Archive for the ‘Environnement’ Category

New York & roll

23 octobre 2011


J’ai passé une petite dizaine de jours à New-York, ça faisait longtemps. Pour flâner, retrouver le vertige de l’Ouest vertical, le jaune des oeufs, des taxis brouillés, et le turquoise des banquettes en skai. Pour voir, aussi, ce qu’était devenue la « ville-outremonde » depuis que le maire « Rudy sur l’oncle » Giuliani (qui a donné l’impulsion électrique à l’actuel Bloomberg) et le « nine-eleven » sont passés par là. Je n’y étais pas retourné depuis la presque fin du XXe siècle, où planait encore l’ombre poisse de Mean Streets, de Taxi Driver et de toute une flopée de films magnétiques et sanglants.

Je le dis tout de go : New-York est désormais propre et lisse comme une fesse de chérubin. Sacré coup de kärcher, Monsieur le Maire. Bravo. Rien ne dépasse, tout est net, rien ne traîne nulle part. Ni putes, ni mégots, ni soumises, ni papiers gras. C’est nickel vanadium et sans (mauvaises) odeurs. Quelques rares et silencieux homeless quasi propres rasent les murs impeccables, c’est tout. Scorcese doit un peu s’emmerder l’éponge, je me dis. La crasse c’est fini. La « 42 ème » ressemble à l’Avenue Mozart (Paris), le Bronx doit s’apparenter à un arrondissement comme, allez, le dix-neuvième (quoiqu’on égorge encore de temps en temps dans le dix-neuvième, faut faire attention). J’exagère à peine. Non, vraiment, New-York est la cité d’aucun danger, sauf celui d’aller en prison au moindre faux-pas (une sortie matinale de quéquette inopportune par exemple, comme en a fait les frais notre bouillant compatriote…). C’est la « tolérance zéro ». Evry Ouère.

Le vol, aussi, semble avoir disparu des radars. Nous restâmes sidérés, ma compagne et moi, devant le spectacle stupéfiant d’un ordinateur portatif trônant seul et fier sur la table d’une terrasse ensoleillée, en pleine rue ; son propriétaire étant parti répondre à quelques nécessités organiques, une bonne dizaine de minutes. (Faites le test à Paris sur les Grands Boulevards ; laissez votre iPhone sur une chaise, sur une table de bistro, sans surveillance…) Bon, c’est vrai que la ville est hérissée de caméras, et qu’il y a autant de policiers dans les rues de New-York que de pigeons sur les trottoirs parisiens. Ça dissuade.

No smoking. Depuis cet été, outre les terrasses, il est interdit de fumer dans les parcs et les squares. 75 $ d’amandes salées si un gardien vous voit en allumer une. Direct. En fait il est désormais interdit de fumer partout, sauf dans les rues – où là il est impossible de s’asseoir, car il n’y a de banc… que dans les parcs ! (Une photo rarissime : un petit vieux qui fume sa pipe sur un banc.) Bref, vous fumez debout, sans plaisir, au milieu des passants qui passent et des joggers qui joggent. Ou vous rentrez chez vous si vous avez la chance d’avoir un appartement où la copropriété accepte les fumeurs (ces grands malades). Nous qui étions à l’hôtel, avec des détecteurs de fumée bleue dans tous les coins, même pas en rêve tu sors ta tige. Du coup on fume moins. Ou plus. Central Park est un havre de paix où batifolent écureuils, ratons laveurs, myriades d’oiseaux, cervidés, et même, paraît-il, quelques ours qui seraient revenus (nous n’avons pas eu la chance de les observer). Enfin vive la Nature. Et l’Hygiène.

