, Black&Decker, Hilti, Moss, Hutchinson, Yamaha, tiens ils font des perceuses Yamaha ?… Bösendorfer, Yves Saint Laurent, Burton&Hollen…, je devrais racheter des mèches en carbure YSL, ça perce bien le carbure, le carbure de tungstène… Une perceuse sans fil, ça c’est pas con… Moins puissant peut-être. Moins puissant. (ndlr : précisons tout de même à l’attention des distraits, que depuis 1983, la maison Yves Saint Laurent a abandonné son secteur outillage professionnel pour se concentrer exclusivement sur la confection et la cosmétique. Pour ma part, je ne lui en tiens pas rigueur.)

La Fronto à télécommande est prête, 96 images/seconde. Objectif 19 millimètres orthoscopique. Marqueurs en place. Jöd, sur son toit, épaule, respire calmement. Tant pis pour le trépied. Moteur. Regarder dans le viseur. Ces petits moucherons imparfaits, à la sortie du BHV, qui s’agitent, vont, viennent, se mélangent dans le collimateur… casquettes, lunettes, foulards de soie… bleu, orange, chair, brun, noir… gris du trottoir, poussette, jaune, chair, rouge, toute cette chair molle, rayures qui filent, ces femmes, bulles arc-en-ciel, vives et vivantes… Bloquer la respiration, attendre, transpiration, suée, cibler le centre de la masse informe, tous ces imbéciles indifférenciés, allez, peu importe, ces gros cons bedonnants… bronzés… inutiles… des enfants aussi, pourquoi pas, un enfant, pour une fois, (non, pas homologué…), adulte, ils ont dit « adulte », n’importe lequel, appuyer sur la détente doucement, comme ça, au hasard… comme ça, oui, au hasard… Fermer les yeux, goutte salée… Petit bruit de sarbacane… Theuuh… Petit oiseau de métal brûlant… au milieu de la foule de cette fin d’été… Rien de grave…

André Chance tombe à 17h19, sur le bitume sec au milieu des passants, avec ses vis et dans un hoquet de sang.

Tout a été enregistré (affaissement de l’item, mouvement global après la « singularité », cris). A été estimé « parfait ».

(Dossier N°45A-H1983, RG ; les noms des protagonistes ont été changés. A l’époque, l’affaire fut classée sans suite ; vite étouffée, vite oubliée. Aujourd’hui, avec Internet, ça ne se passerait pas comme ça. Oh non. Pas du tout comme ça.)

Note au lecteur : Quand vous achetez des vis, ou quoi que ce soit d’autre, n’hésitez pas trop longtemps.

