Archive for the ‘Art contemporain’ Category

Des pizzas

10 décembre 2012

pizza

Intérieur jour. Un atelier d’artiste décrépi, lumière pâle. Des tableaux posés un peu partout contre les murs, une table basse dans un coin. Deux hommes discutent en faisant les cent pas, un brin énervés.

– Tu vois mon p’tit Marcel, ce qu’il faut que tu comprennes, que tu comprennes bien… c’est que ces gens-là ils ont fait une rencontre… – sans parler de ceux qui sont nés déjà tout en haut… Ces mecs, ces nanas qui sont arrivés là… là où ils en sont, ces grandes stars de ceci ou de cela… les Warhol, Marylin et compagnie,  ben un jour ils ont fait une rencontre, voilà.

– Comment ça ?…

– Ouais, une fois, dans leur vie, à un moment ils ont rencontré quelqu’un. Mais quelqu’un de décisif, avec un pouvoir, tu vois… Un Pouvoir avec un grand P… Pas juste le pouvoir d’exposer dans une galerie ou quoi que ce soit… ou un petit article cordial dans un canard… non non… Un pouvoir énorme !… ENORME, Marcel !… [Il ouvre grand les yeux en écartant ses mains]. Le pouvoir de prendre un mec comme ça, tu vois, de le ramasser… ici par exemple… [Il se baisse, saisit une châtaigne sur la table basse] et de l’amener jusque là tu vois !… [Il pose en un geste vif la châtaigne sur le haut d’un escabeau]… bien dans la lumière, tu comprends ?…  Une position dominante, Marcel…  Tout en haut en haut… [Il mime le sommet d’une montagne]  Voilà ce que peut faire le pouvoir avec un grand P… C’est là-dessus qu’il faut que tu travailles…  rencontrer une personne avec ce pouvoir-là… C’est la seule façon.

– Ben ouais mais bon… Comment qu’tu fais pour  rencontrer quelqu’un comme ça, toi ? C’est pas en buvant des godets ici tous les deux !… dans cet atelier pourri, même pas chauffé…

– Ah ça c’est certain… certain… Faut sortir, se montrer… aller dans les soirées… s’habiller… Hé oui !…  Pis en plus ça se passe pas comme ça si facilement… Toi aussi faut que tu lui donnes quelque chose… en échange… Que t’y mettes du tien… Tu piges, Marcel ?

– Ben j’ai rien à donner d’autre que ce que je sais faire, moi… Déjà j’ai plus vingt ans et puis je suis… je suis pas une… je suis pas…

– Une putain, je sais. C’est bien ça le problème… On est dans un système où ça sert à rien de savoir faire ceci ou cela…  c’est tout à fait secondaire… d’avoir des « idées », tout ça… « à force de travail »…  « de tenacité »… « de talent »… ha ha ha !…  Mon cul sur la commode oui !… La persévérance, pfff… c’est fini ce monde-là Marcel, ça n’existe plus… Le talent est ailleurs…

– Tu me remontes le moral, c’est formidable… Moi tu sais je m’en fous de Marylin ou de Machin… J’aimerais juste exister un peu… Un tout petit peu… Faire mon petit tour de piste et puis c’est tout… Je demande rien de plus…

– Ça va pas être facile…  vous êtes beaucoup trop dans l’arène aujourd’hui… Beaucoup trop, Marcel… Des musiciens, des écrivains, des photographes… des artistes de tout poil… Y en a partout !… dans le moindre petit village maintenant t’as cinquante artistes Marcel !…  à vous bouffer les couilles jusqu’au bas du dos… Jusqu’à ce qu’y en ait un qui sorte la tête de l’eau… Et encore quoi ? dix minutes ?… Non franchement, réfléchis… on connaît personne nous, personne c’est vrai… On n’existe pas…  On devrait plutôt apprendre à faire de bonnes pizzas tu trouves pas ?… d’excellentes pizzas…  Les meilleures de Paname, tiens !… avec de la vraie mozzarella !… Ça marche du feu de Dieu les pizzas !… du feu de D…