Comme le New Yorkais ne peut s’asseoir quand et où il le veut, paisiblement, eh bien il court ou il travaille. (Sauf à s’asseoir par terre, rester chez lui, ou passer ses journées dans les parcs – à ce titre, Central Park l’immense, qui comme son nom l’indique avec pertinence est au centre de Manhattan, bénéficie de plus de 9000 bancs, dont une bonne partie est financée par des donateurs-sponsors pour la bagatelle de 7500 $ par banc, avec petite plaquette-dédicace gravée ad’hoc ; oui : le citoyen participe beaucoup à l’agrément de la ville, à la mesure de ses moyens plus ou moins colossaux.) Il court ou il travaille, disais-je. Comme les trottoirs sont larges, il est constant de croiser des joggers en pleine rue, à midi ou à minuit (la ville ne s’arrête jamais), des vieux, des obèses, des mères avec leur poussette (!), tout le monde court en basket. Après quoi on ne sait pas, mais il court. Hop hop hop. One two, one two, one two. On se surprend à accélérer le pas pour être en rythm’&blues. A New York on marche des kilomètres sans s’en apercevoir. Sportif programme. C’est la ville fitness. Bonnes articulations exigées. Semelles épaisses conseillées.

Le New Yorkais pressé bouge beaucoup donc il mange beaucoup. Et tout le temps. Mais pas n’importe quoi. Alternance de mets surgas hypercaloriques, et de jus de fruits-légumes hypervitaminés. Les extrêmes. Nous avons en France les baraques à frites, chez eux c’est, entre autres mais très présentes : les baraques à jus. Pour quelques dollars vous avez un demi-litre de jus de carotte-pamplemousse-persil-framboise (si si !) frais dans la minute papillon. Parfois curieux de goût mais ça fait du bien. Et ça cale. C’est un peu la spécialité là-bas les roulottes-coupe-faim. Une institution. Du traditionnel hot-dog aux jus-cocktails, en passant par les fabuleux yaourts glacés, on ne fait pas cinquante mètres sans croiser de quoi se sustenter le cornet. Sans compter les vitrines de « delis » et autres snacks, qui débordent de viennoiseries extra lourdes et de salades composées (par vous-même). Vous êtes littéralement harcelé de nourriture à tous les coins de rue. D’autant que New-York ne semble pas connaître les « heures de repas » vu que ça turbine jour et nuit. Les restos sont tout le temps pleins. Ça consomme à fond les farines. Fusion-food et tutti quanti. Burp.

Ce qui surpend dès l’arrivée – ça, ça n’a pas changé – c’est le bruit. Le bruit est partout. Le métro ferraille, les sirènes hurlent, les climatiseurs mugissent, les rues grouillent d’humains qui vocifèrent dans toutes les langues. Pour le touriste c’est juste un cap à passer ; il finit par s’habituer au niveau sonore. Mais pour le résident, l’organisme, meurtri, à dû s’adapter. De génération en génération le conduit auditif s’est durci et le volume de la voix a dû s’élever et surtout modifier sa fréquence. Ainsi le New Yorkais, par trop volubile (c’est fou ce qu’ils parlent, comme dans les téléfilms), est nasillard de naissance, et on l’entend bien en toute circonstance, sa voix se détache. Hélas, c’est particulièrement insupportable chez les jeunes femmes qui papotent entre elles (et même les moins jeunes) : fermez les yeux, vous croyez entendre des sortes de mouettes hystériques, peu importe le sujet de la conversation. C’est tout juste si l’on a pas envie de s’approcher muni de quignons de pain, de miettes, voire d’un guide ornithologique… Sur le plan sonore, comparé, on peut dire que Paris est une ville tout à fait morte. Ce qui est reposant.