A pic

9 avril 2009

el-condor

Dans les hauteurs glacées de la Bolivie d’aujourd’hui, parmi les condors mais loin des chèvres et des femmes courtes, habite un homme étonnant. Son nom est Pedro Almanzor de Huanchaca. Un écrivain de quatre-ving trois automnes. Un écrivain qui a la particularité d’écrire un mot par jour depuis 1964. Pensez : lorsque mon ami Takoshi Kamato, reporter-caméraman, l’a interviewé en mars dernier, son « dernier roman », en cours, comportait 16.489 mots (sans les pronoms, les interjections, les conjonctions et autres liants ; Pedro Almanzor de Huanchaca ne compte que les mots « véritables et pesés »). Né en 1926, cet étrange et prolifique écrivain ne figure dans aucun dictionnaire, aucune encyclopédie, malgré une oeuvre tout à fait considérable. Car disons-le, l’homme est un insatisfait chronique doublé d’un perfectionniste redoutable – ce qui est souvent lié, convenons-en. Son impressionnante bibliothèque, outre les classiques de la littérature mondiale, comptait plusieurs centaines de manuscrits, de recueils de poèmes, d’essais, de polars andins, de récits terribles et inédits, qu’il rédigea entre 1945 et 1964 sans les adresser jamais à la moindre maison d’édition. Quand je dis sa bibliothèque comptait – forme passée –, c’est parce qu’on ne peut se figurer cette bibliothèque que sur photo : En effet, le 1er janvier 1964, Pedro Almanzor de Huanchaca a consciencieusement tout brûlé. Livres, documents, étagères, tout. Ne reste qu’un album avec quelques photos qu’avait pu prendre sa femme à l’époque, avant et après le sinistre, alors qu’elle avait – miracle d’intuition ! – « senti le coup venir ». Les photographies de la bibliothèque calcinée sont assez saisissantes, d’aucuns diront hérétiques, tout ce noir, ce brûlis fumant, épouvantables images de disparition. Que s’est-il passé dans la tête de Pedro Almanzor de Huanchaca ce jour-là, jour neuf et gai de la Saint-Sylvestre 1964 ? Que s’est il passé pour qu’il décide, avec toute sa belle tête de Bolivien érudit, de supprimer toute une vie d’écriture, de création, quand bien même il la jugeait imparfaite ?  » Très simple : j’ai voulu faire tabula rasa sur ces années d’esquisses, ces informations redondantes, ce vertige poussiéreux, cet indécrottable passé » ; « Basta la mierda », conclut-il dans un sourire à peine édenté.
Interprète, correcteur au Ixiamas Pepe au début des années soixante, Pedro Almanzor de Huanchaca à tout lâché en 1964 (femme, enfant, chien, lapins), tout vendu (voiture, vélo, maison à Sucre), pour s’installer en altitude, à 5200 mètres, au coeur du massif hostile de la Hogna. Où il a fait construire – voilà quarante-cinq ans – une petite demeure blanche, baignée d’un silence à peine troublé par le rire des pierres et le crissement sec des chicunias (sorte de petits lézards venimeux).
On accède chez lui – il reste ouvert aux visites, bien que les visiteurs ne soient pas légion – à dos de lama ou par hélicoptère ; c’est assez peu pratique. Autant dire qu’outre les inconvénients respiratoires, une certaine dose de motivation est requise pour aller à la rencontre de cet écrivain, que beaucoup considèrent d’ailleurs comme un psychopathe, et de toute façon comme un incurable misanthrope. Mais une fois là-haut, assure Takoshi, alpiniste à ses heures, on est happé, tout fascine ; à commencer par la pièce, la seule et unique, où travaille, vit et reçoit l’incroyable ascète : pièce vide et entièrement blanche. Un cube de craie. Pas un meuble, pas un tapis, pas un tableau, rien ; si ce n’est un fort monacal bureau, un peu de vaisselle dans un coin, des couvertures en alpaga, et une épaisse natcacha pour dormir. « L’hiver il fait facilement – 40°C, parfois moins, c’est assez dur ; pour résister, à part le feu la nuit, je pelle la neige aux alentours, des tonnes et des tonnes, tout en cherchant le mot du jour », déclare l’écrivain. « Lorsque le soleil tombe, le mot tombe aussi » confie-t-il. « Le seul mot possible ; le mot qui va, unique et parfait. » Un chef d’oeuvre s’écrit à ce prix, sans doute.
Rayon alimentation, on ne peut qu’être ébahi par le très sommaire apport calorique que constitue l’essentiel de ses repas : tubercules de montagne, concombre sauvage, racines diverses, quelques oeufs de choucas, blattes séchées, fourmis laineuses ; la liste n’est pas complète, mais caractérise de manière sidérante le parti pris on pourrait dire philosophique – ou bouddhiste – de cet homme phénoménal. Qui, poursuit-il, ne reviendrait « pour rien au monde » à sa vie à Sucre. On comprend que le principe de rareté, totalement oublié dans nos sociétés d’abondance, fait toute l’essence, le piquant, et partant l’intérêt de cette existence tournée vers la beauté pure des cimes. Pedro Almanzor de Huanchaca précise ne jamais avoir été malade depuis qu’il est là-haut. Juste un petit mal des hauteurs, au début, d’anodins vertiges, lesquels se sont vite dissipés. Il s’estime globalement « heureux et surtout dégagé« . L’idéal pour la création, en somme, cette vie simple et brute. Immense Page Blanche, vierge de tout.

On est en droit de se demander, bien sûr, comment cet homme encore solide a fait pour survivre dans de telles conditions d’isolement – cet emprisonnement minéral – pendant plus de quarante années. Je me fais donc un devoir de porter à la connaissance du lecteur de ces lignes, exclusivité francophone !, qu’un hélicoptère de la garde nationale bolivienne, piloté par sa lieutenant-colonel de fille, lui largue une fois par mois son courrier, du linge propre, deux ou trois tablettes de chocolat suisse (son unique péché mignon), du bois sec, et parfois une petite surprise (lors de la visite de mon ami reporter, il s’agissait de la revue Playboy datée décembre 2008, avec un Père Noël ; mais il préfère les choses sans images ni textes).