– Bon STOP !, allez arrête, ça suffit… Sortons… [Ils quittent la pièce]

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Parfum et nouveauté (2)

18 août 2012

Voilà quelques semaines que je traficote mes fioles de matières – j’en ai pour l’heure 150 en comptant un tiers de matières de synthèse –, à la recherche de « nouvelles senteurs » et autres accords inédits. C’est très présomptueux, assez absurde, mais je suis artiste, enfin c’est mon étiquette, alors me voilà pardonné – d’autant que je ne souhaite pas spécialement redevenir parfumeur (je l’ai été sans doute dans une autre vie, mais vous dire laquelle ?). J’explore, c’est tout, je me frotte, je tâte, je joue. Avec tranquillité, plaisir, et l’exactitude que me donne ma balance au millième de gramme. Je savais que la parfumerie était un art difficile, j’ai la certitude désormais que c’est un art… extrêmement difficile (et tant mieux).

Le b-a ba consiste à bâtir des accords dits classiques (chypre, par exemple, construit sur la mousse de chêne et la bergamote) et d’y apporter quelque modulation à l’aide de matières qui s’accordent pour élaborer un jus dont les molécules (dites « de tête, de coeur et de fond ») s’évaporeront progressivement. Tout est dans le choix et le dosage savant de ces matières. C’est un métier. Dix ans d’apprentissage en moyenne, pour celui ou celle qui part vraiment de zéro et veut la ceinture noire en « parfumerie fine ». Et comme partout, les génies sont rares, les places chères, le copinage de rigueur, et les déceptions nombreuses. Voilà pour le décor, le mythe est sauf. Pour plus de détails spécifiques, il vous suffit de taper « parfum » sur l’ami Google, sans lui faire mal si possible, et vous aurez une centaine de milliers de pages de renseignements. C’est un monde vaste.

Qui m’intéresse car il m’éclaire d’une manière que je soupçonnais sur le processus de création et ses analogies avec, par exemple, la musique (j’y viendrai plus bas, ou dans un autre billet si celui-ci s’avère long).

Voyons d’abord, suite de l’article précédent, cette affaire de nouveauté.

L’histoire de la parfumerie, millénaire faut-il le rappeler, compte une dizaine d’accords classiques – c’est peu –, à partir desquels les parfumeurs d’aujourd’hui tentent, pour certains, de réinventer la roue – autrement dit composer le parfum que, à l’instar de feu Jean-Baptiste Grenouille, tout le monde s’arrache. Dur labeur, cent fois sur le métier remis (surtout si les jus sont testés et re-testés, ce qui est commun dans les marques de grands groupes). Les parfumeurs sont évidemment aidés dans cette lourde tâche par une armée de communicateurs, fabricants d’image et autres publicitaires bardés de techniques manipulatoires. (Car c’est VOUS la star.)

Trouver, déjà, un truc qui sente bon, et si possible qui sente nouveau. (Ensuite viendra l’incontournable phase habillage/image dont j’ai parlé dans l’article précédent.)

Qui sente nouveau ?

Alors que, comme je l’ai dit déjà, plus de deux cents mille références existent et sont disponibles, web et magasins. (Imaginez un linéaire chez Untel Shop, avec 200.000 flacons, c’est une façade compacte de 3 mètres sur 100…) Sans compter le nombre vertigineux de parfums non référencés. Il convient, je crois, d’être humble quand on souhaite créer un « nouveau » parfum. Ou fou.