Le New Yorkais, lui, semble ne jamais se reposer. Avec 9% de chômage au compteur officiel, il TRAVAILLE. Tout le monde travaille, boutique, s’active. C’est étourdissant. Le taylorisme est roi à tous les étages : Vous entrez dans un restaurant, même quelconque, vous avez six à huit personnes à quatre épingles pour s’occuper de vous. La première vous accueille, la seconde vous place, la troisième vous apporte le traditionnel verre d’eau-glaçons (un litre environ), la quatrième vous tend le menu, la cinquième prend la commande et parfois votre pouls, la sixième vous apporte les plats, la septième vous demande si « everything is all right », si vous needez something, si les glaçons ne sont pas trop chauds, etc., la huitième vous soumet l’addition et encaisse. (Etrangement vous devez pousser la porte vous-même pour repartir, c’est pénible.) En tout cas c’est sûr on se sent bien entouré. Tous ces gens travaillent. Ils sont affreusement mal payés, mais grâce à votre généreux « tip » obligatoire (15 à 20% de l’addition, qu’ils se partagent), ça passe. Coup de génie américain (ou new yorkais, plutôt). Evidemment la moitié de ces travailleurs ne sont pas déclarés (il faut savoir que plus de 20% de la population new-yorkaise est sans papiers… et que la police n’a pas le droit de procéder au moindre contrôle d’identité sans raison évidente). Autrement dit : T’as pas de papiers mais tu bosses (et tu fous pas le binz), ça va, tu peux rester ; mais si tu chicanes, si tu sèmes le trouble, c’est dehors manu militari. Exit USA définitivement. On appelle ça éduquer une population, de manière rigide mais sans (trop de) violence. Si tu mérites New York tu restes, sinon t’es viré sur le champ (et là c’est pas du coton). Oui, là-bas faut mériter. Ce qui est bien c’est que tout le monde a l’air à peu près satisfait, se sent valorisé, car une situation meilleure est toujours possible. Même si c’est dur. Celui qui a commencé à porter les verres d’eau dans les restos peut finir patron de chaîne s’il bosse bien. Un jour il pourra apporter l’addition, encaisser, ouvrir un resto en face. C’est la compétition sans plafond. Que le meilleur gagne. (Bien sûr ça ne convient pas à tout le monde, ce système. Celui qui n’aime pas travailler, ou ne veux pas, n’a pas de RSA pour survivre, pas d’aide, rien ; il peut suivre une formation payée par la ville. Ou décamper, allez ouste. En fait on lui laisse le choix. Politique volontariste ; qui de l’extérieur en tout cas semble dynamiser la ville.) En somme, si vous êtes bien portant et travailleur, New York est faite pour vous. Si vous êtes vieux, malade, ou que vous avez un poil dans la main, c’est pas le bon plan. (Il n’est pas rare de se faire conduire par un taxi driver de plus de 70 ans, penché sur son volant mais l’oeil vif : il doit travailler. Encore et encore et encore. S’il veut rester.)

Que vous parliez à un asiatique, à un indo-européen, ou à un afro-ricain, vous avez toujours l’impression de parler à un New Yorkais. C’est assez étonnant cette impression. (Comparé à Paris, par exemple…). Mais en fait c’est tout à fait normal : ils ont la chance d’avoir construit la ville à peu près en même temps. Et ils sont fiers d’être là. Ils n’ont pas de « bled » où retourner, ne sont pas en position transitoire ou provisoire. Ils sont New York, man, point. New life in the new city. Cette force, cette assurance, les rend particulièrement aimables envers les étrangers de passage, qui semblent eux toujours un peu perdus. A New York, le quidam même le plus dénué est incroyablement gentil ; il vous aide, vous conduit, vous indique, vous explique, et ce sans compter ni son temps ni son énergie. Par bienveillance, rarement par calcul (sauf à s’acheter une place au Paradis, comme ils sont très église, ça joue un rôle non négligeable). Sacré contraste avec notre égoïsme de Français plaintifs (qui peut néanmoins se comprendre, vu le désastre social dans lequel on barbote). Prenons-en de la graine, malgré tout. Stay cool.

L’argent. L’argent circule partout. Avec une fluidité inégalée. Tous les moyens de paiements sont acceptés. Tant que c’est de l’argent, le feu est vert. Vous pouvez régler en carte de crédit même au marché aux puces, chez le glacier, le vendeur de salades, dans les taxis, partout, et même pour des sommes dérisoires. Il n’y a pas, nulle part, de « montant minimum autorisé ». Pas de stupide blocage improductif. Money is money, man ! Alors vous lâchez des billets verts à tout bout de champ. Un dollars par-ci, un dollar par-là. Au type qui vous a tenu la porte, à celui qui vous a pressé un jus d’orange avec le sourire (en plus du prix du jus, bien sûr). L’argent à New York, c’est la survie. Take the cash or die. Alors c’est sûr que ça formate un peu l’esprit. Nous, qui avons si peur de l’argent (quand encore on en a), ça nous désarçonne les habitudes. On a un peu de peine au début avec cette distribution permanente de billets verts, on a la main qui hésite. Distribution qui se trouve être tout simplement un échange. Sorte de bénévolat rémunéré. C’est vrai que ça aide. Et ça marche. $$$.