Du haut de son piton rocheux, Pedro Almanzor de Huanchaca, l’écrivain fou au visage de granit, pense que son ultime oeuvre porte en elle sa propre fin ; que le tout dernier mot du livre sera, comme tous les autres et indépendamment du Dernier Jour, juste. Qu’il tombera, pour ainsi dire, A PIC.

Headphones

3 avril 2009

metro-vide

7H30. Mis le casque. PLAY> …Toum Toum Toum… Quitté l’appartement et fermé à clé.  Moquette du palier, moutarde, appelé l’ascenseur. Moquette moutarde et paillassons. Portes marron. …Toum Toum Toum… Monté dans l’ascenseur, descente, 7… 6…., tout propre l’ascenseur, nickel, 5…, le miroir aussi, nickel-chrome, ajusté une mèche dans le miroir, …Toum Toum… allumé une cigarette, tiré une large bouffée, 2…, …Toum Toum Toum… , 1…, la porte, neuve, toute neuve, acier brossé, ils viennent de la changer, 0 !…, s’ouvre. Rez de chaussée. Astiqué. Concierge à chignon, à genoux, les gants roses dans le savon. …Toum Toum Toum… Des flacons jaune, orange, un seau vert. La concierge fait bonjour monsieur, sur ses lèvres pâles. Puis baisse les yeux, s’aplatit. Pas retourné le bonjour. Pas dans le rythme. Sorti par la cour fleurie. …Toum Toum Toum… Parti frais dans le matin net. Le matin net sous le soleil neuf. Magnolias, cerisiers saumon, amandiers, longé les haies géométriques sous la faïence des façades. Levé la tête au ciel roi, rien, pas un nuage, juste un oiseau, un passereau de passage, traçant une ligne sans souvenir. Le sol. …Toum Toum Toum… Le sol. Les baskets rouges filent sur le bitume taupe. Rouge, taupe, rouge, taupe, rouge, taupe, rouge, taupe. Dépassé une poussette à chérubin. Joie de la mère dans le matin net.  Marché jusqu’au métro, mains dans les poches. …Toum Toum Toum… Descendu dans la bouche-escaliers en sautillant. Bouygues en biais. Nestlé. Samsung. Surcouf. Dès 99 Euros. Tourniquet. Hop. Pas chez nous par hasard. Sony. …Toum Toum Toum… Happé par l’urine. Vous en rêviez. Flaque de pisse. Saw 6. Jeté la cigarette dans la flaque de pisse. SFR. Sourires crétins. Das Auto. Thaïlande en papier. 999 Euros. Faux sourires. Forcés. Singapore Airlines. Fragrances cologne, ça plane, avec l’urine, vite il arrive, le métro, …Toum Toum Toum… Ouverture des portes, visages nets qui s’engouffrent. Les nuques, les mise en plis, les french manucures, les bijoux en toc, fermetures des portes, les costumes, les mallettes, Marc Lévy à la gueule, les motifs des costumes, les mains potelées aux ongles nets, page 64, …Toum Toum Toum… les plis, les coudes, se serrer contre une dame, tenir la barre, se coller complètement, à un centimètre, le collier de la dame, le fermoir du collier, une boucle d’oreille, les poils dans l’oreille, les miettes de cire, serrés serrés, ces corps pleins du matin, un pinsher nain qui baille, sorte de rat pelé, la rame elle qui s’ébranle, …Toum Toum Toum… regards fixes, fixes et nets, Guillaume Musso, les rides qui trahissent les âges, sous le cruel des néons au-dessus des lisants. Desserré le foulard, mis le morceau suivant. …Tonk Tonk Tonk Tonk… Presse quotidienne. Ralentissement. Plus de 1 000 milliards de dollars pour la relance et l’aide aux institutions financières. …Tonk Tonk Tonk Tonk… Ecrase un pied, pardon. La dame au collier. Je sors à la prochaine. L’homme au rat pelé. Moi aussi. Pardon. Pellicules sur le tergal. Excusez-moi. Aqua Velva. …Tonk Tonk Tonk Tonk… Les membres du G20 se sont mis d’accord pour mettre en œuvre des contrôles accrus des agences de notation et des fonds