D’aucuns me diront que tout parfum est nouveau. Ils ont raison : il y aura toujours une différence, même infime, avec ceux de la même famille olfactive qui l’auront précédé. Mais il y a fort peu de chance qu’il soit neuf. Car pour qu’il soit neuf – c’est à dire qu’il repousse les limites de l’histoire de la parfumerie, il faudrait qu’il sorte du champ olfactif culturel d’une population donnée, à une époque donnée, en matière de parfums « portables ». Et c’est de plus en plus difficile. Possibilité est donnée, parfois, par les laboratoires qui inventent de nouvelles molécules, ou plus exactement de nouvelles sensations olfactives. Comme la calone (Givaudan), responsable de toute une vague de parfums à l’odeur marine-iodée – alors inédite – qui déferla ad nauseam sur le marché dans les années 90. Dans un premier temps la molécule est dite « captive », c’est à dire qu’elle n’est vendue (avec un petit ®) qu’à une maison de parfums qui en a acheté l’exclusivité – à prix fort évidemment. Une fois que la molécule est « libérée », d’autres maisons en profitent et le marché est inondé de parfums similaires, ne se différenciant que par l’habillage pour la plupart.

Or la découverte de molécules résolument « neuves » est de plus en plus rare. La champ olfactif contemporain se trouve de plus en plus saturé. On ne peut guère qu’affiner, travailler sur le volume ou la diffusion de telle ou telle fragrance, apporter une note un peu différente, etc. Mais inventer véritablement est de plus en plus ardu. Sur 2000 molécules que Givaudan (ou IFF, ou Firmenich, etc.) fabriquent annuellement, deux ou trois maximum sont mises sur le marché. Avec un sentiment de révolution olfactive de plus en plus faible ces dernières années. On dirait que ça se tarit, en tout cas pour le marché « mainstream », la grande distribution. Obligés d’adapter ce qui existe déjà. De ressortir, actualiser des fragrances disparues. « Comme en mode et en musique », noteront certains observateurs taquins.

On peut alors se pencher sur les « marchés de niche », les artisans-parfumeurs, les fous furieux, les indépendants qui se comptent par milliers de marques, voire par dizaines de milliers dans le monde (hé oui, il n’y a pas que Chanel, YSL, Dior, Guerlain, LVMH &Cie dans la parfumerie, holà non). Pour ces valeureux résistants les possibilités sont un peu moins minuscules de faire du neuf. Leur cible est plus restreinte, acquise à leur cause ; ils ne sont pas tenus de vendre leurs flacons par millions à l’International tests à l’appui. Ils peuvent donc tenter. Tenter des fragrances aux facettes intéressantes, parfois à la limite voire au delà. Apporter des notes osées, étranges, extrêmes… voire mono-molécule (type ambroxan) à leur clientèle plus exigeante et généralement mieux informée. Il y a en outre quelques (rares) artistes-nez, anglo-saxons, comme l’américain Christopher Brosius (avec sa ligne « I hate perfumes », non distribuée en France) ou la berlinoise Sissel Tolaas qui s’emploient à capter, traduire en fragrances les odeurs les plus inattendues. On approche alors de l’art conceptuel, parfois du « grand-n’importe-quoi » (encore qu’il faille le définir, tout est question de point de vue). Et il y a des amateurs, de plus en plus nombreux. Ceux qui veulent sortir des senteurs battues, qui cherchent la rareté, qui n’ont pas peur de plonger dans les abymes du souvenir, de croiser des senteurs de câbles d’ascenseur bien gras, de metro aux heures de pointe, parfois même de tombe ou d’hôpital…  Après, bon, c’est vrai, il faut pouvoir (et vouloir) les porter. Une autre affaire. En France, pays d’un classicisme parfois consternant, il semblerait que nous ne soyons pas encore prêts. La limite du « supportable » a été la collection Synthetics de Comme des Garçons, déjà jugée par trop conceptuelle (odeurs de garage, notes kérosène, plastique brûlé, ce genre). Chez Colette ça passe. Chez Séphora beaucoup moins…

Notons que c’est là, bien souvent, que le « discours-produit » et le travail pointu sur l’image et le contexte prennent tout leur sens pour venir aider une fragrance « étonnante » (c’est une litote) à sortir du flacon – et de l’ombre où elle resterait sans quoi hermétiquement confinée. Pas évident de faire évoluer les mentalités et l’on ne peut guère avancer plus vite que la musique. C’est pourtant bien le rôle de l’artiste ! (Encore faudrait-il que la parfumerie soit considérée comme un art majeur, et là c’est pas gagné – autre sujet de débat.)