Dans cette logique, je me suis demandé aussi comment fonctionnaient les artistes, les peintres, les plasticiens, ce genre. Eh bien pour un nombre grandissant d’entre eux, qui ne sont pas loin des récents « indignés » de Wall Street, on vend désormais dans la rue. A l’emporté. Et sans galerie. Plus besoin. Ils en ont marre de ce passage obligé pour être soit disant crédibles, devoir attendre des années. Fi du parcours institutionnel propre à nos contrées encombrées (et bien gardées). A New York si t’es un bon peintre tu vends. Si t’es mauvais tu vends pas. C’est tout simple. Pas de snobisme ici, ni de castes. La notoriété se construit par les ventes. J’ai discuté avec un type qui avait garé son van dans une rue animée de Greenwich ; il avait disposé ses grandes toiles (plutôt pas mal) le long de son véhicule, en avait posées quelques unes sur le mur, en face. Une mini expo à ciel ouvert. La veille il avait « fait » 7000 dollars. Sans passer ni par une « foire » où il faut payer un rein l’emplacement, ni par rien du tout. « Fuck the gallerists » me disait-il en mangeant une banane. Galeristes qui prennent jusqu’à 70% des ventes, comme chacun sait. Pour le moment, la ville « laisse faire », gratuitement. Si tu fous pas le chnuffzak, que t’es sérieux (et il l’était), ça anime le quartier, bling pop, c’est cool. Ça fait venir les gens, ça fait fonctionner le bu$ine$$. Il y a même des artistes cotés qui viennent parfois exposer et vendre là, sur le trottoir. « Que ça commence à énerver sérieux les intermédiaires… » s’est il enfin esclaffé de son gros rire d’américain fructivore. Il m’a donné sa carte, avec son site internet, tout le tremblement. Un mec très organisé, en costume. Et qui semble vivre dans le confort sa trottoirisation.

(Mais mon Dieu, merde, qu’est-ce qu’on attend, ici en France ? Y en a plein des bons artistes qui crèvent la dalle ; alors que de vulgaires faiseurs tirent les marrons du feu ! Tout est trop codé, trop filouté, trop mou du plexus, ce doit être ça. On a perdu la gagne.)

Heureusement, on a de bons croissants, nous.

Ce billet étant un peu long de l’instestin, je reporte à une autre fois mon désir d’exprimer en ces lignes mon sentiment sur un « giant store » qui m’a particulièrement marqué à New York : M&M’s, le roi de la pastille choco. Du marketing (et du merchandising) à l’américolor, porté à son paroxysme d’efficacité à la vanille. Un must du genre. Il fera l’objet d’un billet au fond du couloir à gauche (sous l’extincteur).

Note : Que le lecteur entende bien avoir lu une vision totalement ajournalistique et subjective de Nouyorque, peu approfondie, partisane ou possiblement exagérée, de ce qui fut pour moi une succession de moments formidables et vibrants, passés avec ma dulcinée dans une ville abyssale et toujours mystérieuse, lors d’un séjour finalement trop bref. Ah oui une chose : Il n’y a pas d’ours vivants à Manhattan autres que ceux magnifiquement conservés dans les inoubliables dioramas du American Museum of Natural History.

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36 degrés à Paris

27 juin 2011

Image/son : Nicolaï Lo Russo ©2003 ; petit souvenir de circonstance…

Ouv’la fenêtre, ma caille…

31 mai 2011

Amateur de volaille, je mangeais l’autre jour des cailles (c’est très bon, très fin), et je me demandais comment elle étaient arrivées dans mon assiette. Je veux dire : comment elles avaient vécu et comment elles étaient décédées. (Parfois ça me prend de songer au destin des animaux, des insectes, des plantes, voire des cailloux.) Brève enquête : Elles ont eu une vie pas terrible : courte, très agitée, et sont mortes par étouffement. Oui : industriellement, on tue en général les petits gallinacés par étouffement. C’est simple et efficace : on les met dans une grande boîte hermétique (avec hublot de contrôle), bien serrés, et on fait le vide d’air. Ça fait juste un peu de bruit dans la boîte au début, il y a de l’agitation, des petits cris, mais le silence finit par se faire. On réouvre grand la boîte et voilà, c’est prêt ; on plume à la cire, on éviscère et on emballe (avec la tête). C’est sûr que c’est moins contraignant que de les attraper un par un pour leur tordre le cou, ces oiseaux « Label Rouge ». Ou leur mettre une balle dans la tête, qu’ils ont petite. C’est sûr.
Mais bon, y a un truc qui me chagrine tout à fait dans cette histoire d’étouffement collectif. D’autant que dans certains cas l’abattage se fait au dioxyde de carbone, selon un protocole dit « à atmosphère contrôlée » ; c’est un poil plus rapide.