spéculatifs, sans préciser lesquels. Sans préciser lesquels. …Tonk Tonk Tonk Tonk… Coup de frein brusque. Choc des corps qui s’entrechoquent. Masse renversée marmelade. Mélange de sacs. Quoi ce bordel. C’est à moi. Vous m’avez écrasée. Pardon. …Tonk Tonk Tonk Tonk… C’est à vous. Alarme. Le pinsher mord une main. Relevé sans problème. Un coup de poing part. Attente. Regards ahuris dans la rame à l’arrêt. …Tonk Tonk Tonk Tonk… Un cadre saigne à l’arcade, s’agite vainement. Cous dressés, impossible de voir, de savoir. Attendu cinq minutes sans pouvoir sortir. Surchauffe. …Bom Bom Bom Bom… Pompiers sur le quai. Affairés. Corps couché ensanglanté sur le quai. Sans tête.  Portes qui s’ouvrent sur l’effroi. Agents de la RATP. Vu des gens descendre, le visage tétanisé. …Bom Bom Bom Bom… Mains sur les bouches, sur les yeux pour ne pas voir. Pas qui se pressent, vent de stupeur. Emprunter les correspondances, merci. Effervescence maîtrisée.  …Bom Bom Bom Bom… « Incident voyageur ».
Resté dans la rame vide. Couché sur une banquette. Attendu une heure, deux heures, peut-être plus, que la rame reparte. Dans l’autre sens. Dans l’autre sens sans arrêt. Descendu au terminus dans la nuit. …oh my lovely babe… Voie technique. Personne. Enfin si. Contre une grille. Une vieille femme sans nez, par terre dans la graisse noire, jupe relevée. Manque une jambe. Actionne lentement un mandrin métallique dans son tréfonds intime. …oh my lovely babe… Pas bien regardé, mais vu des chairs sombres et spatiales. Des liqueurs violacées se répandre. Mis une pièce d’un Euro dans sa coupelle d’huile. Merci de la tête. …oh my lovely honey… Le sol. Le sol. Pas des cafards. Bien plus gros, qui courent sur le sol gras. Pas des rats non plus. Des élytres indiquent bien des insectes. Carapace brune à six pattes, des centaines devant, des centaines au moins, des milliers en tapis. …oh my lovely baby… Essayé de quitter l’endroit, mais comme attiré par le fond de l’endroit. Peine à respirer, soudaine. Voulu regagner l’air libre mais trouvé bloqué. Voulu demander conseil à la vieille, la gardienne de l’endroit, retourné donc vers la vieille. Actionnait encore son mandrin, encore et encore. A fond la chagatte. …oh my lovely honey… Sur le sol, des débuts d’intestins le long de sa jambe unique. Assisté au régal des blattes venues en nombre. Géantes et voraces. Voulu ôter le casque pour questionner la vieille qui vidait tranquillement ses viscères. Discuter trou noir. Pas pu. …come into my heart… Casque polymère collé, comme soudé aux oreilles, impossible à ôter. Volume augmenté. Bouton stop bloqué. Décibels de concert. …OH MY SWEETY BABY… Tympan perforé, conduit explosé, nerf détruit. Détruit. Douleur-volcan. Agenouillé devant la vieille. Respect la vieille. Respect dans la douleur-volcan. Baisé les tripes fumantes de la vieille et léché sa jambe bleue. L’insatiable agonisante sans nez. Et avec, maintenant, un trou énorme. Une béance qui attire. …COME INTO MY MIND… S’engouffrent mille bestioles dans le Padirac de la vieille. Descendu la moitié en rappel. Respecté les consignes de sécurité. 100% d’humidité relative. Eté prudent avec les baskets rouges sur les parois moussues. A partir du col. Suivi la pancarte : « Duerf, 45 minutes ». Sentier difficile. Prévu un petit bivouac dans le silence des limbes. Quand même. Sandwich au pâté. Sectionné le fil pour arrêter la musique. …OH MY. Ouf. Vue imprenable sur. (((7H00))).


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