En tant qu’artiste la question de la nouveauté – plutôt du neuf – m’est cruciale. Il est un principe qui a longtemps régi l’acceptation ou non de l’artiste dans le champ de l’art contemporain : la condition de nouveauté. L’oeuvre d’un artiste est déclarée « bonne », et donc acceptée, si elle est neuve. Sans quoi c’est de l’artisanat. Or on a vu que toute oeuvre, si elle est toujours nouvelle, a de moins en moins la possibilité – mathématique – d’être neuve puisque toutes les possibilités ou presque sont explorées. (Voir l’article ici, sur la photographie et la musique, où le problème est récurrent…)

Pour sortir de cette impasse créative, j’en viens à me dire qu’il faut désormais considérer le neuf selon deux points de vues très distincts : celui de l’historien, et celui du consommateur. L’historien, contrairement au consommateur non spécialiste, connaît toute l’histoire. Il a en principe une vision totale, verticale et documentée, de ce qui a déjà été fait. Il attend la suite de la pile pour valider. Il attend, parfois longtemps, ce qu’il estime être neuf dans son domaine d’expertise (parfumerie, peinture, littérature, peu importe). Le consommateur, lui, n’a pas de vision globale, il débarque plein champ, à un moment donné. Il voit, il sent, ou commence à lire ce qui lui tombe sous la main ; s’il aime il achète, voilà tout. Peu lui importe que ce soit neuf ou pas : pour lui, hic et nunc, ça l’est.

Tout est neuf pour celui qui arrive.

Loin des balises de l’art officiel, l’accès à tout, tout le temps et depuis partout que permettent les réseaux a transformé le paradigme de la nouveauté : plus que jamais, toute rencontre peut être nouvelle. Toute rencontre – avec une création – peut être une première fois. Chacun son expérience, chacun son histoire.

Il n’y a pas si longtemps l’artiste devait passer les fourches caudines de l’Institution pour être déclaré « artiste officiel ». Les critiques et autres historiens d’art donnaient leur avis, vérifiaient surtout si la « condition de nouveauté » était respectée. Si oui, il entrait peu ou prou dans l’Histoire (Allez hop ! un de plus !).

C’est de moins en moins vrai, et possible, aujourd’hui.

Désormais, la voie du neuf étant saturée dans pas mal de domaines, l’artiste est libre. Il lui suffit de rassembler. De créer sa niche, son réseau et de croître, en proposant nouveauté sur nouveauté à des « gens qui arrivent », sans trop tenir compte de « l’Histoire ». Ce qui n’est pas forcément simple, ne nous emballons pas.

« Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà. » (Michel Serres in Petite Poucette)

La prochaine fois je rentrerai plus dans le vif du sujet – la création de fragrances – en proposant une réflexion sur la morphologie « fréquentielle » des accords dans la musique et le parfum. Dissonance ou pas dissonance ? Harmonie quand tu nous tiens ;-)

(Mais là je repars en vacances, c’est terrible la vie d’artiste ! J’en ai profité, aujourd’hui si caniculaire, pour descendre toutes mes matières à la cave (huiles essentielles, absolues, CO2, etc.) car au-dessus de 25°C tout est bousillé, flingué par la chaleur. J’ai déjà perdu un vétiver de Haïti, je l’aimais beaucoup. R.I.P)

« Artiste », mot tabou

15 avril 2011

Slip d’artiste ; env. 2000 ans ap. J-C. ©Musée de la Disparition.

C’est une prise de conscience toute récente et personnelle de la vétusté du mot « artiste » qui est à l’origine de ce billet. Ce n’est pourtant pas rien comme mot : ARTISTE ! Magicien des clairs-obscurs ! Mille formes, mille couleurs, palette infinie !  Prince des nuances ! Artiste ! Fais nous rêver encore, lance-toi dans l’azur avant que le temps soit vieux !