(Ce modus operandi sévit en France aussi sur les pigeons, soi-disant en « surnombre ». Et qu’on gaze discrètement dans les communes.)

Parce qu’autrement, au niveau de l’élevage disons familial, dans des « unités de production » plus modestes, la technique d’abattage des cailles diffère. Une visite bucolique des forums fermiers consacrés au sujet nous renseigne :

Quelques extraits (orthographe et syntaxe corrigés) :

« Moi je les lance violemment par terre. C’est une technique simple, sauf qu’elles se cassent souvent une aile ou deux au moment du choc. C’est pas trop gênant pour les manger, mais c’est l’aspect pour la vente qui laisse un peu à désirer car à l’endroit de la cassure, il y a un gros hématome. »

« Moi je leur tord le cou. J’attrape la tête et je tourne, ça casse la colonne.
Et ensuite je les saigne. »

« Je sais que pour les cailles, il existe un assommoir électrique, mais je ne sais pas si ça fait une grosse différence. Car j’ai déjà essayé de les assommer avant la guillotine et ça leur fait deux fois un choc car les cailles sont très solides. Elles sont donc plus souvent étourdies qu’assommées. »

« Personnellement, je les tiens dans une main et leur assène un coup de gourdin derrière la nuque. Ensuite je coupe la tête avec une paire de ciseaux très affûtée. Je les plume quand le corps est encore tiède. […] Ensuite, je les vide. Il ne reste plus qu’à les cuisiner… » (jusqu’à ce qu’elles avouent, ai-je envie d’ajouter).

« Pour l’abattage, je les tiens aussi dans ma main mais c’est au moment du coup sur la tête que parfois ça se passe mal. […] Les miennes ont une faiblesse au niveau du squelette. Faudrait que je donne plus de minéraux. »

Avant de les présenter « nues sous film ».

Vendredi, c’est poisson.

Plastic life

8 décembre 2010

© Chris Jordan

Ça commence assez abruptement, par des images de laboratoire. Nous sommes en présence, en gros plans, de pénis de bébés, affreusement malformés, dont on imagine sans forcer que leur petits propriétaires aux joues roses, encore innocents, en feront les frais plus tard – et quels frais : pénis HS, circulez les filles !…
Il s’agirait de « perturbations hormonales » nous dit une voix off, calme et nette. Ben ça alors, pas de chance les mouflets… On nous parle ensuite de diabète infantile « alors que rien n’y prédisposait », de baisse de la fertilité chez l’adulte, de cancers inexpliqués, d’obésité anormale, d’allergies étranges, de troubles du comportement, etc. Que des réjouissances, quoi.

Non, ce n’est pas un documentaire sur Tchernobyl. Aucune zone sinistrée post soviétique peuplée de malheureux freaks sous dioxine. Aucune trace de vilenies génétiques dans le propos (on verra ensuite que pourtant si, et même jusqu’à trois générations ça se transmet…) Non : Il s’agit simplement du début du premier volet de l’émission « Pièce à convictions » passé lundi soir sur la 3 : « Plastique : menaces sur la santé » (réal : Elise Lucet). On est en France.

Tu parles d’une menace : selon une étude à grande échelle, il y aurait du plastique dans les urines de 90% de la population mondiale. Et le plastique dans le corps ça peut être dangereux.

Je ne vais pas refaire ici le déroulé exact de cet excellent documentaire, aussi alarmant qu’effrayant ; il faut juste le voir d’urgence (des rediffs sont prévues sans doute, ou alors peut-être sur YouTube). Bref, le coupable de ces maux terribles est le plastique, au sens large, et tout particulièrement les phtalates et le « biphénol-A » qu’ils contiennent dans leur grande majorité. Parce que voyez-vous, grands buveurs d’eau en bouteille (plastique), biberonneuses contrexophiles à sac stylé, ces deux substances qui passent lentement (mais sûrement) du contenant au contenu liquide sont, selon de toutes récentes études américaines et canadiennes, « hautement toxiques à faible dose ». Eh ouais ! Ça diffuse méchant dans les bouteilles, ils l’ont mesuré il y a quelques mois. Le thé de la mort dans ton Longchamp, chérie. En douce et en toute impunité… (Une édifiante démonstration à base d’escargots qui se multiplient selon un schéma erratique semble l’attester – entre autres expériences édifiantes).

Et comme hélas les études françaises (surtout dans l’agro-alimentaire) sont soit en retard d’un train de marchandises, soit complètement bridées par les industriels européens et leurs lobbies surpuissants, qui c’est qui trinque ? Qui c’est qui s’envoie les molécules délétères par grappes de douze ? Ben nous. Pas que les bébés. (Bébés pour qui l’Assemblé nationale, vaguement alarmée par les USA, vient de décréter l’interdiction de commercialiser les biberons « pouvant présenter des risques », tiens tiens… Des risques. Plus de biberons en plastique sur le territoire. Finito subito. On applique vite le « principe de précautions », en espérant que ce ne soit pas trop tard.) Y’aurait donc de l’eau dans le gaz, docteur ? Euh oui, j’en ai bien peur.

Mais pour les bouteilles, les canettes, les boîtes de conserve à revêtement interne, les bouilloires, tout un tas de trucs en plastoc vendus par mégatonnes dans les magasins, on fait quoi alors ? Rien. On continue. On s’enfile à chaque gorgée des micro-particules « hautement toxiques », mais on continue. On accumule. A chaque bouchée aussi d’ailleurs – pour les aficionados du « tout préparé » et des « barquettes micro-ondes ». Cool ! A nous les palettes de yaourts aux phtalates (et, tout à fait accessoirement, au bifidus). C’est très sympa le cancer, vous verrez. Ce qu’il fera à l’intérieur se verra aussi à l’extérieur, c’est garanti.

C’est que c’est complexe, tout ça. Très. Je veux dire les intérêts en jeu. Il y a d’un côté les puiseurs d’eau, Maîtres de Sources, Grands sorciers basaltiques, qui disent que l’eau « du robinet » c’est grosso modo de la merde chlorée (ils ont tort, évidemment), et qui vendent de l’eau mille fois plus cher, « meilleure parce qu’elle vient du fond du tréfond de la Terre, coco, pas d’un simple robinet ! » ; d’un autre côté le consommateur un peu benêt qui veut voyager léger et va pas s’embarrasser d’une lourde bouteille en verre dans le métro (manquerait plus qu’ça !) ; d’un autre encore, l’emballeur industriel, expert es-plastiques hi-tech depuis des lustres (et son pote le designer sur polymères), qui a compris le marché à investir – à inonder –, qui s’en porte fort bien, et qui est un peu en retard sur la conception de bio-plastiques non toxiques (surtout qu’il a de sacrés stocks à écouler, des études à rentabiliser, etc., alors on va se calmer sur le sanitaire pour l’instant…). Et d’un dernier côté (en face) l’Instance… Sanitaire ! et le Législateur, qui font des grosses teufs à Deauville, Thonon-les-Bains, avec leur potes de chez Nestlé et Danone, le tout avec des conseils d’administration infiltrés (c’est le mot), des commissions lobbyées aux petits oignons, et j’en passe. Le Saint-Pognon mon neveu, voilà le vrai coupable ! Halala.