L’UNESCO, dans sa Recommandation relative à la condition de l’artiste (adoptée à Belgrade, le 27 octobre 1980), en donne la définition suivante, internationale : « On entend par artiste toute personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d’œuvres d’art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui ainsi contribue au développement de l’art et de la culture, et qui est reconnue ou cherche à être reconnue en tant qu’artiste, qu’elle soit liée ou non par une relation de travail ou d’association quelconque. »
Une bien belle définition.
Depuis un certain nombre d’années, et en ce qui concerne modestement nos gauloises latitudes, je sentais pourtant que ce joli mot ne fleurait ni la première fraîcheur, ni la nouveauté, qu’il y avait même un côté désuet dans ce vocable, mais là, avec ce qui va suivre et que je vais vous conter, j’ai pris en pleine face tout le redoutable, le funeste, que recèle cet « artiste » pourtant séculaire et bien arrimé à tous les dictionnaires.

Voyons donc cela.

Il y a une semaine, dans le cadre de mon projet SIX MILLIONS (dont j’en suis à établir le délicat budget prévisionnel), je sélectionne, puis contacte quelques boîtes de web design susceptibles de me fournir un devis pour un site de financement participatif (je n’entrerai pas ici dans les détails). Le mail que je leur adresse, un mail bien fourni et complet, commence, après les politesses d’usage, par « Artiste plasticien résidant à Paris, je suis porteur d’un projet d’une certaine ampleur et je suis à la recherche de… etc. etc. … »

Stop ! Stop ! Grosse erreur ! Il y en a même déjà deux, d’erreurs !… Stop !

Première erreur (sur laquelle on ne s’attardera pas) : quand on s’adresse pour un appel d’offres à une entreprise moyenne à grande (genre qui s’occupe du site web du centre Pompidou ou du musée Machin…), on ne dit jamais « je ». Jamais. Verboten. On dit « nous ».  Oui : nous sommes à la recherche. « Nous » ça fait équipe, ça rassure. Les gens isolés, les lonely maquisards, les petits demandeurs à la voix frêle, ils n’aiment pas ; ils vous regardent de haut (et encore, d’un air distrait). David ne s’adresse pas à Goliath, ça ne se fait pas. C’est perdu d’avance. Une entreprise fait appel à une autre, point barre, seul schéma possible dans les business relations. Ce peut être une association, un comité, une société, peu importe, mais un groupe ; si vous n’avez pas de « groupe » autour de vous, faites mine d’en avoir un, d’en inventer un, car si c’est juste pour vous, vous ne serez pas crédible. A moins bien sûr que vous soyez Jeff Koons, Frank Ribery, ou Léa Seydoux, enfin vous voyez. (Artistes indépendants et méconnus, prenez donc des notes.)

Seconde erreur (qui fait l’objet principal du billet) : l’emploi du mot « artiste ». Halala, quelle vilaine bourde. Impardonnable ! À « Artiste plasticien » le mec a déjà décroché. Poubelle. Dingue hein ?! J’en veux pour preuve accablante ce bref dialogue que j’ai eu avec le responsable d’une boîte qui s’occupe de gros sites dans le secteur de l’humanitaire et du financement participatif – ce que je cherche ; je rappelais car mon mail demeurait sans réponse depuis cinq jours. J’ai vite compris pourquoi.

(Après un ou deux barrages de secrétaires, le « responsable » prend l’appel…)

– Oui ?
– Monsieur Dussol ?
– Oui.
– Nicolaï Lo Russo. Bonjour. Je viens un peu aux nouvelles suite à mon envoi d’un mail qu’une de vos assistantes m’a dit vous avoir réexpédié il y a quelques jours…
– Ouais. C’était quoi déjà ?
– Un premier contact… Une demande de devis pour un site d’une certaine importance… Un site culturel multilingue avec options de micro-payement, immersion 3D, tout ça…
– Mmm.
– Ça vous dit quelque chose alors ?… Il s’agit d’un projet inédit de mémorial pour la Shoah… Je vous ai fait la demande jeudi dernier, avec même le dossier en pièce jointe et…
– Vous êtes qui vous dites ?
– Nicolaï Lo Russo…
– Vous êtes une entreprise ? Une collectivité ?
– Oui je…  enfin non pas exactement… Je suis moi-même artiste… artiste plasticien et je…
– Ah d’accord… Ecoutez, nous n’allons pas donner suite.
– Pardon ?
– Navré, ça ne nous intéresse pas. Bonne chance à vous.