Parce qu’à cent lieues de ce polygone dantesque et plein de côtés opaques où nous, pauvres quidams, y voyons aussi clair que dans une narine de gorille – mais où il se boit énormément de Champagne pour fêter « les chiffres en hausse » –, il y a les petits labos indépendants. Qui bossent tranquille, à leur rythme, et avec un amour visible du travail bien conduit. Américains pour la plupart (le mec barbu avec ses wagons d’escargots, par exemple.) Parfois français, soyons fairplay ; il y a bien un ou deux nutritionnistes gaulois sur le coup, c’est vrai, mais c’est encore trop rare (et ça n’a pratiquement aucun poids). Ensuite ils publient leurs chroniques dans des revues scientifiques, naturellement, et dans l’indifférence générale. (Quoique quelques cols blancs toussent un peu, mais bon ça va : Greenpeace et consorts c’est de toutes petites structures hippies, minoritaires, pas de quoi s’inquiéter pour l’instant.)
Que cette émission documentaire passe à une heure de « grande écoute » c’est presque un miracle, une sorte de dysfonction économique, une faute de goût. Profitons-en, c’est comme un vendeur de parapluies dans le Sahara, c’est rarissime.

J’ai beaucoup aimé le dernier volet du docu (qui en comporte trois), plus généraliste, où on voit l’estomac éclaté d’une tortue marine rempli de brosses à dents, de bouchons divers, de sacs poubelles déchiquetés, de bouts de pneus… Le visage du biologiste surtout, consterné devant le cadavre ouvert du reptile. C’est à se demander si de temps en temps ça lui arrivait de croquer un poisson, à cette pauvre bête. J’entends : un poisson qui n’aurait pas lui aussi absorbé du plastique… Ça nous vient du Pacifique cette image, océan sublime qu’on nomme maintenant « La soupe de plastique » dans les milieux autorisés (pas dans le catalogue Kuoni, par contre, pas déconner !). Non c’est vrai, je ne plaisante pas. La chaîne alimentaire marine est vérolée par le plastique, de A à Z. L’alpha et l’omega du fief de Neptune sont reliés par un filin de PVC meurtrier. Quand on trempe la main dans l’eau du Pacifique, paraît que c’est un peu gras désormais, huileux ; car le plastique, à part les gros morceaux, s’est dissout (en même temps que les dérivés du pétrole et les crèmes solaires des surfeurs…). Par ici la bonne soupe. La Méditerranée, on y arrive gentiment. Des montagnes de plastique devant les murs de béton des chaînes d’hôtels… C’est parfait. Vive les vacances. Et les vacanciers.
Hé, Trenet ! Reviens Charlie, avec tes golfes clairs… Reviens !

Non franchement, merci France 3 et bravo, vous avez fait du bon boulot ; je prends note de toute cette merde, des détails que j’ignorais ; désormais je vais boire que du pinard, moi. Dans une bouteille en verre soufflé, avec un bouchon en liège sauvage. Et quand j’irai aux ordures, je ne mélangerai plus le chlorure de polyvinyle avec les autres polymères sulfurés non recyclables, promis. C’est pourtant pas compliqué le tri.

Santé la Planète !

Xénophobe?

5 juillet 2008

Cocktail de fruits de mer, marque « générique ». Composé de :

– Saint-Jacques pêchée en Atlantique Sud, par un chalutier panaméen ;
– Calmar pêché dans le Pacifique, par une jonque vietnamienne (une grosse sans doute) ;
– Crevette du Groenland, hissée dans des filets islandais ;
– Moule de Mer du Nord, cultivée au large du Danemark par des fils d’immigrés polonais.

Conservé en frigorifiques fabriqués aux États-Unis.
Transporté et centralisé par des avions-cargos russes.

Emballé en France dans du polyvinyle allemand, par des machines-outil montées au Portugal.
Surplombé d’une étiquette imprimée en Italie avec de l’encre suisse constituée de pigments africains.

Distribué par un géant de l’agro-alimentaire hollandais.

Vendu dans un hypermarché belge racheté par un groupe japonais.

Cuit, hier soir, dans une poêle taiwanaise en fonte d’aluminium canadien, dessinée par un Sri-Lankais.

Agrémenté d’ail corse, d’huile d’olives du Péloponnèse, et d’un tour de poivre de Cayenne.

Dégusté dans des assiettes suédoises avec une Bordelaise amoureuse de la cuisine méditerranéenne.

Evacué, un peu plus tard, dans des sanitaires conçus en Autriche et installés par un plombier ougandais. (Qui utilisa en outre une clef anglaise.)

Filtré, beaucoup plus tard, par une station d’épuration sous brevet israélien.

Traité et compacté – selon une technologie brésilienne – pour l’engraissage des prés bressois, sur lesquels caquettent des gallinacés de race hongroise.

Voilà pour le « Cocktail de fruits de mer ».

La prochaine fois, nous parlerons de la « Brochette fermière ».
Celle qui finit dans la mer.

Le blister de l’ipod vert

13 avril 2008

Mon formidable métier générant un revenu considérable (est-il utile de le rappeler?), j’ai tout loisir de me munir des derniers gadgets à la mode (que je suis – du verbe suivre – bien sûr assidûment). En complément de mon installation hi-fi haut de gamme, j’ai donc craqué pour cet iPod « shuffle » à 49 Euros TTC, qui désormais m’accompagne dans la plupart de mes compétitions sportives en short. Formidable compagnon printanier – et incroyable prouesse techno – que cette discrète boîte à musique de 15,6 grammes, pouvant contenir plus de 272 heures de musique concrète (en boucle). Ou de disco si l’on veut danser dans le métro.
En revanche.
En revanche, oui, là où ça bablesse, c’est au niveau de l’emballage. Les Etats-Unis si je me souviens bien, n’ont pas signé le fameux protocole de Kyoto (vous savez ce truc rapport à l’environnement, aux émissions de gaz industriels, tout ça). Désireux de conserver leur réputation de gros pollueur devant l’Eternel, ils ont jugé préférable de ne pas signer. (T’as un stylo John? (…) Désolé messieurs nous n’avons pas de stylo.) Et continuent sur leur lancée : Voyons par exemple de quoi est composé l’emballage de ce minuscule iPod : d’une boîte en plastique de dix fois son volume, entourée d’un épouvantable blister en polyvinyle triple couche (d’une dangerosité qui n’a d’égale que celle d’un Opinel n°13 dans les mains tendres d’un bambin.) Avez-vous essayé d’ouvrir un blister pareil sans vous blesser? Sans vous entamer le côté de l’index? C’est très difficile quand vous n’avez pas une lourde paire de ciseaux à disposition (car il faut bien ça). Moi j’en avais pas : je me suis copieusement esquinté. La dernière fois c’était avec une souris taïwanaise. A molette. Terrible. Le blister en coque dure est l’une des inventions les plus consternantes de l’homme moderne. Solidité, souci de « transparence produit », design. Ok. Mais quasi impossible à ouvrir sans outillage. Et extrêmement polluant. On peut difficilement faire plus écologique.
Pour cet iPod, le vert fait partie des coloris disponibles. Magnifique ce vert d’ailleurs. Comme quoi.

Constellation

19 mars 2008

14032008.jpg

Un agent d’entretien de la voirie, à la pause ; il fume une cigarette. Je m’approche :

– Bonjour.
– ‘jour
– Dites m’sieur, sans vouloir vous déranger… vous savez d’où ça vient ces petites taches claires qu’on voit un peu partout sur le bitume?…
– Chewing gum…
– Mais il y en a partout ! je viens de remarquer ça… C’est pas des crottes de pigeons?…
– Non non c’est du chewing gum… la gomme ça reste des années… ça s’incruste…
– Y’en a autant sur le trottoir que sur la chaussée c’est fou ça…
– Eh oui… en même temps ça habille… et ça date la chaussée…
– C’est à dire?
– Au bout d’une année vous avez en moyenne deux taches de chewing gum au mètre carré… en vingt ans on passe facile à 30 ou 40… Si vous comptez qu’à Paris il y a pas loin de 2000 hectares de voie publique… plus de 6000 voies… Une vingtaine de taches au mètre carré mettons… ça fait.. voyons…
– C’est dingue… attendez j’ai une calculette dans mon portable…
– Un hectare c’est dix mille m2…
– Ouais… ça fait… 20 millons de m2… 400 millions de taches !… de chewing gum !
– A Paris on est a un peu plus de 2 millions d’habitants…. 200 taches par habitant… Ah les saligauds… heureusement qu’on est là…
– Y a les touristes aussi… Japonais, Américains… Dégueulasse…
– Et les crottes de chien aussi…
– Dégueulasse…
– Dégueulasse oui…
– A bientôt m’sieur…


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