(Clac ! Le type raccroche…)

– …

Eh oui ça existe, c’est pas de la fiction. Ça s’est passé comme ça, quasi au mot près. Le type a pour ainsi dire réagi allergiquement au mot « artiste ». Un peu comme s’il avait un morceau de caca collé au combiné. Pouah !
D’où mon questionnement.
J’ai donc interrogé mon entourage immédiat, leur demandant ce que pour eux le mot « artiste » évoquait, quelle image ça appelait spontanément dans leur esprit…

Quelques réactions, remarquables :

« un mec dans la rue, qui jongle » ;
« un squatt » ;
« libre, cool, parfois prise de tête, dans son monde quoi… » ;
« l’odeur de la peinture à l’huile » ;
« un funambule, il essaie de rester sur le fil » ;
« pas quelqu’un en costard en tout cas, plutôt coloré, avec des fringues pas repassées… »
« qu’a pas de thune mais il s’en fout il crée » (Nous y voilà… Je me disais bien.)

Le Dieu Argent donc ; coupable absence. Je n’ai certes pas procédé à un sondage en bonne et due forme, mais c’est naturellement qu’a été dessinée une image un peu sépia, romantique, celle de l’artiste pauvre, vaguement givré, qui va de soupente en soupente avec ses vieux pinceaux ou son saxo. Le Rmiste quoi. Le marionnettiste qui bricole. Je pensais que ça avait un peu évolué mais non.

Alors c’est sûr que l’ami Dussol, avec son entreprise hi-tech au capital de 1,5mio d’euros, quand il m’a vu arriver, qui plus est en solo, il devait pas trop se frotter les mains…  Evidemment il n’a pas voulu perdre dix secondes de plus en ma charmante compagnie (son temps étant de l’argent), et il a raccroché aussi sec. Clac ! Des claques !

Donc « artiste » serait un mot tabou. Le mot à ne pas prononcer, le mot qui pue du bec.  Dans un bar de Ménilmontant ça passe, mais au téléphone avec un patron ou pour une demande de crédit alors là… Faut utiliser d’autres mots coco, y a rien à faire. (Notons que pour un plan drague aussi, à part une groupie de passage c’est pas terrible non plus, « artiste », surtout si la fille – une trentenaire chic mettons – à envie de s’installer dans une relation dite « stable et équilibrante »…)

Sont parfois admis (sur la pointe des pieds) : « concepteur » ; « performer » ; « directeur créatif » ; « réalisateur » ; « plasticien » (sans « artiste » devant ! attention !) ; « image maker » (surtout pas « photographe », mot également en perdition…) ; « sound designer » ou « compositeur » (surtout pas « musicien », ça sonne trop « barde d’Astérix » ces temps-ci)… « Romancier » ça va encore, « écrivain » est sur la sellette…

Mais « artiste » non, c’est terminé. Range tes pinceaux camarade.

D’ailleurs, à y réfléchir, la « Maison des Artistes », honorable administration créée en 1952 où cotisent les férus de la térébenthine et du poil de martre, devrait songer à revoir sa dénomination. Là on imagine facilement une sorte de masure lézardée et humide, odeur de vernis et de salpêtre mêlés, où traînent des canettes de 8°6 défoncées… Ça ne fait pas sérieux du tout pour une maison qui délivre le statut « officiel » d’artiste. « La Cabane de la Barbouille » tant qu’on y est ! Non, ce qu’il faudrait c’est : « Le Bureau des Créateurs », autrement plus dynamique et moderne ! – quoiqu’inexact. Nous sommes en 2011 voyons, il faut dépoussiérer les mots. (Ah ? Attendez…  On me dit dans l’oreillette que plus de 11.000 artistes sont au RSA dans Paris intra-muros (source INSEE). Ben dis donc. Je commence à comprendre l’ami Dussol…)

Parce qu’avant la Crise c’était tout autre chose ; en octobre 2006 par exemple, on pouvait lire dans le Nouvel Obs : « Fini le mythe de l’artiste famélique, un vent de folie fait décoller les prix des oeuvres contemporaines. La cote de peintres peu connus dépasse parfois le million d’euros. Certains artistes deviennent de vrais hommes d’affaires, les galeries font florès. Et les nouveaux millionnaires russes, chinois ou indiens qui se ruent sur ce marché font aussi flamber les prix de leurs jeunes créateurs. »

Les temps changent n’est-ce pas ? Maintenant de toute façon tout le monde est « artiste », alors c’est sûr que ça perd un peu de sa superbe ce mot. De son brillant. L’artiste c’est le type qui trifouille avec son ordi et photoshop, tu vois. Qui fait des petits tirages sur son Epson A3+ hors d’âge, tout ça. Puis qui fait les « Marché d’Art Contemporain » les dimanche aux beaux jours, où il essaie de placer ses chefs-d’oeuvre bien encadrés (BHV, 25 €, marie-louise incluse). Coup de rouge et sandwich au pâté. Parfois un accordéon, au loin. On est bien hein Françoise. On est bien.

En fait je commence à bien l’aimer ce Dussol. Tu sais qu’t’as raison mon petit père ? J’aurais jamais dû te dire que j’étais « artiste », jamais. « Artiss », tiens ! L’entrée des artiss ! Ni dans mon mail, ni au téléphone, ni nulle part. Artiste c’est caca, c’est tout petit petit ; ça vaut que dalle, c’est très très pauvre. Par ici la sortie, l’artiss ! D’ailleurs voilà comment je vais le rédiger mon prochain mail à tes confrères de start-up, tes potes formatés Jaguar-Rolex,  écoute bien : « Bonjour. Porteurs d’un projet culturel à haute valeur symbolique et sociale, nous disposons d’un budget confortable et sommes à la recherche d’une entreprise dynamique et innovante, qui assurera la conception de notre site web à l’international. Nous avons le plaisir de vous annoncer, eh oui, que vous faites partie de la short-list des meilleurs acteurs que nous avons sélectionnés…  etc etc… »

– C’est qui « nous » ?
– Nous ? Ben ma maman, ma copine, mon chat Lumo et moi ! Ducon !

Artiste. n.m. vx. Désignait autrefois un individu, généralement isolé, qui s’adonnait à l’un des beaux-arts. Au cours du XXIe siècle, il disparaîtra progressivement au profit de l’entrepreneur-technoplastique (ETP).

« SIX MILLIONS » au Festival 12/12

19 septembre 2010

L’été, les vacances, la vie dite « normale » : je me suis tenu loin de ce petit îlot qu’est mon blog. J’y viens annoncer là, en toute simplicité – et dans l’assurance que la rentrée littéraire n’en sera point bousculée pour autant –, la première édition du Festival 12/12 (douze artistes présentent leur travail de résidence lors d’un parcours dans le 12ème arr. de Paris, ceci pendant douze jours). En voici le programme.

Un tableau-installation de mon projet SIX MILLIONS (à l’échelle 1/10e) sera visible à la Mairie du 12ème, du vendredi 24 septembre au vendredi suivant (inclus). Ensuite, sur le parcours de la Nuit Blanche du 2 octobre, au centre culturel le CENT, 100 rue de Charenton, où je poursuis mon atelier jusqu’à la fin de l’année.

Il me reste quelques invitations pour la soirée du vernissage ce jeudi 23 à 20H. Si ça vous tente (et que vous parvenez à surmonter la journée de grèves annoncée) n’hésitez pas à me le faire savoir par mail, je vous enverrai avec plaisir un « bristol » numérique.

A bientôt sur la brosse ou ailleurs…

1/1000

28 juin 2010

Représentation (en vert) de la probabilité moyenne d’être publié par une maison d’édition, en envoyant son manuscrit par voie postale. Un manuscrit sur mille reçus connaîtra une vie – courte – en rayons. (Cliquer pour agrandir.)

Oui, ça peut décourager. Mais bon travail quand même, amis du verbe ! L’essentiel étant d’y croire…

(powered by Processing & the Numbers Drawing Machine (V3). Coded by Pierre-Emmanuel Huc & NLR)

L’installation à Dédé

23 octobre 2007

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Voici quand même la pièce la plus intéressante de la FIAC et du festival off (dont j’ai déjà oublié et le nom et le contenu) : L’installation à Dédé. Aux dires de l’interessé il s’agit de faire la nique à Sophie Calle (vous savez la dame qui nous les brise depuis des lustres avec ces chambres d’hôtel **** reconstituées, où elle a eu ses petites misères amoureuses, ses petits tracas…) Au moins Dédé il y va franco, il est dans la vraie vie, à ciel ouvert : il a le canapé-lit, les ouatères automatiques, le plateau télé, le bar, tout. Et même un poster pour la déco. Et quand on lui demande des explications sur son oeuvre il nous répond  » Moi c’est cash, y a pas d’explications, ça va au nerf direct ! Et pis l’art contemporain c’est comme les médics, si t’as pas la notice tu sais pas si faut l’avaler ou t’le carrer dans l’fion! »
Moi, Dédé je l’aime bien il est nature. Sa pièce – superbe d’authenticité – est visible jusqu’ à fin octobre rue de Ménilmontant en face du 81, par là. Après, il expose Porte de Pantin, sous le périph’, pour une retrospective avec ses potes. Alors si vous êtes dans le coin, passez lui glisser un billet ou un soleil : il nous prépare une sacrée sculpture pour l’année prochaine, « un truc énorme, que même Tinguely il en a rêvé, avec du bruit, de la fumée qui crache, et d’la poésie soudée à même de bitume… »
Un peu de patience c’est pour bientôt. A la tienne Dédé !

FIAC 2007 : Soignez-vous bien

18 octobre 2007

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Vous êtes cardiaque? Amateur d’art ? Evitez de lire ce post, repassez une autre fois, ou sortez profiter du soleil…
1,000,000 € ! Oui, un million. C’est le prix de départ pour une simple armoire à pharmacie signée de l’artiste anglais Damien Hirst (petit panneau d’agglo, verre, alu, avec une cinquantaine de médicaments). Visible à la FIAC au Grand Palais (et jusqu’à lundi 22 oct.). Si vous avez des hémorroïdes ou une gastro, n’hésitez pas à vous servir il y a ce qu’il faut. Soyez aimable de juste remettre le flacon à sa place, après. Par contre si vous saignez abondamment, à cause de la morsure des impôts ou du trou de la sécu, par exemple, alors là on peut rien faire pour vous : Monsieur Hirst, pourtant fort malin, n’a pas prévu de sparadrap ni d’hémostatique dans son oeuvre – qu’on va tenter de qualifier de « conceptuelle » (pour éviter d’être méchant).
Quoi qu’il en soit, l’avantage, c’est que nous sommes sûrs d’être au coeur de l’art contemporain. Au coeur de son fonctionnement actuel.
Et ça, ça n’a pas de prix.
Quant à ceux qui n’ont pas le sou et qui crèvent d’envie de commencer une collek, il y a deux trois machins, à la FIAC, qui tournent autour de la quinzaine d’euros (une crotte de nez sur un as de pique, un pet dans un verre à moutarde, etc.) ; (on dit que le seul point sur le i de la signature de Hirst, sur un demi morceau de PQ, vaut déjà, lui, 5000 Euros, alors c’est pas la peine de rêver, hein.)
Ah oui, le billet d’entrée est à 25 €. (Vous pouvez d’ores et déjà l’encadrer, à ce prix là c’est une oeuvre d’art.)
– D’art ? mais quel art ?…


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